Après l'averse

30 juin 2019

# 20

Avant, avant d’emménager avec Monsieur, je me souvenais régulièrement de mes rêves. Le matin, en prenant le petit-déjeuner, j’avais l’habitude de raconter mes rêves à ma mère, qu’il s’agisse de choses complètement farfelues ou de rêves semblant être réalistes. Depuis qu’on vit ensemble, j’ignore pourquoi (avoir changé d’appartement ? ne plus dormir seule ? avoir conscience que quelqu’un est à côté de moi pendant mon sommeil ? avoir un autre rythme de vie ?), mes rêves disparaissent à mon réveil. Certaines bribes persistent de temps en temps, mais c’est très rare.

L’autre nuit, j’ai dormi seule, chez mes parents, et, bizarrement (ou naturellement ?), j’ai rêvé. A mon réveil, je me suis souvenue avec grande précision de tout mon rêve. Il doit être dans mon top 10 de rêves étonnants (je me souviens de certains rêves ayant eu lieu lorsque j’étais en primaire ou au collège, qui, eux aussi, étaient très étonnants).

Je le raconte ici pour en garder une trace écrite. C’était d’ailleurs plus un cauchemar qu’un rêve, mais je l’ai trouvé très intéressant (je dirai même : très parlant).

 

J’étais la personne que je suis dans la réalité : même identité, même caractère, même histoire, même physique. J’étais une espionne pour « l’Occident ». Je ne me souviens pas si je travaillais pour la France, la Grande Bretagne ou un autre pays européen. Je sais juste avec certitude que j’étais espionne pour une démocratie actuelle. J’assistais à un sommet ou à une grande conférence, dont les deux acteurs principaux étaient la Syrie et la Russie. Poutine et Bachar en étaient les dirigeants. J’ignore si mon rêve se passait en 2019 ou ultérieurement. Aucune date, aucun repère chronologique n’existait.

J’assistais donc à ce sommet. J’étais dans un grand amphithéâtre, rempli de personnes en costards. Des intervenants montaient sur une estrade et parlaient de choses et d’autres (je ne m’en souviens plus en détail) sur la Syrie et la Russie. Ma mission était autant simple que compliquée : rendre compte minutieusement de tout ce que je voyais. Qui parlait. Qui disait quoi. Qui s’asseyait à côté de qui. Qui serrait la main de qui. Qui sortait fumer une clope avec qui. Qui allait aux toilettes un peu trop longtemps. Qui jetait un regard discret à qui. Qui était rivé sur son téléphone. Qui était stressé. Qui était serein. Qui transpirait à grosses gouttes. Qui affichait un sourire carnassier. Qui était victime. Qui était le boss. Je devais être (sans jeu de mots) l’œil de Moscou.

Il ne fallait pas que je me fasse choper. Il ne fallait pas qu’on (qui est on ?) réalise que je vienne en tant qu’espionne, pour observer et tout décortiquer. J’ignore quelle était ma couverture, mais j’en avais une. Je devais me fondre dans la masse et être la plus ordinaire possible, n’éveiller aucun soupçon.

A un moment donné (il n’y a pas de suite logique avec l’assemblée où je me tenais), des ennemis (des Russes ? des Syriens ? des Américains ? des Chinois ?) me font faire une visite guidée de leurs prisonniers politiques. Ils (les ennemis) m’accompagnent dans un endroit surveillé, ressemblant plus à un camp de travail qu’à une prison. Je vois de très nombreuses femmes habillées avec un code couleur uni (il y avait des femmes habillées en jaune, en violet, en rouge, en bleu), afin de pouvoir les reconnaître facilement. On m’expliquait également que les couleurs étaient volontairement très vives afin qu’elles ne puissent pas s’enfuir (difficile de se cacher en étant habillée en jaune poussin des pieds à la tête). Les ennemis me racontent qu’elles luttent pour l’avortement, qui est désormais interdit. Je me dis dans ma tête (ou bien est-ce à mon réveil ?) que la situation ressemble à la série The Handmaid’s Tale. Je deviens très mal à l’aise vis-à-vis de cette visite guidée. Je la perçois comme étant un avertissement de la part de mes ennemis, qui, je crois, commencent à se douter que ma couverture n’est qu’une couverture. J’essaie de rester indifférente pendant toute la visite du camp de travail, alors que je suis dans mon pays (lequel ?) une fervente partisane du droit à l’avortement. Je fais comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes alors que je voudrais que ces femmes soient immédiatement libérées et expatriées en Europe en tant que réfugiées politiques.

Je retourne dans l’assemblée, pour écouter la conférence. Au fur et à mesure des discours présentés, des énormes gardes viennent arrêter différents intervenants et différents auditeurs, de manière arbitraire. Les conférences continuent, avec ces arrestations régulières en fond sonore. Personne ne proteste, tout le monde fait comme si tout allait bien dans le meilleur des mondes. Certaines personnes sont tuées au cours du sommet, dans la salle, sous nos yeux. Il ne s’agit pas d’attaque terroriste : les personnes tuées sont choisies avec soin par le pouvoir. Je commence à me sentir de plus en plus mal, je crains d’être découverte. J’essaie de rester imperturbable mais je sais que mon angoisse est visible. Mes chefs (français ? anglais ? européens ?) m’avaient donné des boîtes de pastilles contre les maux de gorge. Ces pastilles étaient en fait du cyanure. Mes chefs m’avaient expliqué qu’en cas de problème majeur, je devais me suicider avant de tomber aux mains des ennemis, pour ne pas livrer de secrets d’Etat.

Je prends une pastille. Aucun effet ne se produit. Plusieurs personnes s’approchent de moi et me demandant « Madame l’Averse, pourquoi prenez-vous subitement des médicaments alors que vous êtes en pleine forme ? Vous n’avez pas toussé depuis le début de la conférence. »

Je comprends que je suis piégée et que je me suis trahie avec ces pastilles. Je comprends qu’on a échangé mes pastilles de cyanure contre des véritables pastilles contre le mal de gorge. Je comprends que je vais mourir, non pas grâce à mes pastilles, mais à cause des mecs autour de moi.

Je bafouille que j’ai la gorge qui gratte, d’où les pastilles, sans réussir à être convaincante. Je suis grillée. On m’arrête.

Je découvre que l’une de mes cousines (qui existe vraiment dans la réalité) est à la solde des Russes. Elle me dit devoir me tuer, pour prouver son allégeance au pouvoir. Je lui explique que je comprends tout à fait, et que je préfère être tuée par elle que par quelqu’un d’autre. D’une part, je termine ma vie en famille, d’autre part, comme nous nous apprécions beaucoup, elle me tuera de manière propre et rapide, sans trop me faire souffrir. Je lui explique tout cela, en lui disant de me tuer rapidement, pour ne pas qu’une autre personne s’en charge en me torturant. Je lui explique ne pas avoir trop peur de mourir mais d’être terrifiée par la torture, la douleur, l’humiliation et la prison. Je lui demande de se magner les fesses car quelqu’un d’autre peut venir prendre le relais à n’importe quel moment. Elle me dit ne pas réussir à accepter de me tuer, mais qu’elle sera elle-même tuée si elle n’accomplit pas sa tâche. Je rétorque avoir peut-être des pastilles dans mon sac qui fonctionnent réellement. Elle répond que si j’en prends, ce sera un suicide de ma part, et non pas un assassinat de la sienne, et qu’elle aura donc des problèmes puisque ma mort doit découler de ses mains. Les ordres sont formels. Son but n’est pas que je sois simplement morte, mais que je sois tuée par elle-même. Elle continue en me disant hésiter énormément, ne pas savoir quoi faire, ne pas savoir comment procéder, ne pas savoir comment choisir entre son amour de presque sœur à mon égard et son devoir envers son engagement moral et politique. Je réponds un magnifique « Bon bah on fait quoi alors, il faut se dépêcher là »

Et je me réveille. J’ouvre les yeux. Je vois mon lit. Je me réjouis de n’avoir vécu qu’un simple rêve, et non pas une situation réelle. Je pense à ma cousine qui est à la solde des Russes et je rigole, la tête encore posée contre mon oreiller. J’hésite à lui dire plus tard dans la journée en l’appelant ou en lui envoyant un texto (elle pourrait se vexer de son rôle dans mon rêve). Je trouve mon rêve intéressant. Angoissant mais intéressant. Je me dis (toujours au fond du lit) qu’il faut impérativement que je le retranscrive rapidement par écrit, pour m’en souvenir. J’ai une pensée pour les femmes aux Etats-Unis, je me dis l’espace d’un instant « Mais quels cons en Alabama. »

Ma journée se déroule tout à fait normalement. Comme souvent après un cauchemar, je me réjouis de ma vie. Je me réjouis souvent de ma vie (cela ne veut pas dire que je cauchemarde souvent). Je me fais la réflexion que le Bureau des Légendes a peut-être trop d'impact sur mon inconscient.

Posté par apreslaverse à 12:28 PM - Commentaires [3] - Permalien [#]

22 mai 2019

# 19

Cet article a été trouvé derrière les fagots de mon ordinateur, entre deux documents word qui se battent en duel.

Souvenirs qui me font mourir de rire (sans aucun ordre de préférence).

 

-       La résurrection de mon grand cousin Raoul (commençons bien)

 

Raoul qui ne s'appelle pas Raoul pour de vrai mais qui a tout de même un prénom relevant du spectaculaire est un cousin éloigné de ma mère. Je n'avais jamais rencontré Raoul et j'étais persuadée qu'il était mort (tout le monde parlait de Raoul au passé ou, pour être plus exacte, beaucoup de personnes avaient oublié Raoul).

Un jour à Moscou, ma grande tante Liouba me demande comment va Raoul. Je lui réponds lapidairement "Bah Raoul est mort !". Liouba se trouve un peu attristée puisqu’elle a connu Raoul dans une autre vie. Elle me demande les circonstances de sa mort, quand a-t-il disparu, si je suis allée à son enterrement... Elle souhaite vraiment s'assurer que je ne confonde pas avec quelqu’un d’autre (notre famille étant tentaculaire). Je lui jure sur mes grands dieux que vraiment, Liouba, promis, je te jure, Raoul est mort. 

