Après l'averse

20 juin 2018

# 10

Cette liste n'a aucune espèce d'importance, si ce n'est me donner un petit coup de pied aux fesses en cas de coup de mou :

- Apprendre à BIEN utiliser Excel. Ne pas me contenter d'à peu presque. Genre tableaux croisés dynamiques.

- Savoir faire des mailings et des feuilles de style.

- Aller à la Bnf pour lire ce que je dois lire sur mon papy (soyons francs, cette phrase me rend fière).

- Aller à la Sorbonne pour lire la thèse que je dois consulter depuis 1936 (l'univers m'avait déjà donné une to do list avant ma venue sur terre).

- Passer le permis (on ne change pas une équipe qui gagne).

- Et, le plus exaltant, me remuer les puces pour "écrire" l'histoire de ma famille. J'ai déjà une idée de plan. Ca me pétrifie autant que ça me passionne. Hauts les cœurs. En avant Guingamp.

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26 mai 2018

# 9

Chez moi, pour des raisons politiques, on n’a pas le droit de célébrer la fête des mères. Je n’ai jamais très bien compris qui est le gros vilain pas beau qui a instauré ça (Pétain ? Staline ? Lénine ?). Je ne m’en souviens plus, et, au fond, cela n’a aucune espèce d’importance. La seule chose à savoir, c’est que, la semaine qui précède la fête des mères, je me garde bien d’acheter quoi que ce soit pour ladite maman, et que, le jour J, je ferme ma gueule bien comme il faut. A la rigueur, si je suis d’humeur taquine, je peux dire un « Bon bah, je te souhaite rien hein, pas de bonne fête des mamans. » Ce à quoi je peux l’entendre me répondre « Pas de merci, ma religion me l’interdit. »

Elle est l’un des amours de ma vie. Elle rend la vie plus douce. Bien sûr, parfois, rarement, on se hurle dessus. Bien sûr, parfois, rarement, on a envie de s’entretuer. Mais ça relève de l’anecdotique.

Elle est drôle (vraiment drôle). Elle a l’un des rires les plus communicatifs que je connaisse. On peut la reconnaître dans un hall de gare vrombissant de bruits en tous genres, grâce à son rire. Il m’est même déjà arrivé de me repérer dans un lieu labyrinthique à la clameur de son rire. C’est le genre de femme qui a un rire faisant obligatoirement sourire voire rire. Quand elle rit plus qu’une minute (ce qui arrive souvent) on a même l’impression qu’elle va suffoquer ou se faire pipi dessus. Elle pleure souvent de rire. Je n’ai jamais su si, depuis sa naissance, ses voisins l’ont maudite sur trois générations ou si, au contraire, l’entendre rire depuis l’appartement d’à côté est une source de joie. Dans tous les cas, une chose est sûre, jamais personne n’est venu se plaindre pour cause de tapage nocturne ou rire abusif.

Elle est un peu timbrée. Un peu folledingue. Un peu tarée. C’est de famille. Ce n’est pas une critique. De toute façon, je m’inclus dedans. Les chiens ne font pas des perroquets. Par exemple, sans même réfléchir, là maintenant tout de suite, je repense à la fois où elle a failli créer un plan Vigipirate à elle toute seule en Grande Bretagne. Nous étions toutes les deux à Londres. Je n’arrive plus à me souvenir si j’étais à la fin du collège ou au lycée. Nous prenions l’Eurostar pour rentrer à la maison. On avait plus de sacs à porter que de bras disponibles. On passe les contrôles de sécurité. Rien à signaler. On se dirige vers le quai. Elle me demande son sac à main. Je lui réponds que je ne l’ai pas. Elle me regarde, excédée, et me redemande très sèchement son sac à main. Je lui réponds, prenant un peu vite la mouche en raison de son ton pète sec, que je n’ai pas son sac, que je ne suis pas un porteur, et que, dans la vie, chacun gère son sac à main comme un grand garçon ou une grande fille. Elle ouvre des yeux comme des soucoupes. Regarde dans chaque sac rempli de bordel londonien où se trouve son foutu sac à main. Elle ne le trouve pas. Elle devient blême. Elle me dit « JE REVIENS TOUT DE SUITE » et part en courant, en me plantant là, comme une crotte, sur un quai, avec le train qui part bientôt et cette multitude de sacs relevant d’un shopping pathologique. Je lui hurle « MAIS JE FAIS QUOI ?! », avant de l’entendre me dire de l’autre bout du quai « TU TE DEMMERDES, MOI JE CHERCHE MON SAC. » Ma mère a toujours cherché à me rendre la plus indépendante possible. « Marche ou crève » doit être l’une de ses Formules de Vie. Je décide donc de me démerder, enfin, je ne décide rien du tout, je n’ai pas le choix. Je dois me démerder. Je monte dans le train. Un brave British me voit toute déconfite à côté de ma cargaison de sacs et de nos valises. Il faut savoir que ma mère a comme Principe de Vie de voyager avec une valise remplie de on ne sait jamais ça peut servir, qui consiste, par exemple, à prendre un fer à repasser, une trousse à pharmacie qui ferait pâlir d’envie n’importe quelle infirmerie, un peignoir ou encore des multiprises électriques. Elle m’a transmis ce fichu virus. Mon mec en fait des jaunisses et me dit que je dois me faire soigner (dernièrement, je suis partie en vacances avec lui et, quand même, entre autres, un paquet de riz dans ma valise, car on ne sait jamais, le premier soir, peut être que tout sera fermé et qu’on ne trouvera pas de Mcdo et qu’on aura la flemme de sortir pour manger quelque part. Il a pratiquement pleuré de rire à cause de mon paquet de riz, alors que je lui soutenais mordicus que, vraiment, il n’y a rien d’extravagant à voyager avec un paquet de riz). Pour en revenir à l’Eurostar, le charmant British me demande si j’ai besoin d’aide pour soulever mes ânes morts depuis le quai jusqu’à mon siège. Je réponds par l’affirmative avec un sourire poli (autres principes de vie maternel : « toujours sourire aux messieurs qui se prennent volontairement pour des sherpas » ainsi que « toujours être gentille et polie avec les étrangers, car les Français ont une réputation de chiotte, et on vaut mieux que ça »). Le charmant British continue de sourire, commence à porter mes affaires avant de, soudainement, s’arrêter un instant parce que le bordel à rapporter en France pèse le poids d’un bovin en surpoids. Il me demande mi-flegmatique mi-rigoleur si je collectionne les cailloux (je me souviendrai TOUTE MA VIE de cette phrase), je lui réponds un peu vexée et sèchement (j’ai demandé mentalement pardon à ma maman pour avoir failli à ses deux principes de vie sur les hommes sherpas et sur les étrangers avec qui rester systématiquement polie) que ma mère a perdu son sac à main, que je suis furieuse à cause d’elle, que si ça se trouve je vais rentrer toute seule à Paris, que je crois que c’est elle qui a les clefs de la maison dans son putain de sac, que je pense donc être peut-être à la rue et que ça s’annonce être un bordel sans nom, mais qu’au pire je me débrouillerai et que donc, vu l’ambiance, sa blague de cailloux ne tombe pas au bon moment. Il m’a regardée un peu penaud avant de me dire être navré pour le fucking handbag.