Je poursuis en disant que j'ignore la date exacte de sa mort mais que ça doit remonter à loin, que je ne l'ai jamais rencontré et que je ne suis pas allée à son enterrement. Liouba finit la conversation par un "Seigneur, pauvre Raoul".

A mon retour en France, je suis invitée à un mariage d'une obscure cousine très très très éloignée. J'entends qu'un certain Raoul est là. Mes oreilles se dressent : il n'existe qu'un seul spécimen raoulien dans mon arbre généalogique. Je frôle la syncope mentale, car ce n’est pas tous les jours qu’on assiste à la résurrection de Lazare. J’entraperçois ledit Raoul. Je m’approche de lui. Nous nous présentons mutuellement. Raoul est très gentil, on échange quelques mots. N'y tenant plus je lui dis "Ah, quelle joie de te savoir vivant, je t'ai enterré auprès de Liouba, je te croyais mort. Elle sera ravie de te savoir ressuscité."

Raoul rigole et me dit "Oh mais quand même j'ai eu une leucémie donc tu n'étais pas dans le faux."

Quelques temps après le mariage, j’écris un mail à deux personnes de ma famille en Russie, pour leur demander de transmettre à Liouba l’info suivante : ALERTE A TOUTES LES VOITURES, JE REPETE, ALERTE A TOUTES LES VOITURES, RAOUL NE SE FAIT PAS CROQUER LES EXTREMITES PAR DES VERS DE TERRE, IL EST VIVANT.

J’ai quand même écrit une petite lettre à ma chère Liouba en lui expliquant (entre autres) que j’étais désolée de m’être lamentablement plantée sur l’existence de Raoul (mais que, comme il le dit si bien, quand même, il avait eu de gros soucis de santé et avait salué la mort de près, donc on n’était pas loin de la vérité). J’ai revu Raoul une fois, par hasard, dans le métro, alors qu’il habite à mille milliards de kilomètres de Paris. Nous avons discuté quelques instants. Nous nous sommes mutuellement dit (et nous le pensions vraiment) que nous étions ravis de nous revoir. Depuis ce mariage, dans mon esprit, Raoul est mon grand cousin ressuscité.

 

-       La sidération du milkshake

Au tout début de ma relation avec Monsieur (en 1923, donc), nous avions l’habitude d’aller prendre un goûter dans des chaînes de restauration rapide (depuis, nous sommes devenus snobs, on préfère les vrais salons de thé). Je crois me souvenir que ce jour-là, nous étions encore au tout début de notre histoire. Le stade « j’ai mal au ventre car je n’arrive pas à faire caca / j’ai le nez qui coule et pas de mouchoir / j’ai des poils incarnés et ça me saoûle » et autres joyeusetés de ce type n’était pas encore atteint. J’étais au contraire dans l’ambiance princesse inaccessible et mystérieuse. Les simples mots « morve » ou « éruption cutanée » ne faisaient pas partie de mon vocabulaire devant Monsieur. J’entretenais le mystère. Un satané milkshake a foutu en l’air toute mon aura charlottegainsbouresque (elle a longtemps fait partie de mes idoles). Je buvais donc un milkshake, en ayant retiré le petit couvercle cartonné (sacrilège). Ce qui devait arriver arriva. Je me suis retrouvée avec ma boisson sur le menton, dans les cheveux et sur mon tshirt. Au lieu de réagir comme une personne normalement constituée (rigoler et/ou râler et/ou éponger la boisson), j’ai mis plusieurs minutes à percuter que je n’étais pas LA SEULE à voir que je venais de faire une bêtise. Je faisais COMME SI TOUT ALLAIT BIEN, alors que non (vraiment, non). Monsieur continue des années après à en éclater de rire : apparemment, je faisais tellement semblant d’être la petite-fille secrète de Catherine Deneuve que mon visage demeurait impassible comme si de rien n’était (en vrai, j’étais absolument morte de honte et je me disais que Charlotte Gainsbourg n’avait jamais dû gaffer à un rendez-vous amoureux, et qu’il n’y avait donc aucune solution gainsbouresque à ma portée).

 

-       La marmite de la honte (en pendant avec la sidération du milkshake)

Il faut savoir d’emblée que j’ai failli faire pipi dans ma culotte lors de l’épisode de la marmite sans fond (plus grand fou-rire de mon existence – j’ai frôlé la crise d’asthme ainsi que les côtes cassées en plus du presque pipi).

Monsieur et moi étions à Berlin. C’était en février. Il faisait un froid de gueux. Nous nous sommes retrouvés par hasard dans un quartier très excentré (ou bien, au contraire, nous voulions aller au fin fond du monde berlinois, je ne m’en souviens plus avec précision). Nous mourrions de faim. Nous sommes tombés sur un petit restau asiatique, dont l’équipe ne parlait pas un mot d’anglais. Les vendeuses parlaient peut-être (sans doute ?) allemand, mais ni Monsieur, ni moi ne pratiquons la langue du pays des dirdnl. La commande en elle-même était épique. Nous étions derrière le comptoir, pointant du doigt ce que nous souhaitions consommer. C’était déjà un sketch en soi. Je n’explique pas la difficulté à communiquer, alors que nous pointions précisément ce que nous souhaitions acheter. Vint le moment de payer. J’ai vu la scène au ralenti, comme dans les films. J’ai vu ce qui allait se passer. Je ne sais plus si nous avons payé chacun notre part ou si Monsieur a payé pour nous deux. Là n’est pas la question. Il a posé un billet sur la partie plate de la vitrine, qui recouvre légèrement la première rangée des plats préparés exposés à la clientèle. Il a rajouté une pièce d’un euro. Il l’a faite glisser comme un frisbee. Il n’a pas posé la pièce de manière strictement verticale. Il n’a pas non plus jeté la pièce négligemment (Monsieur est poli !). Il l’a posé rapidement, comme si elle lui échappait des mains. La pièce est tombée. Dans une marmite fumante. J’ai littéralement vu la scène au ralenti. Le vol plané de ce pauvre petit euro. La chute vertigineuse du sou dans la marmite. Le visage horrifié de mon mec, qui présente ses excuses dans un mélange approximatif d’anglais d’allemand d’espagnol d’italien et de français (c’est l’émotion). Les pauvres vendeuses qui sont stupéfaites et ne savent pas quoi faire (il leur manque un euro pour la caisse et le contenu de la marmite est contaminé par une pièce sortant dont ne sait où !). L’une des deux vendeuses prend l’initiative de partir à la pêche à la pièce, dans la marmite sans fond. Un premier coup de louche : rien du tout. Un deuxième coup de louche : toujours rien. Elle touille, elle touille, elle touille. Je pleure de rire, je pleure de rire, je pleure de rire. Lui est en état de choc, il n’y a littéralement plus personne dans son cerveau, son regard montre qu’il rêve de mourir d’un AVC dans la minute, qu’il n’espère qu’une chose : disparaître sous terre. L’expression « touche le fond mais creuse encore » n’a jamais été aussi bien trouvée que pour la récupération de cette petite pièce. Trente-sept coups de louche plus tard (cette soupe à la pièce devait être un véritable bouillon de culture), l’euro sort tout fumant de la marmite (c’est tout juste s’il n’était pas décoré de vermicelles chinois). Il rentre sagement dans la caisse. Nos plats sont prêts. On nous sert dignement notre repas. Grosse ambiance dans le bouiboui : les vendeuses font la tronche (normal), Monsieur a envie de se suicider de honte (normal), je frôle la crise d’asthme de rire (normal). Plus je ris, plus il a honte, plus elles font la gueule, plus je ris, plus il a honte, plus elles font la gueule. Il a mangé ventre à terre (il ne voulait pas s’éterniser), tandis que je n’arrivais pas à déjeuner, la faute au fou-rire.

En cadeau bonus : Monsieur a un côté assez chochotte de l’hygiène (alors que moi, j’ai un génome russe, rien ne me fait peur). Il était horrifié par la marmite dont le contenu était, à ses yeux, souillé par l’euro. Il tombait dans des considérations hautement philosophiques, me disant qu’il avait gâché une marmite entière, que la confection du plat avait coûté bien plus d’un euro et que les vendeuses devraient jeter tout le plat pour ne pas contaminer les futurs consommateurs. Je lui répondais au contraire qu’elles ne jetteraient pas la marmite car ça coûterait trop cher en terme de temps et d’argent de tout recommencer et que, ni vu ni connu, les autres clients prendront de la soupe à l’euro. Il avait peur de créer une épidémie de gastro dans le périmètre du restaurant. Je lui rétorquais que les vrais durs à cuire ont un système immunitaire pouvant supporter une soupe à l’euro, et que, ceux qui ne peuvent pas survivre ne vont de toute façon pas s’encanailler dans un bouiboui vide de monde (nous étions les seuls clients).

 

-       Le miroir qui n’avait rien demandé à personne

Il y a un peu moins d’un an, pour le travail, je devais prendre un train à 6h00 du matin. Je me suis réveillée à 5h00 du matin, plus morte que vive. Je marchais au radar. En me brossant les dents, j’ai oublié de me souvenir qu’on recrachait le dentifrice dans le lavabo. J’ai donc maculé de dentifrice le miroir de la salle de bain en recrachant devant moi, alors que j’étais en train de regarder ma tronche. Et j’ai mis quelques instants avant de comprendre qu’il y avait un petit couac (je relevais plus du zombie que de l’être humain). Après avoir compris que j’étais assez neuneu et surtout pas réveillée, j’ai grossièrement rincé le miroir (je ne voulais pas être en retard, mais je ne souhaitais pas laisser la salle de bain dans un état désastreux). J’étais toujours autant au radar. C’est-à-dire qu’au lieu d’éclater de rire immédiatement après avoir pris connaissance de ma bêtise, il m’a fallu être réveillée pour prendre conscience du comique de la situation. D’où mon fou-rire, seule, dans la gare, une heure plus tard, sous les regards incrédules des autres voyageurs.

Posté par apreslaverse à 11:46 PM - Commentaires [2] - Permalien [#]
09 avr. 2019

# 18

Je prévois de revenir ici bientôt (bientôt...).