Elle est revenue toute échevelée, les joues rougies, le sourire conquérant, avec son trophée, fière comme un coq en pâte, au moment même où la sonnerie de la fermeture des portes retentissait. Elle m’a expliqué, pas peu fière, avoir parlé gentiment à un charmant monsieur de la gare, en lui expliquant que son sac à main avait disparu à un moment donné, sans doute après les portiques de sécurité, et qu’il fallait le trouver very quickly parce que son train partait now. Ils ont couru dans les couloirs labyrinthiques de la gare, en empruntant des passages secrets à la Stéphane Bern, pour parvenir au plus vite au niveau des passages de sécurité. Je ne me souviens plus si le sac trônait toujours à cet endroit, en attendant patiemment sa propriétaire tête en l’air, ou s’il a été précieusement récupéré par une bonne âme, afin de le confier au service des objets trouvés. De même, je ne sais plus si le Sauveur de ma mère lui a dit de ne pas s’inquiéter, que le train ne partirait pas sans elle, ou si, au contraire, il fallait un minimum s’activer les fesses. Cette anecdote, ce presque plan Vigipirate (je me souviens avec précision être terriblement angoissée à l’idée que la gare soit évacuée par une équipe de démineurs, en raison d’un sac à main abandonné au milieu de l’une des plus grandes gardes d’Europe – ma mère est vraiment capable de provoquer un plan Vigipirate à elle toute seule), c’est ma mère tout craché. Nous sommes revenues à la maison sans encombre. J’ai quand même dû, sûrement, lui dire un « MAIS T’ES COMPLETEMENT FOLLE, ON N'OUBLIE PAS SES AFFAIRES COMME CA, ET COMMENT ON AURAIT FAIT, ET SI LE TRAIN ETAIT PARTI SANS TOI, ET SI TU NE L’AVAIS JAMAIS RETROUVE, ET SI TU ETAIS RESTEE BLOQUEE A LONDRES ? », ce à quoi, je ne m’en souviens pas mais c’est sans doute une réponse de ce type, elle a dû prononcer avec sa tête malicieuse et rigolote « Ohlala, c’est bon, c’est pas grave, ça arrive à tout le monde, avec des si on met Paris en bouteille, tu te serais débrouillée, tu aurais trouvé une solution, j’aurais retrouvé mon sac, et ça ne t’arrive jamais d’être un peu tête en l’air ? »

 

C’est quelqu’un de très pragmatique. Quand elle s’est remariée, elle m’a dit ne pas vouloir dépenser trop d’argent pour une robe qu’on ne porte qu’une seule fois, qu’on ne remet jamais, et qui, dans le fond, ne sert pas à grand-chose. J’étais en classe de sixième et je découvrais en l’espace d’une conversation qu’un sacro-saint mariage n’avait rien à voir avec les films et que, surtout, il n’avait de sacro-saint que le nom. Elle a eu la lubie d’aller chez Tati, pour voir, à tout hasard, s’il n’y avait pas de rayon mariage. Elle a trouvé son compte. Elle est tombée sur une robe mignonne, bien coupée, planquée au fond d’un rayon, cachée par des choucroutes meringuées. Et là, comme ça, parce qu’elle est complètement folle, parce qu’elle se contrefout des convenances, parce qu’elle est toujours pressée, parce qu’elle a un emploi du temps de ministre, au lieu de faire comme tout le monde la file d’attente pour accéder aux cabines d’essayage, je vois ma mère en culotte et soutif en train d’essayer la robe repérée quelques instants plus tôt. Je suis livide. Je cherche les caméras cachées. Je vois à la place un vendeur ou vigile, je ne sais plus, se diriger vers elle pour lui dire que bon, elle est bien gentille, mais il y a des limites dans la vie. Je me souviendrai toujours de son impérial « Monsieur, à ma connaissance, je ne suis pas toute nue, personne ne meurt à cause de la vue d’une petite culotte, du moins pas en France. » A ce moment précis, j’étais mentalement en arrêt cardiaque de honte. Le pauvre monsieur a compris que ma mère était du genre courtoise-Sissi l’impératrice-souriante mais ayant toujours le dernier mot (option culotte, soutif et réplique cinglante qui tue en un battement de cils). Elle a acheté sa robe. Elle a eu l’affront de ne pas aller dans une cabine pour se rhabiller. Elle est sortie du magasin comme si de rien n’était, comme s’il n’y avait rien de plus ordinaire que d’acheter sa robe de mariage chez Tati, avec l’option fesses à l’air en cadeau bonus. Ma mère, c’est exactement ça. C’est une femme qui, peu importe les circonstances, arrive à rester digne (et, en culotte dans un lieu public, ce n’est pas donné à tout le monde).

A son deuxième mariage, tout le monde est venu me voir en s’exclamant « Ta maman est resplendissante, sa robe lui va à merveille. » Je pensais silencieusement « Si vous saviez… », mais, au fond, j’étais d’accord avec eux. Elle était resplendissante. Sa robe lui allait à merveille.

Parfois, je pense que ça se comprend aisément, ma mère me fatigue. C’est toujours de la bonne fatigue. C’est toujours de la fatigue qui fait rigoler rétrospectivement, mais, souvent, sur le moment, je lève les yeux au ciel en me disant « Qu’est-ce qu’elle va faire encore ?! ». Ma mère, c’est un phénomène à elle toute seule.

Un jour, elle m’a dit très naïvement et sincèrement « Durant toute ma scolarité, le reste de la classe me disait que j’étais un clown et que je créais une ambiance rigolote, que les cours chiants devenaient acceptables grâce à moi, mais je ne comprends pas pourquoi. J’étais considérée comme une très bonne camarade, mais je ne sais pas pourquoi. » Ma mère met une ambiance de ouf partout où elle se rend, sans même en avoir conscience.

Elle a toujours exigé trois choses de moi. Etre polie et gentille (j’ai mis du temps à comprendre qu’il s’agissait de deux concepts distincts, et, aujourd’hui encore, j’ai tendance à les associer dans une vague idée fourre-tout de « politesse-gentillesse-vivre ensemble tout ça c’est la même chose », alors que je me trompe). Etre excellente à l’école. Etre indépendante. Le reste n’avait aucune espèce d’importance. Le reste était secondaire. Elle ne m’a jamais fait chier pour quoi que ce soit d’autre. Elle se focalisait sur ma scolarité, ma politesse et mon autonomie. Concrètement, cela a donné lieu à des situations assez invraisemblables au cours de mon enfance. On menait une vie de pacha. Si je n’avais pas envie de me laver un soir, ce n’était pas grave. Si j’avais envie de manger uniquement des biscuits pour un dîner, ce n’était pas grave. Si j’avais envie de faire une nuit blanche, ce n’était pas grave. Si je voulais prendre mon petit-déjeuner au lit, ce n’était pas grave. Si je voulais sortir dans la rue en étant déguisée, ce n’était pas grave. Si je voulais apprendre à cuisiner et que je carbonisais les steaks hachés surgelés, ce n’était pas grave. Rien n’était grave. Ma mère me laissait éteindre la lumière à pas d’heure. J’organisais des soirées pyjamas, à l’école primaire, à n’importe quel jour de la semaine. J’ai rapidement compris que je rencontrerais plus de succès les mardis soirs et les samedis soirs, en raison des lendemains sans école. Mais, concrètement, ma mère m’autorisait à faire la java à la maison, n’importe quand, n’importe comment, parce que notre accord tacite était respecté. Mon job, c’était de ramener des bonnes notes à la maison. Alors s’il me venait à l’idée de fabriquer une cabane un mardi soir et de dormir dedans, plutôt que dans mon lit, il n’y avait aucun problème. Il n’y a jamais eu de problème.

J’avais les clefs de chez moi dès le CP. Je rentrais toute seule chez moi. Elle me faisait confiance. Elle m’avait montré le chemin plusieurs fois, pour s’assurer que je m’en sorte. Elle m’expliquait qu’on ne traversait pas comme une merde au bonhomme rouge, mais, qu’au contraire, il était impératif de veiller au petit bonhomme vert et de tourner la tête à gauche et à droite avant de traverser. Elle me montrait comment se faire à manger seule, comment repasser ses vêtements seule, comment se laver les cheveux seule, comment faire ses devoirs seule, comment être autonome. Elle m’expliquait que, plus tard, dans la vie, à un moment donné, pour une raison X ou Y, je devrais savoir compter sur moi et uniquement sur moi, car il n’y aura personne pour faire les choses à ma place. J’allais à la bibliothèque toute seule. Je prenais le bus toute seule. J’achetais le pain toute seule. Je prenais le métro toute seule. A chaque fois, elle m’a d’abord montré. Elle me décortiquait les actions. « Alors, tu vois, tout d’abord, tu dois connaître le trajet. Si tu ne le connais pas, tu regardes sur un plan. Il faut aussi prévoir le temps. Il faut prévoir un peu de temps d’avance. Et qu’est-ce que tu fais quand tu sors de la maison ? Tu fermes la porte à clef, tu mets les clefs dans ton cartable. On ne perd jamais les clefs. Si on les perd, on va chez la voisine, ou chez ton oncle. Tu te souviens du trajet pour aller chez ton oncle ? Tu te souviens comment on traverse la rue ? Et, par exemple, quand on va à la bibliothèque, on vérifie d’abord les horaires d’ouverture. Par exemple, c’est toujours fermé le dimanche. Donc on prévoit à l’avance. On sait qu’on va à la bibliothèque seulement quand les gens y travaillent. » Tout était parfaitement expliqué, analysé, décortiqué. Tout était limpide. Parfois, cela me faisait un peu peur, mais elle me donnait beaucoup de courage. Elle avait énormément confiance en moi, je dirai même qu’elle avait une confiance absolue en mes capacités. Elle me disait toujours « Tu en es capable. Tu vas y arriver. »

J’avais quatre excellentes amies quand j’étais à l’école primaire. Aujourd’hui, trois existent encore dans ma vie. Récemment, je dînais avec deux d’entre elles. L’une m’a dit « Tu sais l’Averse, tu étais notre modèle. Tu étais un alien. Tu étais la meilleure de la classe, et tu vivais des trucs de ouf. Nos parents hallucinaient que tu aies les clefs de chez toi, que tu restes chez toi sans foutre le feu dans ta cuisine, que tu ailles à la bibliothèque sans personne alors qu’on nous tenait la main pour traverser, et que ta mère te retrouve le soir en un seul morceau, sans avoir foutu le bordel, après avoir fait tes devoirs, comme si c’était parfaitement normal. Et puis quand tu faisais tes soirées crêpes –cabane ou tes soirées pyjamas au beau milieu de la semaine, c’était incroyable. Nos parents étaient sidérés que tu aies cette marge de manœuvre, que tout soit si simple, si libre. » Elles venaient souvent chez moi pour le goûter. L’autre a renchérit « Tu étais notre babysitter. Nos parents te faisaient confiance. Nos parents disaient « OK, vous voulez aller chez l’Averse, très bien, vous pourrez faire un dîner bonbons avec elle, de toute façon on sait que vos devoirs seront faits. » »

C’est très bizarre, mais quand elles m’ont dit ça, j’ai eu envie de pleurer. J’ai failli pleurer d’avoir été la babysitter de mes amies. J’ai trouvé ça autant triste que beau. Avec ma mère, c’était une liberté absolue. J’étais seule, mais cela n’avait rien à voir avec la solitude vécue avec mon père. C’était une autre forme de solitude. C’était une solitude « Tu es une grande fille. Tu dois te débrouiller seule. Tu dois te préparer à être une adulte. Tu seras une adulte. Alors tu fais tes armes maintenant. La vie, c’est être seul. Alors montre-moi ce que tu as dans le bide. Sois une femme ma fille. »

Elle a commencé à m’apprendre ça dès mes premières années. Je la soupçonne même de m’avoir dit, sans doute, quand j’étais encore un bébé « Mon chaton, il va falloir se relever les manches et se sortir les doigts du cul, car rien ni personne ne peut le faire à ta place. » Le premier souvenir que j’ai précisément en mémoire remonte à l’âge de 2 ans et quelques. J’étais très bavarde, mais c’était encore l’âge où seul l’entourage comprend précisément les babils de l’enfant. Pour les inconnus, les sons n’étaient pas suffisamment bien articulés pour être parfaitement compréhensibles. J’étais avec elle à la Fnac. Elle m’a dit « Maman va regarder les livres. Peut-être qu’on va se perdre. Si cela arrive, ce n’est pas grave. On va se retrouver. Quand tu te perds, tu vas voir les personnes comme le monsieur là-bas. Est-ce que tu vois le monsieur avec le gilet coloré ? Tu vois le gilet ? C’est le gilet des dames et des messieurs qui travaillent ici. Tu parles uniquement à un monsieur ou une dame avec ce gilet. Tu ne parles pas aux autres. Montre-moi une dame qui a un gilet comme ça. Voilà, c’est ça, tu as raison. Eh bien, si tu ne retrouves plus Maman, tu vas voir le monsieur ou la dame avec le gilet, tu dis « Bonjour Monsieur » si c’est un monsieur, ou « Bonjour Madame » si c’est une dame, tu dis ton prénom et tu dis « J’ai perdu Maman ». Est-ce que tu as compris ? Est-ce que tu veux que je répète ? Explique-moi ce que tu dois faire. Explique-moi la consigne. » Elle s’assurait que c’était clair et limpide. Je me suis déjà perdue plusieurs fois. Elle cheminait entre les rayonnages, plongée dans tel ou tel bouquin. Mon regard arrivait pile au niveau des présentoirs. J’étais au sens propre haute comme trois pommes. Et parfois, souvent, je cherchais du regard un gilet coloré, je disais « Bonjour Monsieur, je m’appelle l’Averse, j’ai perdu Maman. » La personne devait sans doute comprendre un « Bozour Mosio l’Averse perdu Maman ». Ma mère m’a appris il y a quelques années que je ne pleurais jamais. Que j’étais sereine. Que je savais qu’elle reviendrait. Que les vendeurs hallucinaient. Que je ne faisais aucune crise de larmes à l’accueil. Que la personne préposée aux annonces sonores disait au micro « Une petite fille avec une robe bleue et un gilet jaune dont on ne comprend pas le prénom attend sa maman à l’accueil. » Et que tout allait bien. Tout allait bien dans le meilleur des mondes. Bizarrement, quand je repense à ces souvenirs, j’en suis assez triste. C’est paradoxal, mais je suis triste que ma mère m’ait fait éperdument confiance, toujours, tout le temps. J’ai le sentiment d’avoir toujours dû être sage. J’ai le sentiment d’avoir toujours dû être vigilante. J’ai le sentiment d’avoir toujours dû être sérieuse. J’ai le sentiment d’avoir toujours dû me reposer uniquement sur moi-même, et sur personne d’autre. Peut-être, sans doute, sûrement, est-ce lié aussi à mon histoire avec mon père. Au fait que j’étais sa propre mère. Je n’ai pas de souvenir d’enfance où j’étais insouciante. Bien sûr, comme tout le monde, j’ai fait des conneries. Mais au fond de moi, j’ai toujours été vigilante. J’ai toujours fait attention. Et même si ce n’est pas grave, même s’il n’y a pas mort d’homme, je ressens le poids des responsabilités sur mes épaules. Je ressentais inconsciemment le fait que, oui, les parents de mes copines avaient la certitude absolue qu’elles prendraient un goûter chez moi, sans aucun problème, que les devoirs seraient parfaitement faits, que rien de grave n’arriverait. RIen de grave ne peut arriver si je suis là. Et je suis triste de ce trop-plein de confiance.