J'ai emménagé avec Monsieur.

J'ai quitté mes parents (enfin, soyons réalistes : j'ai quitté le quai en souriant à mon beau-père et en lui adressant un petit geste de la main, tout en me roulant par terre de douleur à l'idée de ne plus vivre avec ma mère - nous avons ce qu'on peut appeler une relation fusionnelle (j'ai longtemps rêvé mourir avant ma mère pour ne pas connaître la douleur de la perdre) (Babar et Bambi sont des traumatismes non terminés) (je sais je suis folle)).

On s'appelle une à plusieurs fois par jour elle et moi, mais j'essaie de faire ça en cachette de Monsieur pour ne pas qu'il pète un plomb. Mon beau-père, je l'appelle une fois de temps en temps, il est blasé, on s'aime quand même.

Jusqu'à présent, vivre avec lui était conceptuel. Bien sûr, j'avais ses clefs, bien sûr, j'allais chez lui toutes les semaines, bien sûr, j'avais de la place pour y mettre mes affaires, bien sûr, je me sentais bien avec lui. Mais je n'avais pas compris ce que signifie vivre avec quelqu'un.

Et je m'en réjouis. Pour des choses débiles.

Je me réjouis de le retrouver le soir en rentrant à la maison. Je me réjouis de dire "chez nous", "notre chambre", "à la maison". Je me réjouis de ces moments inutiles passés ensemble, tels que faire la vaisselle (ô joie), suspendre le linge (ça je préfère) ou préparer le repas (c'est plutôt lui qui gère, j'aime moyennement cuisiner, ou, pour être plus exacte, je sais faire à manger mais je ne cuisine pas). Je me réjouis de nos fous rires quotidiens. J'ai pris connaissance hier soir de la médiocrité de l'insonorisation, en entendant les ébats amoureux de mon voisin du dessus. Ayant un rire cataclysmique (et riant aux éclats plusieurs fois par jour), j'ai très peur qu'il me déteste dès à présent (il y a quand même des soirs où je me tape un fou rire à 1h30 du matin...). Je me réjouis de notre lit MERDIQUE qui me procure un mal de dos PHENOMENAL (j'ai un dos de vieille dame pleine d'arthrite et un matelas premier prix, les deux ne font pas bon ménage), parce que, malgré tout, on dort ensemble chaque nuit. Je me réjouis aussi (mais je râle quand même) de son habitude nocturne qui consiste à se rouler sur moi en dormant ou même, carrément, à mettre son bras sur ma tête pendant qu'il dort (et je ne me plains pas de son habitude à prendre toute la couette, s'il n'y avait que ça tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes). Une nuit, j'ai gueulé un "PUTAIN MAIS TU TE FOUS DE MA GUEULE ARRETE DE FAIRE COMME LES CHATS EN TE VAUTRANT SUR MOI TU M'ECRASES EN PLUS TU PRENDS LES TROIS QUARTS DU LIT IL Y EN A QUI VEULENT DORMIR AUSSI MERDE ALORS TU FAIS CHIER" (ça l'a mollement réveillé). (Un jour, ou plutôt une nuit, je ferai des photos de lui affalé sur moi pour avoir la preuve formelle qu'il est nuitamment le roi des emmerdeurs). (Heureusement, de jour, ça va, il est vivable).

Je me réjouis aussi de ce nouvel endroit. Découvrir ce quartier. Rencontrer des personnes. Dénicher de bonnes adresses. Me promener dans les rues d'à côté. Admirer les façades. Créer de nouvelles habitudes.

Ouvrir un nouveau chapitre de ma vie.

Pour l'instant, je suis assez fatiguée de tout ce remue ménage, notre appartement dégueule de cartons, on a un milliard de choses à faire, on avance à la vitesse d'un escargot, on doit vider nos comptes en banque pour des conneries, mais je suis vraiment heureuse.

J'ai revu une très bonne amie, nous ne nous étions pas vues depuis presque un an, malgré nos appels et textos réguliers. J'était en phase Cartons Leroy Merlin Vaisselle à Emballer (au niveau maximum). J'avais littéralement des cernes jusqu'au nombril.

En la rejoignant dans la file de l'expo que nous allions voir, elle s'est adressée à moi en me disant "Tu n'as jamais été aussi belle" (c'est l'effet Leroy Merlin).

 

Posté par apreslaverse à 06:32 PM - Commentaires [7] - Permalien [#]
14 janv. 2019

# 17

Janus aux deux visages me revient en tête. Je ne me souviens ni du contexte, ni du lieu, ni de mon âge. Mon père était féru de mythologie gréco-romaine. Parfois, il me parlait des dieux et déesses, en me racontant leurs aventures, leurs signes distinctifs, leurs guéguerres de clocher, leurs alliances, leurs actes de bravoure, mais aussi leurs défaites. Un jour, peut-être était-ce dans un musée, chez un antiquaire ou devant un livre illustré, peu importe, un jour donc, mon père me parle de Janus aux deux visages. Je me souviens de l’étrangeté ressentie face à ce nouveau personnage mythologique que je découvrais. J’étais assez perplexe. Un poil effrayée. Je me souviens avoir pensé (j’ignore si je l’ai verbalisé auprès de mon père, ou si j’ai gardé cette pensée pour moi) que Janus aux deux visages devait avoir deux caractères opposés. Le jour et la nuit. Le bien et le mal.

Peut-être que Janus fait lui aussi des crises. Sans doute est-il parfois très gentil avec ses amis les autres dieux, avant de se rouler par terre de rage en hurlant et gesticulant. Peut-être que Janus était capable de tout détruire sur son passage avant d’implorer le pardon des autres.

Je crois me rappeler que tu m’as expliqué la raison pour laquelle Janus avait deux visages. Aujourd’hui, je ne me souviens pas de tes commentaires. Je me souviens simplement avoir été marquée par l’existence des deux visages de Janus, et de la probabilité qu’il soit un dieu invivable. Insupportable. Impossible à suivre.

Je ne suis pas une grande fan devant l’Eternel de mythologie gréco-romaine et d’Antiquité au sens large. Je ne vais pas au château de Saint Germain en Laye lorsque je n’ai rien à faire de mon samedi après-midi. Je ne lis pas de livres sur la Rome antique. Je ne pars pas en vacances en Grèce pour admirer les vestiges archéologiques. Je ne lis pas les auteurs classiques. Mais, les rares fois de ma vie où j’ai croisé un Janus aux deux visages, lors de mes études, dans mes bouquins ou dans de salles de musée, sur une céramique à figures rouges ou à figures noires, ou encore sur une pièce de monnaie, j’ai pensé à toi. Je pense systématiquement à toi, uniquement à toi, lorsque je suis face à un Janus aux deux visages. Je ne peux m’empêcher de commenter mentalement « Oh tiens, un Janus aux deux visages, comme Papa. »

Posté par apreslaverse à 11:07 PM - Commentaires [4] - Permalien [#]
09 janv. 2019

# 16

Je n'oublie pas cet endroit. J'ai 358 choses à faire et à penser, dont plusieurs articles sous le coude, qui attendent tapis bien au chaud. Certains sont en brouillon ici, d'autres enregistrés dans ma boîte mail ou sur word. Malheureusement, les journées font seulement 24 heures et je n'ai pas d'assistante personnelle ou de gouvernante à qui déléguer des choses inutiles. J'ai repris (j'avais laissé de côté) "mon père, ma vie et moi" en 37 volumes (je ne parviendrai jamais à finir ce machin, j'ai à chaque fois des choses dont j'avais oublié l'existence qui me reviennent en tête). Pour de vrai, j'en suis à seulement une quarantaine de pages word, mais c'est du pipi de chat par rapport à tout ce que je compte raconter. Je vais au-delà des simples souvenirs : j'essaie d'analyser comment cela m'a influencée et façonnée, un peu comme une sorte d'effet papillon.

Si Dieu le veut (s'Il ne le veut pas, tant pis), 2019 sera l'année d'un déménagement et d'un nouveau contrat.

2019 a aussi commencé sous le signe de la gratitude (et de la bronchite, mais c'est une autre histoire) : j'aime remercier les gens. J'ai donc envoyé des petits messages, pas forcément des voeux ronflants sous forme de tambours, trompettes, cymbales et palanquins, non, juste des petits messages aux gens que j'apprécie et qui m'ont aidée d'une manière ou d'une autre, même de loin, afin que je leur fasse part de ma reconnaissance.

Je poursuis cette idée en vous remerciant ici (oui vous les trois filles au fond de la salle) : merci de m'avoir lue il y a très longtemps, vous m'avez encouragée sans même le savoir !

Et bonne année !

Promis, d'ici le 1e janvier 2020, je vais publier deux ou trois bricoles ici.

 

 

Posté par apreslaverse à 12:02 AM - Commentaires [5] - Permalien [#]

03 oct. 2018

# 15

Ce qui me rend heureuse (sans ordre réfléchi, liste écrite à l'arrache).