On m’a toujours dit (pas seulement ma mère, mais tout le monde) « Je ne m’inquiète pas pour toi. » Toujours. Tout le temps. C’est difficile à expliquer, mais c’est une phrase que je déteste. J’aurais aimé qu’on s’inquiète pour moi. J’aurais aimé qu’on s’inquiète pour moi, à cause de mon père. J’aurais aimé qu’on s’inquiète pour moi, au lieu de m’accorder une liberté peut-être un peu trop importante. Je ne sais pas comment je serais avec mes enfants, si j’en ai un jour. Je ne sais pas si je leur ferais une confiance aveugle, comme ma mère l’a fait avec moi. Elle m’a toujours immensément aimée, elle continue de m’aimer immensément, mais son manque d’inquiétude à mon égard m’a toujours pesé. J’aurais aimé qu’elle s’inquiète plus pour moi. Elle s’est tellement peu inquiétée à mon sujet qu’on peut compter sur les doigts d’une main toutes les occasions où j’ai vu l’inquiétude poindre sur son visage. Je ne lui en veux pas, je ne ressens aucune colère à ce propos. C’est seulement un sentiment paradoxal. Je lui en suis immensément reconnaissante car je suis grosso modo une Jeep tout terrain (même si, bien sûr, j’ai des failles, des peurs et des limites). Mais, à la fois, je n’ai jamais ressenti une inquiétude de sa part qui, peut-être, je n’en sais rien, m’aurait sans doute rassurée. Ce n’est pas qu’elle ne me protégeait pas. Elle m’a toujours protégée. Mais elle m’a trop appris à compter sur moi-même. Elle m’a transmis, consciemment ou inconsciemment, je n’en sais rien, l’idée que la vie c’est Koh Lanta et que pour survivre la seule chose qui compte c’est mes ressources personnelles.

Elle ne m’a jamais prise pour un bébé. Elle a toujours été franche, honnête, sincère. Elle a su me dire « Je ne sais pas » quand elle ne savait pas. « Je ne peux pas » quand elle ne pouvait pas. Elle m’a toujours montré ses limites. Elle ne m’a jamais raconté de carabistouilles. Quand j’étais à l’école maternelle, la mort de la maman de Babar et la mort de la maman de Bambi ont été deux grands traumatismes. Je me souviens être allée la voir en pleurant. Pourquoi la maman de Babar (ou Bambi) mourrait. Pourquoi Babar (ou Bambi) était tout seul. Pourquoi. Elle m’a répondu « Toutes les mamans meurent. Je vais mourir. Je ne veux pas mourir maintenant. Je pense que je vais mourir dans longtemps, quand tu deviendras une maman ou une grand-mère. Quand tu seras très très très vieille. Tu t’en sortiras sans moi. Tu auras peut-être un mari, peut-être des enfants, tu auras des personnes autour de toi qui t’aideront. Tu auras un beau travail, tu seras contente d’aller au travail, et ça t’aidera. Le travail, la famille et les amis ça aide quand les mamans meurent. Et si tu n’y arrives pas, il y a des médecins qui aident quand les mamans meurent. C’est des médecins avec qui on parle et qui donnent des médicaments contre la tristesse et les cauchemars. Mais je vais mourir. Et tu vas mourir aussi. C’est triste, mais c’est comme ça. On meurt quand on a fini la vie, quand on n’a plus rien à faire, quand on a fait tout ce qu’il fallait faire. Après, on reste dans la tête et dans le cœur des gens. Et, je ne sais pas trop comment te l’expliquer, mais on sera ensemble toute ta vie. » J’en ai terriblement pleuré. Je continue d’y penser en ayant envie de pleurer. Plusieurs décennies après, je ne sais toujours pas comment je ferai sans ma maman. Je sais juste qu’il y aura des personnes de mon entourage, un travail et, si besoin, un médecin qui fait parler et donne des médicaments contre les cauchemars qui m’aideront à survivre. Il y a quelques années, je lui ai demandé comment je ferai pour m’en sortir sans elle.  Sa réponse fut lapidaire « Tu t’en sortiras très bien. Tu t’en es toujours sortie. Je ne m’inquiète pas pour toi. »

Ce qui a été paradoxal, et qui continue de l’être, c’est son côté mère juive. Ma mère, même aujourd’hui, s’assure de la présence d’un éventuel pull, d’un éventuel paquet de mouchoirs, d’une éventuelle boîte de médicaments, pour me sauver la vie. Car il fait froid dehors. Car je vais tomber malade. Car j’ai le nez qui va bientôt couler. Car le Doliprane ça sauve la mise en toute circonstance. Alors je pense au fond de moi « Putain mais je peux même pas lui dire de se calmer car elle se calmera jamais, le jour de mes 40 ans elle me dira que mon pull n’est pas assez épais et que je vais attraper une bronchite ou que je dois réajuster mon écharpe pour éviter une angine. » Ma mère, c’est ça. C’est mon assistante de santé personnelle, qui veille toujours au grain et qui sait d’avance que je vais attraper froid.

Elle a eu des gros problèmes dans son enfance. Ses parents étaient des personnes extraordinaires à mes yeux. Malheureusement, ce n’étaient pas des parents extraordinaires. Du moins, pas avec elle. Je l’ai toujours compris. Sa mère est morte avant ma naissance. Son père quand j’avais deux ou trois ans. Je lui ai dit un jour, de but en blanc, alors que j’étais soigneusement occupée à brosser les cheveux d’une poupée « Maman pourquoi tu n’aimes pas ta maman ? Je croyais que toutes les mamans aimaient leur petite fille, mais alors qu’est-ce qu’il y a avec ta maman ? »

Elle est restée muette comme une tombe. C’était l’une des rares fois de ma vie où ma mère ne me répondait pas. C’était l’une des rares fois où je comprenais que je devais me taire, qu’il existait des choses à ne pas dire. J’ai mis du temps à faire un lien de cause à effet avec un terrain de jeux sortant de l’ordinaire. Souvent, on prenait la voiture pour se rendre chez un monsieur pour les adultes. Elle me laissait dans la salle d’attente avec une valise de Barbie. J’étais assise au fond d’un canapé, avec les jambes qui dansaient dans le vide. Ou bien, à l’inverse, je me vautrais par terre en évitant de me cogner la tête dans le coin de la table basse. Il y avait souvent un monsieur assis droit comme un i à l’autre bout de la salle d’attente. Parfois, il me regardait avec stupéfaction. D’autres, fois, il faisait comme si je n’existais pas. La salle d’attente du cabinet de son psy était au fond une salle de jeux comme une autre, à la différence près qu’il s’agissait du seul endroit où une grande personne semblait éberluée par ma présence et/ou ma valise de Barbie. J’imagine qu’au bout de quelques séances, ce patient a dû comprendre la situation.

Quand j’ai pris l’avion pour la première fois, je devais me rendre à Bordeaux. Ma mère travaillait. C’était un été de l’école maternelle, mais il m’est impossible de me souvenir de mon âge précis. Je devais rejoindre le jumeau de ma mère (le jumeau de ma mère mérite à lui tout seul un article. Un peu comme toute ma famille en fait), qui avait loué une maison de vacances. Ma mère m’avait expliqué : « Tu vas prendre l’avion toute seule pour le rejoindre. Je vais venir avec toi jusqu’à l’aéroport. Les dames qui travaillent dans les avions s’appellent les hôtesses de l’air. Leur métier, c’est d’aider les gens. Tu vas avoir une hôtesse de l’air pour toi toute seule, car quand on est une petite fille qui prend l’avion toute seule, les chefs des avions obligent les hôtesses de l’air à aider les enfants. Elle va s’occuper de toi, elle va vérifier si tout va bien. Tu as des coloriages dans ton sac et ton doudou. Je vais apporter ta valise à un stand, la dame ou le monsieur du stand va récupérer la valise et elle sera dans la partie basse de l’avion. Tu seras dans le ciel pendant le voyage. Et quand tu vas arriver à Bordeaux, tu te souviens, je t’en ai parlé, c’est la grande ville où tu vas voir ton oncle, ta tante et tes cousins. Eh bien, quand tu seras à Bordeaux, l’hôtesse de l’air ou ton oncle va récupérer ta valise. Et ton oncle va montrer sa carte d’identité et une lettre, et tu seras avec lui. Après vous allez monter dans la voiture, vous arriverez dans la maison de vacances, et voilà. Tu vas voir, c’est génial. L’avion c’est rigolo, ça fait des secousses parfois, c’est comme un grand manège. Tu vas voir les nuages, tu seras dans le ciel. Moi je regarderai le ciel et je verrai ton avion, je penserai à toi dans les nuages, je me dirai que ma petite fille a beaucoup de chance d’être dans les nuages et que tu vas passer des vacances formidables. Tu as énormément de chance de prendre l’avion, d’avoir une hôtesse de l’air qui va t’aider, tu vas voir, c’est fantastique. »

J’ai adoré prendre l’avion. Je continue d’adorer prendre l’avion.

Je ne sais pas si c’est car ma mère me vendait toujours les nouvelles expériences de ma vie comme des choses formidables, ou si cela n’a aucun rapport, mais j’ai vraiment adoré prendre l’avion. J’étais à côté d’une petite fille terrorisée, qui a pleuré pendant tout le vol en serrant son doudou contre son cœur. L’hôtesse de l’air était dépassée par les événements. Je coloriais tranquillement le carnet que ma mère avait glissé dans mon sac à dos. J’étais un peu excédée par les pleurs incessants de ma voisine. Je n’avais aucune patience. J’ai fini par lui demander pourquoi elle pleurait. Bien sûr, bien sûr, c’était parce que sa maman n’était pas là. Je pense qu’elle doit se souvenir de moi, car j’ai eu la merveilleuse idée de lui dire « De toute façon, les mamans, ça meurt, tu seras toute seule sans ta maman, il faudra te débrouiller, elle sera dans une boîte dans un cimetière, y’a pas que les mamans de Bambi et de Babar qui meurent, ma maman elle m’a dit qu’elle va mourir, que toutes les mamans de tout le monde meurent, la maman de ma maman elle est morte, donc là t’es dans l’avion sans ta maman, c’est un exercice pour quand elle sera morte, maintenant est-ce que tu peux arrêter de pleurer s’il te plaît, ça me fatigue. Tu fais comment à l’école ? Tu pleures parce que ta maman elle est pas là ? C’est les bébés qui font ça. On n’est plus des bébés. Ta maman soit elle va au travail, soit elle reste à la maison, mais toi tu vas à l’école sans ta maman alors arrête de pleurer maintenant. »

L’hôtesse de l’air était profondément désespérée. Aujourd’hui, j’ai un peu honte du psychodrame causé, de l’huile que je n’aurais pas dû mettre sur le feu, de ma grande gueule que je n’aurais pas dû ouvrir. J’en ai parlé parfois en rigolant, des années après, pour raconter mon premier vol. Les réponses furent unanimes « Faut bien apprendre la vie parfois. Au moins c’était clair de ta part. Par contre peut-être que ça lui causera des années de thérapie. Mais dans un sens, tu as bien fait. »

Quand mon oncle est venu me récupérer à l’aéroport de Bordeaux, je crois qu’on lui a dit quelque chose du type « Votre nièce est très éveillée » ou quelque chose comme ça. Une jolie manière de dire au revoir au petit monstre que j’étais. J’ai encore le souvenir du mal de tête causé par les hurlements de ma petite voisine.

Etre un phénomène, c’est de famille.

Elle m’écrivait tout le temps des lettres. Elle m’écrivait des lettres quand j’étais en vacances avec mon père et mes grands-parents, ainsi que lors de mes séjours en colonie. Elle me racontait sa vie à travers ses lettres. Je n’ai pas tout gardé (honte à moi, honte aux déménagements, honte à mon ancien bordel), mais j’en ai encore un bel échantillonnage. Parfois même, quand nous étions ensemble, elle m’écrivait des lettres quand elle n’arrivait pas à me parler de quelque chose. Quand il y avait des problèmes de communication. Cf. « Pourquoi tu n’aimes pas ta maman ? ». Je trépignais d’impatience à chaque lettre reçue. Je battais des mains et faisais des cabrioles dans toute la pièce. J’avais reçu une lettre de Maman. C’était toujours un peu magique. Je me souviens d’une lettre envoyée de Londres qui disait en substance « Ma chérie, j’espère que tu vas bien. J’espère que tu es sage avec Papa, Daddy et Bonne-Maman. Je suis en Angleterre. C’est une île loin, très loin de la maison. Il faut prendre l’avion ou le train ou le bateau pour y parvenir. Là-bas, les bus et les cabines téléphoniques sont rouges, les voitures roulent dans l’autre sens qu’ici, les gens parlent une autre langue, ils ont une reine, un roi, des princes et des princesses, mais pas de président. La reine et sa famille habitent dans un vrai château, ils ont même plusieurs châteaux. Il y a un pont qui peut se lever pour laisser passer les bateaux. Le fleuve s’appelle la Tamise, mais cela n’a rien à voir avec ton tamis pour jouer dans le bac à sable. Ils mangent des choses qui sont parfois un peu bizarres. Ils boivent beaucoup de thé et ils mangent des bons gâteaux. Les soldats ont un beau chapeau qui fait penser à la peau d’un ours. L’heure n’est pas la même qu’ici. Il faut faire bouger les aiguilles des montres quand on va en Angleterre. Si tu veux, je te montrerai à la maison comment on bouge les aiguilles de la montre. Un jour tu apprendras à lire l’heure. Je pense à toi. Je t’embrasse très fort. Ta maman qui t’aime. »

C’était tout bonnement invraisemblable. Je ne savais même pas ce qu’était une langue étrangère, un fuseau horaire et le code de la route. C’était magique. Ma mère vivait toujours des aventures magiques.

C’est quelqu’un de profondément croyant. Quand j’étais petite, quand nous étions que deux, entre son premier et son deuxième mariage, quand il n’y avait que nous deux et personne d’autre, quand nous étions seules au monde, on allait à l’église. Je ne me souviens plus si nous y allions tous les dimanches, ou quelques fois par mois. Je me souviens de mes cours de catéchisme. Je me souviens que cela me passionnait. Je me souviens d’une phrase prononcée lors de l’office religieux qui dit, en substance (je n’ai plus les mots exacts en tête, mais ce n’est pas bien grave) « Prions pour ceux qui ne peuvent pas prier ». J’ai demandé à ma mère ce que cela signifiait :