1. Le sourire de mon mec. La voix de mon mec. Le regard de mon mec.
2. Le rire de ma mère. Les fous rires de ma mère.
3. Les chatouilles. Les chatouilles sous les pieds qui me font hurler un "ARRÊTE OU JE VAIS FAIRE PIPI".
4. Lire le journal dans le métro en ayant une place assise.
5. Me préparer du thé. Le boire.
6. Un steak saignant. Une calzone. Une raclette. Une crêpe beurre sucre. Le gras en général.
7. Le bruit de la pluie qui cogne contre la fenêtre. Être sous la pluie (si je suis d'humeur taquine et virevoltante), ou, au contraire, être protégée de la pluie mais l'admirer quand même (si je suis d'humeur frigorifiée).
8. Marcher seule dans la rue tôt le matin et admirer la lumière de cette heure.
9. Me blottir sous la couette.
10. L'odeur du pain chaud en passant devant une boulangerie.
11. La satisfaction du travail bien fait ou d'avoir fini un livre.
12. Recevoir un message d'un ami.
13. Correspondre régulièrement avec l'une de mes tantes non françaises. Écrire en pas français.
14. Prendre un thé ou un gâteau dans mon salon de thé préféré, qui est mon havre de paix. Y lire le journal.
15. Aller travailler à la bibliothèque. Être dans une bibliothèque tout court.
16. M'asseoir sur un banc public, seule ou accompagnée. Observer les passants.
17. Les sourires et les connivences partagés avec les inconnus.
18. Le silence.
19. Les discussions qui n'en finissent pas.
20. Voir mes proches heureux.
21. Surmonter mes peurs.
22. Avoir les cheveux soyeux.
23. Visiter un musée inconnu. Visiter un musée connu. Visiter un musée tout court.
24. Découvrir un nouveau lieu. Se repérer dans l'espace malgré la méconnaissance de l'endroit. Être fière de mon sens de l'orientation.
25. Les pivoines.
26. L'odeur du gazon coupé.
27. Avoir mal aux côtes à cause d'un fou rire.
28. Me promener dans un jardin à la française.
29. Observer les mimiques des autres.
30. Les gâteaux moelleux.
31. Écrire.
32. Me souvenir de mes rêves.
33. Réussir une recette (c'est pas de la tarte).
34. Ma collection de tasses.
35. Les nuits blanches voulues et non subies (en gros, quand j'avais 15 ans et demi).
36. Être à l'étranger.
37. Les inconnus gentils, polis et souriants.
38. La généalogie.
39. Être aux archives.
40. Être face à un vendeur ou une vendeuse qui connaît précisément ses produits et qui conseille avec intelligence, sans forcer la vente.
41. Sentir où que ce soit l'odeur d'un parfum que j'ai porté ou que je porte encore.
42. Les surprises (les bonnes !).
43. Me réveiller au beau milieu de la nuit et réaliser qu'il reste encore beaucoup de temps avant l'heure du réveil.
44. Entendre des babillages d'enfants.
45. La sagesse des vieilles dames (tous les mecs sont morts !) de ma famille.
46. Les massages du dos.
47. La réflexologie plantaire.
48. Les brunchs.
49. Aller seule au cinéma.
50. Avoir le temps de faire la sieste.
51. Lire au lit.
52. Téléphoner à ma mère (au moins une fois par jour) (le cordon ombilical sera coupé à sa mort) (mon mec est blasé) (heureusement ils s'apprécient mutuellement).
53. Les comédies américaines NULLES (ma passion secrète) (point de salut sans Jennifer Aniston, Anne Hathaway, Mila Kunis ou Cameron Diaz). (pas Catherine Heigl, elle m'agace).
54. Zola (sans transition).
55. Les parenthèses.
56. Les expressions tombées en désuétude.
57. Le silence des églises.
58. Observer avec attention les fringues de Kate Middleton et Meghan Markle.
59. Boire un verre avec quelqu'un, refaire le monde jusqu'à la fermeture.
60. Penser à l'amour de ma tante.
61. L'intonation d'une de mes cousines quand elle est de très bonne humeur. C'est un poil nasillard et je trouve ça charmant.
62. Prendre un train de nuit.
63. Acheter des provisions (expression désuète) pour un voyage.
64. Prendre l'avion. Avoir le temps de zoner à l'aéroport. Les affaires prises en bagages à main, dans un sac digne de Mary Poppins. Mes voisins sont toujours effarés (la meuf qui a un plaid dans son sac à main, un miroir de poche, de la crème hydratante, trois livres et deux magazines, des bonbons à partager, un pulvérisateur d'eau, un gilet supplémentaire, un parapluie et des écouteurs en rab au cas où les autres se cassent, c'est moi).
65. Faire des glissades sur le parquet.
66. AVOIR RAISON ET LE DERNIER MOT.
67. Parler anglais de manière tout à fait correcte (voire : bien parler anglais) mais avec un accent à couper au couteau, et entendre mon interlocuteur anglophone tomber en pâmoison à cause de ma prononciation de vache espagnole.
68. Avoir un passeport.
69. Me craquer les articulations.
70. L'odeur de la lessive.
71. Les tartines trempées dans le chocolat. La dernière fois, ce devait être en 2001. Pour autant, j'ai adoré ça et j'adore encore ça, même si je ne le fais plus vraiment.
72. Demander de l'aide ou un service et voir que la personne l'a déjà fait.
73. Avoir les ongles vernis.
74. Voir des ressemblances physiques entre certains chiens et leur propriétaire.
75. Regarder le ciel la nuit.
76. Les intérieurs photographiés dans les magazines de décoration.
77. Trouver des canards RÉCENTS dans les salles d'attente.
78. Prier, parfois.
79. Méditer, parfois.
80. Faire une belle voix au téléphone.
81. Sourire.
82. Prendre des photos.
83. Marcher longtemps.
84. Avoir du temps à ne rien faire.
85. Trier l'armoire à pharmacie (ou plutôt : trier l'arrière boutique de la pharmacie qui me sert d'armoire à pharmacie) en classant les boîtes comme un Tetris.
86. Jouer au Scrabble (oui oui) (je faisais ça avec mes grands parents, la dernière fois je devais avoir 10 ans mais j'adorais et je continue d'adorer ce jeu).
87. Faire une surprise.
88. Voir des choses dans les nuages ou les ombres.
89. Éclater de rire seule au cinéma.
90. Les gâteaux de Pâques russes.
91. La cuisine juive.
92. Me faire dragouiller de manière respectueuse.
93. Certaines photos sur instagram.
94. Attendre la sortie d'un film qui me plaît.
95. Flâner dans les librairies.
96. Être pote avec la libraire près de chez moi (on ne sait pas si on se tutoie ou si on se vouvoie alors nos phrases sont très bizarres).
97. La gelée de coing et la confiture de myrtille.
98. Les clins d'œil (POLIS, pas ceux des vieux dégueulasses).
99. Parler en franglorusse.
100. Séjourner en Italie. N'importe où. C'est mon pays passion. Les musées. Les pâtes. Les glaces. Les pizzas. Les sourires. Les accents. La dolce vita. Le soleil. L'ombre et la lumière. La chaleur. L'Italie.

Posté par apreslaverse à 11:52 PM - Commentaires [7] - Permalien [#]
27 sept. 2018

# 14

J’ai fait une liste de souvenirs-sourires qui me font rire. Je pense en partager quelques-uns (tous ?) ici.

Quand j’étais petite, j’étais anormalement grande. L’un de mes parents est issu d’une famille de géants, l’autre descend d’une lignée de personnes relativement petites (pas lilliputiens, juste, petits pas grands).

J’étais donc anormalement grande : sur mon carnet de santé, j’atteignais la plus haute ligne de croissance. J’étais un poulet bio dopé aux hormones (pourtant ma mère ne me faisait rien ingurgiter d’anormal). Les pédiatres étaient assez inquiets quant à ma taille, ma mère répondait laconiquement « Oh, elle est grande, comme presque toute sa famille » (une de mes grands-mères, née en 1919, faisait 1m75, ce qui est quand même assez fou pour cette génération, l’autre, née en 1921, devait avoisiner difficilement le mètre 60, avec des talons conséquents).

Plusieurs hommes de ma famille frôlent les 2 mètres, l’un d’entre eux est furieux comme un pou de ne pas mesurer un chiffre rond. C’est un drame de vie. Cruel destin.

Je pense avoir grandi jusqu’à la classe de troisième ou de seconde. J’ai eu mes règles en sixième, mais ça ne m’a pas empêchée de continuer de grandir, encore et encore. Je n’ai jamais mal vécu le fait d’être grande : on m’a toujours dit : « c’est comme ça ». D’ailleurs, certains adultes de mon entourage me disaient, au contraire, des choses très valorisantes quant à ma taille (ce que je trouve assez débile : on n’y peut rien d’être grand ou petit, ce n’est pas une qualité, un effort fourni ou un joli trait de personnalité, mais uniquement un signe distinctif). Aujourd’hui, proportionnellement parlant par rapport à l’âge et à la taille que j’avais en CP, je suis bien moins grande. Je ne suis plus anormalement grande. Je suis juste « pas du tout petite ».

J’ai toujours été une grande entourée de grands (ceux qui vivent du côté de mon mètre soixante-quinze d’aïeule).

Voilà pour le contexte. Le souvenir, maintenant.

Je rentre en CP. Je suis assez anxieuse (j’ai toujours été anxieuse, je suis encore anxieuse, j’espère être moins anxieuse, mais c’est un autre sujet). Je me rassure en lisant (autre blague à venir) les listes des classes affichées à la grille de l’école. Je retrouve plusieurs amis de l’école maternelle dans ma classe, puisqu’il s’agit d’un établissement accueillant à la fois des élèves de maternelle et de primaire. J’arrive à l’école le lendemain matin, après moult bisous maternels, moult « tout ira bien ma petite Averse » et autres pensées magiques.

J’arrive dans la classe. Tout se passe pour le mieux. Je n’arrive plus à savoir si je m’assois à côté d’un ami ou d’une amie ou si la personne à mes côtés est parfaitement inconnue. Je ne m’en souviens plus. Je m’assois donc.

Je fais face à un petit problème métaphysique qui, je le comprends immédiatement, m’empêchera de vivre sereinement cette année de CP. Rien de moins. Je lève la main.

-          Maîtresse ?

-          Oui l’Averse ?

-          Maîtresse j’ai un problème.

-          Que se passe-t-il ?

-          J’ai un problème de table.

-          Un problème de table ?

-          Mes genoux dépassent de la table. Je peux pas les mettre dessous. Ca cogne et ça me fait mal. Je sais pas comment je vais faire pour écrire. Et je peux pas me pencher car comme mes genoux rentrent pas dessous je suis éloignée de la table.

-          Ah. Bon. Euh. Attends. J’arrive. Je réfléchis. Je regarde.

Elle arrive. Elle réfléchit. Elle regarde. Elle constate mon problème de table.

-          Bon. Je comprends. Oui effectivement c’est un problème. Je comprends le problème. Ne t’inquiète pas. Il ne faut pas s’inquiéter (c’était elle l’inquiète, pas moi). A la récréation, je vais arranger tout ça, on va te donner une table plus grande et une chaise plus grande et tu pourras mettre tes genoux en dessous.

 

Je me souviendrai toute ma vie de la tête de la maîtresse quand je lui ai fait part de mon problème de table. Elle était sidérée. Horrifiée. Stupéfaite. Paniquée. Sans voix.

Pour moi, c’était juste un problème de table (gênant, mais pas apocalyptique, ce n'était quand même pas un pipi dans la culotte ou que sais-je). Pour elle, c’était un peu la fin du monde.

Elle m’a dit quelques temps plus tard (jours ? semaines ?) que c’était sa première année d’enseignement et qu’elle avait été élève pour être maîtresse l’année précédente. En gros, elle devait avoir grosso modo mon âge actuel voire être un peu plus jeune. Et j’ai dû lui flinguer sa première rentrée.

Malgré tout elle a parfaitement géré (j’ai effectivement eu une table à ma taille après la récréation). Ce qui était à mourir de rire : les bureaux étaient assemblés deux par deux. La table de mon voisin et la mienne se touchaient, mais les parties horizontales n’étaient pas à la même hauteur. C’était pas très pratique pour les activités manuelles. Quand le plan de classe changeait (souvent ? parfois ?), je me promenais avec mon grand bureau là où la maîtresse décidait de me placer (jamais au premier rang, bien évidemment).

Je trouvais ça rigolo comme situation et je continue de trouver ça rigolo. J’y pense en souriant. La tête de ma maîtresse. Les genoux qui rentrent pas. Le problème de rentrée. L’arrangement rapide.

Je n’ai jamais fait partie de ces filles / femmes grandes qui se ratatinent. Je trouve ça triste à pleurer. J’en ai connu une, une fois. Elle était plus grande que moi (je suis relativement grande, en gros je fais la taille d’un mec, mais je suis loin, très loin des 2 mètres considérés comme le Saint Graal par les mecs de ma famille), elle se courbait toujours pour se diminuer. Quand elle était assise, elle se vautrait. Quand elle était debout, elle se transformait en bossue. C’était super triste. Elle n’assumait pas. Je suis heureuse de n’avoir jamais été comme ça. Je suis grande et c’est tout, on n’y peut rien, ce n’est rien. Alors que pour elle, sa taille, c’était tout un monde. Un monde à renier.

Il y a trois femmes dans ma famille qui sont plus grandes que leur mec. Je fais partie de ces trois-là. Pour moi, ce n’est pas vraiment un problème. Je me contrefous de savoir qu’il soit plus grand ou plus petit que moi. Je dirai même plus : je n’ai pas besoin qu’il soit plus grand que moi, sinon, nous ne serions pas ensemble. Je n’ai pas besoin d’être protégée, couvée, surveillée, chouchoutée en raison d’une éventuelle taille supérieure du mec. Je ne dis pas que celles qui sont plus petites que leur copain pensent toutes comme ça. Je remarque simplement qu’on m’a déjà demandé si cela ne me gênait pas qu’il ne soit pas protecteur car plus petit. Pour moi, ce n’est pas ça la protection, mais c’est une autre histoire. Je trouve ça assez déplacé comme type de question. Et assez agaçant d’associer la taille à une éventuelle qualité (et, encore une fois, de considérer que j’aurais besoin d’être protégée.) Lui, je sais que ça le gêne, moi, je m’en contrefous. La seule chose qui m’énerve est quand on me fait remarquer que je suis plus grande que lui. D’une part, je ne suis pas aveugle. D’autre part, quel est le problème concernant le fait qu’une meuf soit plus grande que son mec. Sachant que, je précise, je ne fais pas non plus trois têtes de plus que lui (et si c’était le cas : et quand bien même ?).

Parfois, je le charrie en lui disant que si on a un jour un bébé ensemble, il ou elle le dépassera de très loin à l’âge adulte (je me fais incendier lorsque je prononce ces mots un poil provoc).

Mon père est aussi plus petit que moi, et pourtant je continue d’avoir peur de lui.

 

Et pour boucler la boucle :

Ma maîtresse de CP était minuscule. Mais vraiment. Elle n’était pas naine, elle était tout à fait proportionnée, mais elle était lilliputienne. On s’entendait très bien. Je ne sais pas si c’était le problème de table qui nous a rapprochées, si elle m’aimait bien à cause de mon caractère ou s’il y avait un paramètre dont j’ignore l’existence qui est la raison de notre bonne entente, mais nous nous entendions vraiment très bien. Un jour, mais je ne sais plus quand (En CP ? Ou bien après le CP ?) elle m’a expliqué refuser d’enseigner à d’autres classes que le CP ou le CE1, par peur d’être plus petite que ses élèves. Je me souviens d’elle m’expliquant qu’il faudrait se faire respecter par des plus grands qu’elle et que cela lui semblait impossible. Je me souviens ne pas comprendre pourquoi sa taille entrait en corrélation avec la notion de respect (j’ai été élevée par une femme qui m’a dit que dans la vie, pour sa sécurité et son bien-être quotidien, on n’emmerde pas la police, on n’emmerde pas les maîtres et les maîtresses, on n’emmerde pas les femmes de ménage et les concierges, mais on peut emmerder tous les autres, avec tout de même un degré d’emmerdage relativement bas, politesse oblige. La police, les profs, les boulots précaires et ingrats : c’est sacré, on touche pas, on évite les histoires. Les autres : on peut montrer les crocs tout en restant un tant soit peu civilisé). En CM2, j’étais plus grande qu’elle, qui n’était plus du tout ma maîtresse mais que j’aimais encore beaucoup. Sur la photo de classe de CP (aujourd’hui perdue, mais je m’en souviens très bien), je me tiens fièrement au dernier rang, droite comme un i, la tête qui dépasse tout le monde.

Sacrés genoux.

Posté par apreslaverse à 12:38 AM - Commentaires [6] - Permalien [#]
03 sept. 2018

# 13

Je ne pensais pas parler de règles ici. J'ai longtemps trouvé ça ignoble et tabou, et, depuis quelques années, mon regard se transforme en un "c'est la nature, c'est pas sale."
Parlons donc de la nature qui n'est pas sale.
J'ai commencé un nouveau job (j'en suis mitigée aussi je n'écrirai aucun Alléluia), précisément en même temps que la nature qui n'est pas sale (c'est tout de même plus chic que de dire "en même temps que mes règles". D'ailleurs je profite de ces parenthèses pour dire que je ne supporte pas les expressions du type "truc de fille" ou "Anglais qui débarquent").
Mes deux premiers jours de travail, j'étais en déplacement. J'ai géré mes règles comme d'habitude : RAS vaginalement parlant.
Mais quelle ne fût pas ma surprise lorsque je débarquais (avec les Anglais dans ma culotte) dans l'agence (minuscule) dans laquelle je travaille.
Pas de poubelle dans les chiottes.
Nada dans les wawas.
Que dalle autour du trône.
Et en cadeau bonus : il s'agit de toilettes à broyeur, comme dans feue la maison de vacances de mes grands parents au fin fond de la Bourgogne.
Donc on ne peut pas y jeter de tampon (CQFD) sans tuer le bestiau.
J'ai une seule collègue femme, qui est soit bionique (son sang ne sort pas / elle ne saigne pas / elle serre les fesses pour contenir le truc / son sang s'évapore dans l'atmosphère), soit qui fait des astuces de Sioux pour s'en sortir quand elle a ses règles (lesdites astuces me fatiguent rien qu'en y pensant).
Le boss de l'agence est suffisamment macho pour penser que "le sang impur et les femmes souillées ne méritent pas de poubelle dans les toilettes."
J'hésite donc entre plusieurs choses :
* Faire des vides poches avec mes serviettes usagées, posées en déco sur mon bureau.
* Faire des sérigraphies façon test de Rorschach pour redécorer l'agence (toujours avec mes serviettes).
* Faire une guirlande de Noël avec mes tampons usagés (oui, j'ai une tendance ambidextre, en fonction de notre humeur mes règles et moi décidons d'adapter le truc dedans ou dehors).
* Faire des pendants d'oreilles avec mes tampons.
* Faire un boa (il me faudra plusieurs cycles...).

Trêves de plaisanteries.

J'ai la chance de ne pas pisser du sang à grandes eaux (contrairement au début de ma semaine de règles...) donc je me suis démerdée. J'ignore comment je vais faire les prochaines fois. J'ai fait une étude textotière de la plus haute qualité auprès de mes amis filles ET garçons, ainsi qu'après de Maman (pas de chichis entre nous, je suis sortie de son vagin - enfin non, c'est totalement faux je suis née par césarienne), mais notre proximité émotionnelle fait que les glaires et autres mucus peuvent être évoqués sans malaise (mais pas à table).

Plusieurs réponses ont été enregistrées à la suite de mon sondage Ifop :

* Acheter une poubelle, me faire rembourser sur notes de frais et parler de sang menstruel à mon chef (PAS POSSIBLE).
* Acheter des minis sacs poubelles de toilette ou pour les cacas de chien et y mettre mes trucs, puis jeter ledit sac à la pause dej (possible, mais chiant). J'ai oublié de dire qu'il n'y a pas de poubelle au coin cuisine (où va le monde ?!).
* Aller au Mcdo / chinois / kebab / café du coin pour me changer (rapport qualité prix, ça fait cher les ovules trépassés).
* Faire des couches de serviettes hygiéniques (on n'est plus chez Jane Austen).

Ce job me fatigue déjà. J'en rigole ici, en écrivant cet article, mais je trouve ça irrespectueux de ne rien prévoir dans les toilettes. Et en lisant les dossiers passés, je découvre que mon chef est le seul mec du business (tous les autres employés étaient des femmes, ET, je précise, pas ménopausées). Donc PERSONNE n'a jamais osé ouvrir sa gueule pour une histoire de poubelle. Parce que le sang c'est sale et les femmes sont souillées.

J'en ai ras le tampon.

J'en ai ras les glaires.

 PS : hors de question que je me mette à la cup pour remédier à ce problème. 1. L'aspect ventouse gynécologique ne me dit rien qui vaille. 2. Je ne m'adapterai pas au manque de poubelle de la boîte. Je refuse de faire une concession à ce propos. Récemment, une de mes grandes tantes m'a dit "Soit on répare mes volets, soit je meurs" (on fait dans la mesure chez moi, on a le génome Castafiore). Je dirai pour ma part "Soit on trouve une solution, soit je fais une crise."