« Ici, on est en France. On fait ce qu’on veut. Si on veut aller à l’église, on y va. Si on ne veut pas y aller, on n’y va pas. Personne n’oblige les gens à aller à l’église. Et personne n’interdit aux gens d’y aller. On décide si on veut y aller ou pas. On a le choix. Ce n’est ni bien, ni mal. Il y en a qui aiment les petits pois. Il y en a qui détestent. L’église c’est pareil. On ne va pas forcer les gens à manger des petits pois s’ils n'aiment pas. On ne va pas forcer les gens à aller à l’église s’ils n'aiment pas Dieu ou s’ils disent qu’il n'existe pas. Ils ont le droit de le dire et de le penser. Ils n’ont pas tort. C’est leur avis. C’est leur choix. Ce n’est pas parce que Dieu existe pour moi qu’il existe pour le voisin. Il y a des pays dans le monde, malheureusement, où on interdit aux gens d’aller à l’église. Et quand on aime aller à l’église, c’est très grave. Quand on croit en Dieu, on doit avoir le droit de lui parler. On peut lui parler dans sa tête, pendant la journée ou le soir. On peut aussi lui parler à l’église, parce que c’est l’endroit prévu pour ça. C’est la maison de Dieu, tu as compris ça ? Mais si c’est interdit d’y aller, c’est dramatique. Tu sais, je t’avais déjà raconté qu’il y a des petits enfants qui n’ont pas le droit d’aller à l’école. C’est pareil pour l’église. Il faut prier pour ceux qui ne peuvent pas le faire. On pense à eux, on pense à Dieu, on demande à Dieu que ces personnes puissent un jour avoir la chance d’aller à l’église. Peut-être que ça veut dire quitter leur pays. Peut-être que ça veut dire qu’il y aura des gros problèmes, comme des manifestations. Tu te souviens de ce qu’est une manifestation ? Peut-être qu’il y aura des gens en prison, blessés ou tués. Il faut pouvoir être libre. On a la chance d’être libre. Alors on prie pour les autres. On prie pour ceux qui ne peuvent pas prier. Ils savent qu’on prie pour eux. Ils pensent à nous dans leur tête. Et nous on pense à eux. On se parle dans nos têtes, c’est un peu magique. On s’envoie du courage par la tête. Si tu veux, on va prier ensemble pour ceux qui ne peuvent pas prier. On va leur dire qu’on pense à eux. On se bagarre dans notre tête, contre les méchants qui interdisent d’aller à l’église et on aide les autres. On défend les gens qui veulent aller à l’église. On se bat. On prie. On n’oublie jamais ceux qui ne peuvent pas prier. Prier, ça peut être une arme. »

J’ai longtemps prié pour ceux qui ne peuvent pas le faire. Aujourd’hui, je ne vais plus à l’église depuis des années, sauf pour voir des bébés se faire asperger d’eau, des amoureux s’embrasser ou des familles pleurer près d'un cercueil. J’accorde de l’importance à la spiritualité, mais cela n’implique aucun moment passé à l’église. Je n’en ressens aucun besoin. Peut-être que cela évoluera, peut-être que non. Mais je continue, de temps à autres, de prier pour ceux qui ne peuvent pas le faire. J’ai retenu et entendu ce qu’elle m’a dit. J’ai, comme elle, la certitude absolue qu’on peut se parler dans nos têtes et que c’est un peu magique. Et puis, si jamais je me plante sur toute la ligne, cela n’a aucune espèce d’importance. Au pire, ça ne marche pas, au pire, ça ne sert à rien, au pire, je perds mon temps.

J’ai eu très peur de ma mère au collège et au lycée, précisément à cause du collège et du lycée. En vacances, pendant les week-ends, cela allait. Mais elle me terrifiait lors des périodes scolaires. Il fallait être la meilleure. Concrètement, quand je revenais chez moi avec un 17, elle répondait un laconique « OK » ou « C’est bien », sans montrer aucune espèce d’émotion. Quand j’avais moins de 15, je me faisais descendre. Quand je penchais du côté obscur de la force (en maths) (moins de 10) je n’étais que l’ombre de moi-même. On en a beaucoup parlé quelques années plus tard. Je lui ai dit qu’elle avait complètement merdé sur ce coup. Qu’elle aurait pu être plus cool. Qu’elle aurait pu être plus souple. Me féliciter quand il le fallait, mettre les formes quand je me tôlais. Mais sa froideur imperturbable était terrifiante, autant que ses hurlements. Elle m’a expliqué son point de vue. Son argument se vaut, même si je ne le partage pas. « Je ne vais pas faire la danse de la joie et me prosterner à tes pieds chaque fois que tu réussis quelque chose. C’est normal que tu réussisses. C’est normal que tu aies une bonne note. Donc je réagis normalement. Et quand c’est médiocre, quand tu peux mieux faire, quand, franchement, tu ne te foules pas la rate, parce que bon, hein, tu ne vas pas me soutenir que quand tu avais 13 ou 14 tu te foulais la rate, de fait c’est normal d’en être mécontente. Tu pouvais être excellente, tout le temps. C’était normal. C’est ton job. Et pour les maths, c’est vrai, j’ai merdé. Je te l’accorde, sur ce point je t’ai mis trop de pression. Mais pour le reste, je ne regrette rien. Quand on peut faire des choses, quand on a des possibilités, on fait ces choses. Certains ne sont pas faits pour les études, ils pourront faire tous les efforts du monde, se décarcasser, ils n’y arriveront pas. Toi, si tu n’y arrives pas à un moment X au collège ou au lycée, mais qu’est-ce que t’as foutu lors de ce moment X ? Que s’est-il passé ? Qu’est-ce que tu fous quand tu rates ? A part de la paresse, je ne vois pas. Quand on est doué, on n’a pas le droit d’être paresseux. »

Elle m’a foutu la paix à partir du moment où j’ai eu le bac. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé. Je ne sais pas qui a changé. Je ne sais pas si cela vient d’elle, de moi, ou de nous. C’est-à-dire que, concrètement, à partir du moment où j’ai plongé un orteil dans le pédiluve de l’enseignement supérieur, mon dragon de mère s’était transformé en coach scolaire de bonheur. Elle m’encourageait, me félicitait, me rassurait, me brossait dans le sens du poil. J’ai vu un jour dans ses yeux que j’avais fait mes preuves. Que je n’étais pas paresseuse. Que je n’avais pas foutu je ne sais pas quoi. Qu’il n’y avait plus ces histoires d’échecs impossibles et interdits. Désormais, j’avais le droit d’échouer. J’avais le droit de me tromper. J’avais le droit de ramer. J’ai ramé, beaucoup. Et elle était là. Elle m’a tellement fait réciter mes cours, elle m’a tellement préparée pour les examens de fin d’année (c’était terrible, il n’y avait aucun examen blanc au cours de l’année, aucun contrôle continu, juste un unique examen avant les vacances d’été, ainsi qu’une session de rattrapage pour ceux qui rataient – j’ai appris à rater, que l’on pouvait préparer seulement et uniquement grâce à l’existence des annales), qu’elle connaissait sans doute aussi bien que moi la masse d’informations que je devais ingurgiter. C’était du gavage d’oie.

Elle m’a considérée comme une adulte à part entière à partir du moment où j’ai sauté dans le grand bain. Elle n’a plus jamais, je dis bien plus jamais, émis la moindre remarque sur ma scolarité, mon organisation personnelle, mes résultats, mes révisions, mon planning de travail. Elle a vu que je crevais la gueule ouverte et a compris que si elle se permettait la moindre remarque, je ferais passer par la fenêtre, au choix, sa carcasse ou la mienne.