(j'écris dans le métro, la mise en page est peut être foireuse) .

Posté par apreslaverse à 06:06 PM - Commentaires [9] - Permalien [#]
21 août 2018

# 12

J'écris ailleurs, toute seule dans mon coin, sur un fichier word qui sera long comme un rouleau de papier toilette. Mais l'idée générale n'est pas de s'essuyer les fesses avec.

J'en suis à une trentaine de pages. J'écris chaque jour. Pendant les moments qui ne servent à rien (prendre une douche, faire pipi, se brosser les dents, prendre le métro, marcher dans la rue), je réfléchis à ce que je vais écrire prochainement, à l'organisation de mes idées, aux détails à ne pas oublier.

J'en parle à mes proches. Certains me voient écrire. Tous m'encouragent.

J'ai le cerveau mobilisé par ce machin.

J'ai, bien sûr, encore des trucs à raconter ici, mais pour le moment je n'arrive pas à être au four et au moulin. Je n'ai pas envie de me disperser.

J'ai écrit pendant les vacances un gros bidule introspectif (une petite dizaine de pages) à publier ici, mais je ne l'ai pas encore terminé. Je devrai aussi le relire.

J'écris sur mon papa. J'écris tout. Je fais dans l'exhaustivité, mais pas dans la dentelle.

Je reviens bientôt.

 

Posté par apreslaverse à 10:13 AM - Commentaires [7] - Permalien [#]
22 juin 2018

# 11

En fait, en vrai, pour de vrai, ça ne va pas si bien que ça. Ce n’est pas la grande frite. Ou plutôt : c’est la frite de piscine, la frite en mousse un peu fadasse, un peu râpée, un peu défraîchie. C’est la frite fatiguée. La frite qui aurait besoin d’un petit coup de boost. La frite qu’on pourrait même carrément changer.

J’ai longtemps cru avoir une vie autoroutière. Quelque chose de tout tracé. Sans état d’âme. Un truc net, limpide et droit. En fait, au fond, c’est plus subtil que ça. Je me rends compte de ma naïveté et, surtout, de mon ignorance de la chose.

J’ai fait ce qu’on appelle « des études pas faciles ». En terminale, j’ai préparé simultanément deux gros machins qui me tenaient particulièrement à cœur : le bac, et le concours d’entrée d’une école réputée difficile. Une école publique, une école bien sous tous rapports. Une école où, en première année, on était 300 ou 500, je ne sais plus exactement, et où, en dernière année, les rares survivants faisaient une promo d’à peine 80 âmes. J’en ai fait partie. J’ai survécu. J’ai fait partie des 80 élus. J’ai intégré cette école immédiatement après le bac, en septembre de la même année. Mes copains de promo avaient un, deux, trois, quatre, six, dix ans de plus que moi. Certains étaient en reconversion, d’autres étaient « juste » passés par la case hypokhâgne khâgne khâgne. Je faisais partie des bébés. Au lieu d’être fière de moi, au lieu de me dire « putain, mes concurrents directs ont un, deux, trois, quatre, six, dix ans de plus que moi et je suis à leur niveau, et j’ai réussi autant qu’eux ce fichu concours d’entrée », je pensais à la place « putain, mes concurrents directs ont un, deux, trois, quatre, six, dix ans de plus que moi et je n’ai jamais fait autant de choses qu’eux. »

Le syndrome de l’imposteur a toujours été un trait marquant de ma personnalité. Je mourrai avec ce syndrome. C’est comme ça.

Je me suis donc cassé le cul, il n’y a pas d’autres mots, pour obtenir ce fichu diplôme. Les cours étaient très particuliers, l’ambiance était très particulière. Certains professeurs nous disaient que nous étions des merdes infinies, des raclures de toilettes, des brosses à dents sans poil. D’autres affirmaient, au cours suivant, une heure après : « Etre parmi vous, sur cette estrade, est un bonheur certain. Vous transmettre mon maigre savoir, entre ces murs, est une grande fierté personnelle. Vous êtes l’élite de la France. Vous êtes les meilleurs. Vous êtes géniaux. Vous êtes formidables. »

C’était donc, au sens propre, les montagnes russes émotionnelles au quotidien. Et, contrairement à d’autres, je n’avais pas la maturité intellectuelle pour me détacher de ces discours ridicules, dans un cas comme dans l’autre. Je n’arrivais pas à faire simplement mon taf, à étudier simplement, tranquillement, sans me poser de question. Je me demandais sans cesse si j’étais une brosse à dents sans poils ou l’avenir de notre nation. Bien sûr, je ne trouvais pas la réponse à cette question, mais j’en étais tout de même extrêmement angoissée.

Je travaillais comme un chien galeux. Je connaissais par cœur tous les horaires des bibliothèques de Paris. En période de révision, j’arrivais à l’ouverture, à 9h01. Puis je partais à 18h00, heure habituelle de fermeture, pour me diriger vers la bibliothèque du Centre Pompidou ou celle de la montagne Ste Geneviève, pour la bonne et simple raison qu’elles ferment toutes les deux à 22h. C’est-à-dire que, concrètement, je me cognais du 9h-22h. Ma mère venait souvent me chercher en bagnole, en bas de la bibliothèque, avec un sandwich, du chinois ou un Mcdo, pour que je gagne du temps. Pour qu’en rentrant chez moi, l’unique chose à faire soit une douche suivie d’un dodo. Une de mes meilleures copines d’études avait même poussé le vice jusqu’à plastifier ses fiches de révisions pour pouvoir les lire sous la douche.

Elle a été diplômée. Moi aussi.

J’étais droguée au travail. J’en oubliais de manger. Je n’avais pas le temps de manger. Je n’étais pas très épaisse durant mes études. Maintenant, je me suis remplumée (j’aimerai même me délester de quelques plumes, mais c’est une autre histoire). A l’époque, à l’inverse, je ne bouffais pas. Je n’avais pas le temps.

En parallèle, je faisais beaucoup de stages. J’ai passé tous mes étés et une partie des semestres à faire des stages un peu partout. Au total, j’ai cumulé 3 ans de stages à temps plein. 36 mois. Il ne s’agissait pas de stages café-photocopie. Il s’agissait de stages où je devais faire mes preuves, avoir des responsabilités, mener à bien des missions. J’étais extrêmement bien payée. 1200 euros par mois. J’étais la reine du pétrole.

Je n’ai jamais eu de difficulté pour trouver un stage. C’était un cercle vertueux. Je faisais de bonnes études. Je présentais bien. J’étais motivée. J’avais fait d’autres stages précédemment, qui étaient passionnants et/ou dans des structures connues. En entretien, on me brossait dans le sens du poil. Les RH comme mes futurs responsables de stage me frictionnaient le dos à la brosse à reluire. C’était agréable, mais gênant. Toujours ce syndrome de l’imposteur. Le summum de ma carrière de stagiaire a été de refuser quatre stages. J’étais admise en stage dans 5 structures différentes, toutes plus chouettes les unes que les autres. J’ai choisi la plus avantageuse à mes yeux. Celle qui proposait le meilleur stage, qui était la plus proche de chez moi. J’ai donc décliné simultanément 4 offres de stage. Certains me disaient « vous savez, on pourra vous embaucher en CDI après. » Je répondais fermement « C’est très gentil, mais mon choix est déjà fait. »

J’étais réellement la reine du pétrole.

Trois mois après mon dernier stage, j’étais embauchée en CDD. Encore une fois, dans une structure très chouette, avec des missions très chouettes. J’avais même une équipe à manager. Mon syndrome de l’imposteur m’a causé quelques insomnies (comment on fait pour gérer une équipe quand on vient de finir ses études ? Je ne vais jamais y arriver. Je ne mérite pas ce poste. Je ne suis pas assez douée. Ils se sont trompés sur moi. Comment je vais faire ?). Mise à part le fait que le responsable du département était assez particulier pour ne pas dire taré, tout s’est bien passé. A la fin de mon CDD (qui ne pouvait pas donner lieu à un CDI), une des personnes de mon équipe m’a dit « Plus tard, je voudrais être comme toi. J’espère que je serai comme toi. » J’ai balbutié un « Bah faut pas dire ça voyons » avant d’aller pleurer aux toilettes. J’avais réussi.

J’étais arrivée dans l’équipe. Elles avaient bien vu que j’étais une petite jeune. Elles étaient d’ailleurs aussi des petites jeunes. L’une d’entre elles n’avait pas compris que j’étais l’Averse. Elle croyait au premier abord que j’étais stagiaire ou assistante. Quand je me suis présentée, j’ai vu dans son regard un « Ah putain, c’est elle l’Averse, elle a mon âge et c’est ma boss. » C’était ça. C’était exactement ça.

Je leur ai dit : « Je suis à votre disposition pour la moindre question. Si vous avez le moindre doute, le moindre questionnement, prévenez-moi. Je suis là pour vous aider. Je suis à votre disposition. Il faut que tout soit limpide et transparent entre nous. Si vous me dites « ça va », c’est que ça va. Si vous me dites « ça ne va pas », OK, on va trouver une solution ensemble. Mais ne me dites jamais « ça va » si ça ne va pas. Ne me cachez jamais les merdes. Vous vous organisez comme vous voulez. Vous n’avez aucun compte à me rendre sur votre manière de travailler ou votre organisation personnelle. La seule chose que j’attends de vous, c’est de la transparence, et du boulot bien fait. Je serai toujours là en cas de besoin. Accordez-vous le temps de vous relire, de réfléchir, de vous poser des questions, de vous assurer que c’est correct. Je préfère du temps passé à se relire que du temps passé à réparer des erreurs. Du temps passé à se relire n’est jamais vain, mais du temps passé à réparer est perdu. »

Depuis, l’une d’entre elles est devenue une pote. On va boire de temps en temps des verres ensemble. Une autre a pleuré quand je suis partie. On s’envoie parfois des textos pour savoir comment ça va.