Elle m’a dit un jour « Quand on a un enfant, on veut qu’il soit meilleur que soi-même. Un enfant, c’est soi en mieux. Tu es meilleure que moi. »

Je lui ai dit un autre jour « Je ne sais pas comment je ferai si je suis mère un jour. Je ne sais pas si j’arriverais à être aussi bien que toi. Je ne sais pas comment je vais faire sans toi. J’ai peur que mes enfants te préfèrent à moi. Tu seras la grand-mère la plus cool du monde, et moi un vrai dragon. »

Elle m’a dit qu’elle ne s’inquiétait pas pour moi. Que j’étais déjà une bonne maman avant même de l’être, puisque j’avais peur de rater. « Quand on a peur de rater, quand on se remet en question, quand on se trouve nul, c’est qu’on est bon. »

Ma mère, c’est quelqu’un de drôle, de farfelu, de courageux, de pugnace, de têtu, de chiant, de gamin, d’intelligent, de sage, de spirituel, d’énergique, de tatillon, de fier, d’indépendant, de redoutable.

C’est le mot. Elle est redoutable.

Il y a quelques années, j’avais lu le témoignage d’une journaliste dont j’apprécie le travail, qui disait en substance être partie en vacances en Angleterre avec une de ses amies, lorsqu’elles étaient mineures. Que tout était parfaitement rôdé, organisé, validé par leurs parents respectifs. Mais qu’elles étaient toutes seules. En Angleterre. En étant mineures. Elles avaient de mémoire 14, 15 ou 16 ans. Moins de 17 ans, j’en suis certaine.

J’ai dit à ma mère que j’aurais adoré faire ce type de voyage, à cet âge. Mais que je n’avais pas assez confiance en moi pour verbaliser cette envie. Que je savais d’avance que je n’aurais pas eu le droit. Que ce n’était même pas possible en rêve. Qu’elle ne m’aurait pas accordé cette autorisation, qu’il était donc inutile de rêver. Elle m’a répondu lapidairement « C’est bête, t’aurais dû le dire, bien sûr que tu aurais pu le faire. On en aurait beaucoup parlé, on l’aurait préparé ensemble, mais bien sûr que tu aurais pu partir en vacances toute seule en Angleterre avant tes 18 ans. Tu sais que je ne m’inquiète pas pour toi. Je te fais confiance. C’est vraiment dommage que tu n’aies rien dit. »

Sa phrase préférée, sa phrase fétiche, qu’elle ressort plusieurs fois par semaine est : « Il faut savoir prendre des risques dans la vie. » Ou, quand elle rigole, quand elle est taquine, elle dit dans un grand éclat de rire « Il faut savoir vivre dangereusement. » Ce qui revient grosso modo au même.

Elle a su prendre des risques. Elle a su m’apprendre à en prendre.

Parfois, j’ai l’impression d’avoir été un petit adulte en devenir dès le jour où je suis entrée dans sa vie. J’ai l’impression d’avoir été adulte bien avant mes 18 ans.

Ma mère et mon père m’ont, chacun à leur manière, fait grandir énormément.

Ma mère, en toute subjectivité, c’est la meilleure du monde.

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05 mai 2018

# 8

J'ai reçu une lettre de Liouba ces derniers jours. C'est une longue histoire. Liouba, c'est le diminutif de Lioubov. Cela veut dire amour en russe. Accessoirement, c'est un prénom. En vrai, Liouba ne se prénomme pas ainsi, mais je préfère l'appeler Liouba ici. Accessoirement, cela lui va très bien.

Liouba, pour être la plus exacte possible, c'est la cousine germaine de mon grand-père. Liouba est née dans les années 1930. Liouba a eu, comme l'ensemble de sa génération, une vie digne d'un roman. Liouba, c'est donc l'une de mes grandes-tantes russes. C'est surtout la grand-mère que je me suis appropriée, comme je suis à ses yeux l'une de ses petites-filles, même si, sur le papier, au premier abord, nos liens familiaux sont un légèrement plus compliqués. 

J'ai toujours entendu parler d'elle, de sa jumelle, des autres membres de cette branche de ma famille. J'ai toujours eu connaissance de son existence. Au départ, on me parlait d'elle comme d'une personne désincarnée, vivant très loin, que je ne rencontrerai probablement jamais. Les rares photos de Liouba représentaient une femme d'une autre époque, avec des vêtements d'un autre temps, dans un décor qui m'était inconnu. L'URSS m'a toujours semblée obscure. Au sens propre comme au sens figuré. C'étaient uniquement des photos jaunies, me permettant de reconnaître plusieurs membres de ma famille, dont Liouba, qui m'étaient à la fois totalement étrangers et étonnamment familiers. On me racontait des anecdotes personnelles, voire intimes, sur plusieurs individus dont je partageais le sang, mais dont je ne connaissais pas même la voix, l'écriture ou la démarche. Cela m'a toujours semblé bizarre. Cela m'a toujours fait de la peine. Ils m'ont toujours manqué, toute ma vie. Ressentir le manque d'inconnus a toujours été quelque chose de bizarre. Leur absence était présente. Leur éloignement était palpable. Le très lointain m’était familier. D'une certaine manière, dans un certain sens, je crois que je peux percevoir certaines sortes de sentiments vécus par des enfants adoptés ou nés sous X. Il y a des choses qui me semblent similaires. Le manque. L'interrogation. L'inconnu. L'attente. L’absence. Le lointain. Le jamais. L’espoir du peut-être.

Je ne parlerai pas aujourd'hui des retrouvailles de ma famille vivant en France avec ma famille vivant en Russie. Je le ferai sans doute ici, une prochaine fois. Ça mérite un article à part entière. Pour dresser le tableau en quelques mots, c'était rocambolesque, pendant les années 1960, en pleine Guerre froide. Liouba et les autres sont arrivés dans la vie des Français il y a environ 50 ans. Ils se sont retrouvés à cette époque, alors que c'était tout sauf facile. Il faut savoir qu'à un certain temps, en URSS, on pouvait vivre au mieux des interrogatoires musclés, au pire aller en camp de concentration et/ou se faire fusiller, pour le simple fait d'avoir des membres de sa famille vivant en Occident. Ca donne une vague idée de l'ambiance. C'est suffisant pour dresser le tableau. C'est suffisant pour comprendre le bordel de la chose. Avoir des membres de sa famille vivant hors de l’URSS pouvait faire de soi un traître à la nation, un parasite, une cible à abattre. Alors on fermait les yeux sur son arbre généalogique, on taisait sa famille, on oubliait jusqu’aux prénoms des êtres aimés. On ne se souvenait de rien ni de personne, on réinventait son histoire, on sauvait sa peau en effaçant les souvenirs des siens. On éradiquait un pan entier de son existence, uniquement pour survivre. L’identité, les racines, l’entourage n’étaient rien. On était seul. Cours pour ta vie. Marche ou crève. Chacun sa croix et Dieu pour tous.

J’ai toujours rêvé de rencontrer Liouba et les autres. J’ai mis du temps à le projeter, à le verbaliser, à l’imaginer. J’ai mis du temps à comprendre que je pourrais, un jour, sans doute les voir. J’ai mis du temps à comprendre que maintenant, ce n’est plus comme avant. Il suffit juste d’avoir un passeport, un visa (l’obtention d’un visa russe méritant à elle seule un texte entier), un peu de sous pour se payer un billet d’avion et beaucoup de temps pour séjourner suffisamment longtemps afin de rencontrer tout le monde. En somme, rien d’impossible. Juste une question de temps, de budget et de patience.