J’ai terminé mon boulot cet hiver. Je suis partie en vacances littéralement le lendemain de mon dernier jour (15 jours toute seule en Italie, c’était le pied – j’adore partir en vacances seule, un jour j’en parlerai ici). J’ai enchaîné avec une grippe d’un mois, où j’étais au sens propre cloîtrée au fond de mon lit pendant quatre semaines, avec le thermomètre dans la main gauche et le paquet de mouchoirs dans la main droite. Je sortais de chez moi une ou deux fois par semaine, pour traîner ma carcasse péniblement chez le médecin ou à la pharmacie (ma carte vitale n’a jamais autant chauffé de ma vie). Mon toubib me disait « C’est du surmenage. C’est la fin d’une étape, le début d’une autre. Je peux prescrire tous les médicaments du monde, la seule chose à faire c’est rester sous la couette le temps que ça passe. » Je suis restée un mois sous ma couette, avec une tête qui tourne, des insomnies à gogo quand il ne s’agissait pas de rêves délirants et des gouttes de sueur qui coulaient le long de ma colonne vertébrale. C’était très chic.

Après ma résurrection, sur un coup de tête, j’ai décidé d’aller pour la première fois de ma vie de l’autre côté de l’Atlantique, rendre visite à l’une de mes tantes. En vrai, ce n’est pas une véritable tante, mais une cousine éloignée de ma mère. Sauf que comme nous nous écrivons en moyenne un mail par semaine, on peut simplifier les choses en disant qu’elle est ma tante et que je suis sa nièce. J’ai adoré cet interminable voyage en avion, j’ai adoré cet accent américain à chaque coin de rue, j’ai adoré ce soleil éblouissant, j’ai adoré cette architecture qui ne ressemble en rien à ce que je connais au quotidien. J’ai adoré. J’ai fait la connaissance d’une cousine éloignée (qui est aussi une cousine éloignée de ma tante), qui s’avère être l’archétype archétypal de la Californienne parfaite. Elle est prof de yoga. Fait des régimes alimentaires farfelus. Gère son planning en fonction de la lune. Parle de graines germées, de vies antérieures et de dettes karmiques. Nous nous sommes rencontrées pour visiter un musée et boire un verre. Elle m’a demandé ce que je préférais des Etats-Unis, ce qui me plaisait le plus. « La lumière. Ce n’est pas la même qu’en France. A Paris, c’est une lumière plus froide. La lumière d’ici est plus jaune, plus chaude, plus forte. Elle me fait un peu penser au sud de la France ou à l’Italie, mais j’ai l’impression que c’est encore quelque chose d’autre. » Elle m’a regardée avec des yeux éberlués. M’a dit mi-sérieuse mi-ironique « Tu devrais vraiment faire du yoga et de la méditation, tu atteindras l’éveil en une semaine montre en main. »

Quelques semaines après mes aventures au pays de Donald, je me suis rendue en République Tchèque, cette fois accompagnée de Monsieur. Entre temps, j’ai envoyé des candidatures un peu partout (beaucoup), j’ai passé des entretiens (régulièrement), j’ai suivi des formations à l’APEC pour les jeunes diplômés, j’ai assisté à des conférences, j’ai travaillé à la bibliothèque, j’ai fait de la généalogie par échanges de mails intempestifs avec ma tante californienne, j’ai visité beaucoup de musées et d’expos, j’ai pris des leçons de conduite, j’ai lu, j’ai vu mes amis, j’ai passé beaucoup de temps dans l’association où je suis depuis plusieurs années, j’ai cherché une nouvelle association pour découvrir de la nouveauté, j’ai commencé ce nouveau projet associatif. Je fais plus de trucs pendant cette période de ma vie, que lors des moments où j’étais étudiante, stagiaire ou employée. Et pourtant je m’emmerde. Je vois toute cette activité, toute cette énergie comme étant quelque chose de vain. Je comble mes journées comme on gave une oie en vue d’un futur foie gras. Je m’efforce de faire des tonnes et des tonnes de choses, mais la réalité ne change pas : je n’ai pas de travail.

Je n’ai pas chômé. Je n’ai trouvé aucun travail. Tous mes entretiens se sont terminés de deux manières différentes. Le premier discours étant « Vous avez un beau parcours, mais vous n’êtes pas assez qualifiée » (réponse mentale de ma part : « Bah alors mon con, tu ne sais pas lire un CV détaillé comme la Bible ? Tu n’es pas capable de t’en rendre compte devant ton ordi ? Pourquoi se faire chier à me recevoir dans ce cas ? Tu nous fais perdre du temps, à toi comme à moi »). Le second discours (encore plus grandiose) étant : « J’ai peur que vous vous ennuyiez au sein de notre équipe, vous avez déjà fait énormément de choses. » Je reste muette quand on me dit ça. Franchement, je ne sais pas quoi dire. J’en reste sans voix.

Je ne trouve donc pas de travail.

J’ai un rapport au travail très particulier. J’ai le vilain défaut d’y accorder trop d’importance. Dans ma famille, le sacro-saint travail est l’une des valeurs judéo-chrétiennes les plus importantes. Si on ne travaille pas, si on ne fait pas un métier intéressant ou valorisant ou intellectuel ou qui rapporte un minimum de sous, on est nul. Donc je me sens nulle. Je n’arrive pas à accepter le fait que je galère, comme tout le monde. Jusqu’ici, tout était toujours facile pour moi. Je croyais naïvement passer à travers les mailles du filet. Je pensais que ça serait simple, puisque tout a toujours été simple. Je me demandais même pourquoi les autres galéraient, ce qu’ils avaient mal fait ou pas fait. En fait, ils n’ont rien fait de mal du tout, ils galèrent juste. Comme tout le monde. C’est normal. C’est la base.

Je suis de nature extrêmement impatiente. Je déteste attendre. Je déteste brasser de l’air pour rien. J’ai besoin d’une réponse immédiate. J’ai besoin d’être fixée. L’attente, c’est les ténèbres. L’attente, c’est la solitude. L’attente, c’est mon père. J’ai trop attendu quand j’étais petite, quand j’étais plus jeune. J’attendais tout le temps. Et j’ai toujours détesté ça.

On me dit qu’on ne s’inquiète pas pour moi. On me dit qu’il faut attendre. On me dit que je vais trouver un boulot bientôt, que ça va aller. Mon mec me dit que ça va aller. Ma mère me dit que ça va aller. Mon beau-père me dit que ça va aller. Mes oncles, mes tantes, mes cousins, mes cousines me disent que ça va aller. Mon conseiller Pôle Emploi me dit que ça va aller. Mon coach de l’APEC me dit que ça va aller. Mes amis me disent que ça va aller. Mes anciens collègues me disent que ça va aller. Mes copains bénévoles me disent que ça va aller. Tout le monde me dit que ça va aller. En attendant, parfois, certains jours, je dirai même souvent, j’en fais des insomnies.

Le seul moment où je me sens paisible, le seul moment où je me sens utile, le seul moment où je suis sereine et fière de moi, c’est quand je vais bosser dans l’association où je suis bénévole. J’y suis entrée en 2015. Ca m’est venu comme une envie de pisser. Depuis, c’est quelque chose qui fait intégralement partie de ma vie et de mon planning.

Quand mes arrières grands-parents et mes grands-parents sont arrivés en France, ils étaient réfugiés politiques. Les hommes sont venus avec des papiers frauduleusement en règles. Les femmes sont venues avec des bijoux et de l’argenterie cousus dans les doublures de leurs fringues. Ils sont venus faire la queue leu leu à la Croix Rouge, ou à l’Armée du Salut, ou à une institution ayant disparue aujourd’hui, peu importe le nom. Ils sont donc venus à la queue leu leu, pour pouvoir bouffer décemment un morceau de pain. Car il faut savoir que les bijoux et l’argenterie sauvés n’ont pas pu couvrir tous les frais. Quand on quitte la Russie pour se promener dans toute l’Europe, quelques mois après la fin de la Première guerre mondiale, la situation n’est pas forcément ce qu’il y a de plus simple. Je n’ai pas les détails, mais je sais qu’ils ont vécu des trucs pas jojos. Et ont donc pointé à la Croix Rouge, pour bouffer du pain. J’en ai toujours eu conscience. J’en ai toujours été reconnaissante. J’ai toujours été reconnaissante que des personnes de ma famille doivent en partie leur survie à une œuvre de charité. J’ai toujours ressenti à ce sujet une dette, un poids, une chose à rembourser, alors que, ni eux, ni moi, n’avons jamais rien fait de mal. Je n’ai jamais rien fait de mal, mais j’en ressens une dette infinie. Je n’ai jamais crevé de faim, mais je ressens la valeur de leur file d’attente pour un quignon de pain. Je ressens le goût de ce pain. J’en ressens la honte, l’amertume, la tristesse, l’angoisse et le soulagement.

Je me souviens précisément de la raison pour laquelle j’ai décidé de rejoindre une association. C’était à cause du cadavre de ce petit garçon échoué sur la plage. Je me souviens de la photo avec précision. Je me suis dit à ce moment précis : « je n’ai aucune raison d’aller en Italie, dans les Alpes ou à Calais, mais il faut les aider. Il faut les aider d’une manière ou d’une autre. Ils quittent leur pays car c’est la merde noire. Ils veulent s’en sortir en Europe. C’est l’histoire de mes arrières grands-parents. C’est l’histoire de ma famille. C’est mon histoire. Il y a forcément un machin, quelque part à Paris, qui leur vient en aide. Il y a forcément un truc. »

Ledit truc est un local qui se trouve à 30 minutes à pieds de chez moi. J’y vais deux demies-journées par mois, parfois plus. Il y a une file d’attente infinie de sans-papiers, relogés dans des hôtels sociaux par le Samu social. Certains parlent français. Certains parlent anglais. Certains parlent russe. Certains parlent albanais. Certains parlent arabe. Certains parlent des langues que je ne peux reconnaître à l’oreille (tamoul ? pachtoune ?). On les aide du mieux qu’on peut. On les écoute. On leur donne un peu de quoi pouvoir bouffer. On s’assure qu’ils sont en bonne santé, qu’ils sont suivis. On s’assure que les enfants sont scolarisés. On s’assure qu’ils comprennent leurs droits. On suit leur paperasse. On les oriente vers d’autres associations aux actions complémentaires.

Comme je suis la seule qui parlote russe, je m’occupe en priorité des émigrés russophones. Ce sont beaucoup de Tchétchènes. Il y a aussi des Russes, bien sûr, mais aussi des Ukrainiens et des Arméniens. Un peu de Bulgares. Tous ont au minimum la trentaine. Beaucoup ont 50 ans ou plus. De fait, ils savent tous parler russe, puisque leur pays était nécessairement sous la coupe de l’URSS. On se connait tous. On se fait la bise ou on se serre la main pour se saluer. On se demande comment ça va. Les autres bénévoles ont l’âge d’être mes parents ou mes grands-parents. Une fois, une dame qui vient se faire accompagner voulait savoir pourquoi j’étais bénévole, ce que je foutais ici deux samedis matins par mois au lieu de décuver ma fête du vendredi soir. « C’est une raison personnelle. Ma famille est venue en France juste après 1917. » Elle a écarquillé les yeux. Elle m’a demandé si cela voulait bien dire que mes grands-parents ou arrières grands-parents, ou arrières arrières grands-parents étaient dans la même situation qu’elle. « Exactement. Ils étaient comme vous. Ils sont arrivés en France en catastrophe. Ils ont tout perdu. Ils ont tout reconstruit. Ils se sont battus. » Elle m’a fixée dans le blanc des yeux. Elle m’a demandé si ça voulait dire que ses petits-enfants ou arrières petits-enfants pourraient être comme moi. Je lui ai dit qu’ils seront comme moi. Que grâce à elle, grâce à ce qu’elle a fait, d’ici une, deux, trois générations, ça ira pour sa famille. Qu’ils seront bien installés en Europe. Que tout ira bien pour eux. Que je vais très bien. Qu’il n’y a aucune raison pour que ce ne soit pas pareil pour eux. Nous nous sommes serrées dans les bras.

Certains sont littéralement au fond du trou. Certains ne sont que l’ombre d’eux-mêmes. Certains n’arrivent pas à se battre pour survivre. Certains sont plein d’espoir. Certains sont toujours, systématiquement, souriants. Certains sont blagueurs, avec un humour à mourir de rire. Certains sont d’une force et d’un courage infinis. Je les admire tous. Je les admire d’avoir tout laissé pour venir ici. Je les admire d’essayer de tout reconstruire. Je les admire d’avoir la force de repartir à zéro.

Une fois, une de mes copines russophones est arrivée le visage dévasté. Elle est dans la catégorie « force de la nature ». Elle va toujours bien, elle rigole tout le temps. Elle est venue en France seule avec ses deux enfants, qui sont encore jeunes. Elle a appris le français comme ci comme ça, par elle-même. Elle n’a aucun papier en règle. Elle vit dans un hôtel sordide. Ses enfants sont scolarisés. Elle se démerde admirablement bien. Elle est admirable. Elle est donc arrivée la tête à l’envers. Elle m’a dit que la Samu social lui ordonnait de quitter l’hôtel taudis, pour vivre dans un autre hôtel taudis, à l’autre bout de la région parisienne. Que l’année scolaire n’était absolument pas terminée, qu’il faudrait donc que ses enfants se lèvent à 5 heures du matin pour aller à l’école. Qu’elle n’avait pas d’argent pour payer les tickets de transports. Que si elle se faisait choper par les contrôleurs, elle pourrait risquer de retourner dans son pays. Que c’était donc, véritablement, la merde noire.

Je l’ai regardée. Je lui ai dit que j’étais désolée pour eux. Je lui ai dit que je n’avais aucune solution à lui proposer. Je lui ai dit que c’était normal de pleurer, d’avoir peur, d’être furieux, qu’à sa place je pleurerais, j’aurais peur et je serais furieuse. Je lui ai dit qu’elle était une force de la nature. Je lui ai dit que tout le monde n’est pas capable de quitter son pays avec ses deux bébés sous le bras, pour tout recommencer ailleurs. Je lui ai dit qu’elle s’en était toujours sortie, tout le temps. Qu’elle s’occupait très bien de sa famille, qu’elle éduquait bien ses enfants et qu’elle trouvait de la bouffe pour eux trois, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Qu’elle savait toujours ce qu’il fallait faire, qui il fallait voir, ce qu’il fallait demander. Qu’elle avait les pieds sur terre. Qu’elle savait comment magouiller s’il fallait magouiller. Qu’elle était maline, observatrice, douée et perspicace. Qu’elle était, en ce moment précis, dans le creux de la vague, dans l’obscurité la plus totale, mais que ce n’est que temporaire. Que l’obscurité, c’est temporaire. Qu’il existe toujours une solution. Qu’il existe toujours quelqu’un ou quelque chose pour aider. Que je ne savais pas qui ou quoi aller l’aider, mais qu’elle serait aidée. Qu’elle était même suffisamment douée pour s’aider elle-même. Que j’avais une confiance absolue en ses capacités d’analyse et d’adaptation. Je lui ai dit « Soyez fière de vous. Soyez fière de tout ce que vous avez fait. Vous trouverez une solution. Je ne sais pas comment, je ne sais pas quand, mais vous aurez une solution. Je crois en vous. Je n’ai aucune inquiétude pour vous. Il y a certaines personnes ici qui m’inquiètent beaucoup, mais ce n’est pas votre cas. » Elle a éclaté en sanglots, elle s’est réfugiée dans mes bras, j’ai pris sur moi pour ne pas pleurer et j’ai fait exactement comme ce que faisait ma mère lorsque j’avais un gros chagrin. Je lui ai caressé les cheveux en lui disant « ça va aller, ça va s’arranger, il faut rester forte. » J’ai été, l’espace de dix minutes, la maman d’une fille de 10 ans de plus que moi.

Je l’ai revue une fois ou deux. Elle m’a dit avec son accent à couper au couteau « Merci pour tout. » J’ai répondu « C’est moi qui vous dit merci. » Je pense à eux trois, comme aux autres, quand je ne vais pas bien. Ils n’ont aucune conscience de la force qu’ils me transmettent.

Je pense à eux quand je sors de mon millième entretien où on me dit que je ne suis pas assez expérimentée ou que je vais m’emmerder dans l’équipe. Je pense à eux quand je fais une insomnie et que je regarde frénétiquement l’heure qui tourne à grands pas. Je pense à eux quand je me demande ce que je vais faire de ma vie, et pourquoi je ne trouve aucun boulot.

Je ne sais pas si c’est propre à tous les Russes, ou s’il s’agit d’une caractéristique uniquement présente dans ma famille de Russes de France et de Russes de Russie, mais, chez nous, on est un peu mystiques. On croit au destin, aux rencontres, aux morts qui nous surveillent et viennent nous faire coucou pendant la nuit ou au coin de la rue, au hasard du hasard. Elle m’avait dit qu’elle serait toujours là pour moi. Qu’on continuera de bien rigoler ensemble. Qu’elle continuera de veiller sur moi. Souvent, la nuit, quand je ne trouve pas le sommeil, je pense à elle. Je lui parle. Je lui demande comment elle va. Je lui demande si elle s’amuse bien, ou si c’est trop planplan pour elle. Je lui demande de me donner de la force. Je lui demande de me donner la force de réussir à dormir, la force d’arrêter cette insomnie. La force de trouver un boulot. La force de faire face à tous ces entretiens ridicules où on me dit indéfiniment que je suis trop jeune ou trop douée. La force de m’en sortir. La force d’arrêter de culpabiliser. Arrêter de culpabiliser de ne plus avoir mes propres sous. Arrêter de culpabiliser de vivre comme au camping, à moitié chez Monsieur, à moitié chez mes parents, avec un baluchon noué au bout d’une canne à pêche, qui se balance derrière mon épaule, à longueur de semaines. La force de me reconvertir, si jamais la situation stagne trop. La force de trouver une solution. La force de ne pas avoir honte de moi. La force d’être sereine. J’entends parfois le parquet qui grince subitement, mon téléphone qui vibre d’un coup, le vent qui se lève dans les branches de l’arbre au pied de ma fenêtre, et je me plais à penser que c’est elle me faisant coucou.

Un jour, une excellente amie m’a dit « Je ne sais pas comment je réagirai le jour où tu n’iras pas bien. Tu vas toujours bien. Tu souris tout le temps. Tu es tout le temps heureuse, tu racontes toujours des choses drôles. Tu serais capable de faire des blagues en phase terminale de cancer. Le jour où tu n’iras pas bien, je serai démunie. »

Je ne sais pas assumer le fait de ne pas bien aller. On m’a toujours appris que, comme on est français en France avec des papiers français, de fait, on va bien. On a la Sécurité sociale. On est en bonne santé. On mange à notre faim. On a une maison. On a une famille. On a des amis. On est scolarisé. Alors on va bien. On m’a appris à toujours voir le verre à moitié plein. On m’a appris à faire des listes des belles choses au cours de la journée. Si c’est une bonne journée, la liste est facile à faire. Si c’est une journée plus difficile, on peut quand même trouver des choses. Par exemple : aujourd’hui, j’ai de la chance, il a fait beau. Aujourd’hui, j’ai de la chance, j’ai trouvé une place assise dans le métro. Aujourd’hui, j’ai de la chance, j’ai discuté avec Machin. Aujourd’hui, j’ai de la chance, je suis en bonne santé. Aujourd’hui, j’ai de la chance, je vis dans un pays qui n’est pas en guerre. Aujourd’hui, j’ai de la chance, je n’ai pas dû fuir ma maison pour sauver ma peau.

Je fais chaque jour ce type de liste. Et pourtant, en ce moment, ce n’est pas la grande frite.

Je pense éventuellement à me reconvertir. Tout le monde me dit que c’est trop tôt, qu’on ne se reconvertit pas au bout de 6 mois de chômage. Mais je trépigne d’impatience à l’idée de travailler de nouveau. L’attente m’est insupportable. L’impression de ne rien faire de mes journées, malgré mes multiples occupations, m’est insupportable. L’impression de brasser de l’air m’est insupportable. Alors j’hésite et je me pose beaucoup de questions. J’espère trouver une réponse bientôt.

Posté par apreslaverse à 05:45 PM - Commentaires [9] - Permalien [#]