Il faut savoir que, dans ma famille, les Russes de Russie ne se déplacent pas. Les Russes de Russie ne vont nulle part, sauf en Russie. C’est aux Russes de France de se bouger les fesses. Ma tante Katia était encore en vie (on va l’appeler Katia, mais vous avez compris que ce n’est pas son vrai prénom), elle a pris sa plus belle plume, a envoyé pour moi deux trois mails à deux trois Russes de Russie, en disant en substance « Salut les chéris, l’Averse veut tous vous voir, chez qui peut-elle crécher et pour combien de temps ? Elle est gentille, elle ne prend pas de place, elle parle comme ci comme ça, mais vous verrez, elle sait se faire comprendre et est vraiment gentille. »

J’y suis allée. J’étais déjà allée à St Pétersbourg, mais jamais à Moscou. J’ai aussi de la famille à St Pétersbourg, mais c’est une sombre histoire d’une complexité romanesque, aussi, ça sera peut-être, un jour, pour une prochaine fois. Je sors de l’aéroport de Moscou. Je connais précisément le visage de la tante qui m’attend. Pas Lioubov, une autre, plus jeune, Lara, 60 ans et quelques, la femme du fils de la jumelle de Liouba (courage pour les méandres généalogiques). Lara m’attend, Lara me parle, Lara me dit quelques heures après mon arrivée « Tu n’as pas changé d’un poil, je t’ai vue un après-midi à Paris quand tu avais environ deux ans, à l’époque je voyageais un peu en Occident, tu disais tout le temps non, tu étais une petite fille très affirmée, tu savais précisément ce que tu voulais, et vraiment, oui vraiment, tu n’as pas changé d’un poil. » Les Russes se souviennent de tout. Les Russes voient quelqu’un durant quelques heures et en ont un souvenir suffisamment prégnant pour connaître et reconnaître précisément telle ou telle personne. Mes Russes de Russie aiment reconnaître le fait qu’ils connaissent tout.

Je mourrais de chaud dans l’atmosphère aoûtienne de Moscou. Pas un souffle de vent. De la moiteur, de la chaleur, de la torpeur, des métros avec des sièges qui collent aux fesses, des cheveux collés au visage, des joues rougies, un vrai bonheur, une vraie horreur. Je me nourrissais de pastèques géantes russes, de raviolis sibériens et de miel léché à la petite cuillère. Je ne sais pas si ce sont uniquement mes Russes de Russie qui le font, ou si c’est une coutume de tous les Russes de Russie, mais là-bas, le miel est versé dans une petite coupelle, disposée à côté de la tasse de thé noir comme de l’encre, et on déguste le miel cul sec, comme ça, à la cuillère, sans rien d’autre. On peut même manger du miel sans rien boire à côté. C’est le même principe que le pot de Nutella vidé à la petite cuillère, l’huile de palme en moins.

Je n’ai pas rencontré Liouba tout de suite. Elle se trouvait avec les autres Russes de Russie de son âge au fin fond de la campagne moscovite. En été, on a l’habitude de quitter la torpeur de Moscou pour se mettre au vert. On se rafraichit au loin, près des lacs et/ou des bois. Tout le monde a sa petite maison de vacances. Contrairement à la France, ce n’est pas un signe extérieur de richesse. On peut tirer le diable par la queue et avoir une bicoque en bois de la taille d’une chambre de bonne. C’est en raison du communisme. Le système avait mis en place des sortes de villages de vacances, au bon air, pour respirer l’air pur de la campagne, loin des villes. Les personnes étaient parquées par professions. C’est-à-dire qu’il y avait le village de vacances avec les maisonnettes des médecins, le village de vacances des ouvriers, le village de vacances des professeurs… Plusieurs membres de ma famille exerçaient la même profession, aussi, ils ont réussi à se retrouver dans le même village de vacances. C’est quelque chose d’assez rustique, tout ou presque est en bois. Il n’y a pas de magasins, pas de lieux ouverts au public du type bibliothèque ou autre. Un colporteur ( ?) passe régulièrement pour connaître les besoins des uns et des autres, on transmet la liste de courses, et on récupère les provisions quelques jours plus tard. Ou bien, si on est motivé, on prend sa voiture, on fait un nombre de bornes assez conséquent, pour se rendre à la ville, et là, avec de la chance, la seule et unique supérette possède ce dont on a besoin. Mais ça relève de l’expédition.

Aujourd’hui, les personnes âgées et les jeunes enfants passent tout l’été à la campagne. Ceux qui travaillent restent à Moscou. Les autres partent temporairement, pour respirer l’air pur. Respirer l’air pur est un concept typiquement russe. Je croyais que c’était quelque chose du dix-neuvième siècle ou du tout début du vingtième siècle, ambiance Heidi, tuberculose ou école de plein air, mais non, aujourd’hui encore, en Russie, il est primordial d’aller respirer le bon air pur de la campagne, pour s’oxygéner et se purifier le corps.

Lara m’a dit « On va bientôt aller séjourner à la datcha ». La datcha, c’est cette fameuse maisonnette en bois où l’on vit pendant les congés d’été. Qui dit datcha dit Liouba. La veille du départ, je n’étais pas vraiment dans mon état normal. J’avais cette sensation très étrange d’avoir 14 ans et demi et de compter les heures avant le concert de mon groupe préféré. Cette sensation d’avoir 17 ou 18 ans et d’aller boire un premier verre avec celui ou celle pour qui on pourrait faire n’importe quoi. Cette sensation d’avoir 24 ans et de passer l’entretien pour le job du siècle. J’essayais tant bien que mal de ne pas montrer que j’étais au bord de l’hystérie. J’étais au bord de l’hystérie. Rencontrer tout le monde, pas seulement Lara la femme de mon oncle (qui n’a d’oncle que de nom, si vous suivez le machin). Rencontrer tout le monde mais surtout Liouba. Ma tante Katia (ma vraie tante, la sœur de ma mère, celle qui est morte) adorait Liouba. Elle m’avait dit un jour, lors de nos conversations crypto-mystiques : « J’adore Liouba. Je l’aime très fort. Et comme je t’aime aussi très fort, vous allez vous aimer très fort. C’est mathématique. Tu ne peux qu’adorer Liouba. Liouba ne peut que t’adorer. » Je ne sais pas si son discours m’a directement influencée. Avant cette conversation, je voulais déjà connaître Liouba et, je crois bien que je l’aimais aussi. Les autres aussi me donnaient envie de les rencontrer, mais les autres, ce n’était pas pareil. Ils étaient juste les autres, un pot commun, un melting pot, un tout ensemble disséminé partout sur un arbre généalogique. Ils étaient les autres mais n’étaient pas Liouba.

J’ai fait une insomnie la veille de notre rencontre. Je me souviens avoir tourné comme un tigre en cage, la gorge serrée et les mains moites. Je me souviens avoir fait les cent pas dans ma chambre, en essayant d’être la plus silencieuse possible pour ne pas réveiller les Russes de Russie dormant dans les pièces d’à côté. Je crois même me souvenir avoir pleuré à l’idée de rencontrer Liouba.

On m’avait raconté de nombreuses histoires à son sujet, dont une qui m’avait passablement bouleversée. Pendant la Guerre froide, quand un Soviétique venait en Occident, sa famille était potentiellement prise en otage. C’est-à-dire que seules les personnes ayant une famille pouvaient séjourner temporairement en Occident. On disait au futur voyageur « Vous pouvez y aller, mais seul. Vous ne pouvez pas y aller avec votre famille, votre femme, vos enfants. On garde un œil sur votre famille, on s’assure que tout se passe bien pour elle pendant votre séjour. » Ou, plus exactement : on s’assure que vous allez revenir en URSS, sinon, votre famille, elle n’existera plus. Concrètement, si on était célibataire et sans enfant, il était absolument impossible de quitter le territoire soviétique, pour la simple et bonne raison que l’absence d’attache familiale pouvait permettre à l’individu de fuir le pays pour de bon. C’est la famille qui est prise en otage, de manière subtile et délicate. Tout le monde (ou presque) revenait en URSS. Personne (ou presque) ne prenait le risque de ne jamais revenir, pour ne pas sacrifier les siens. Pour l’écrasante majorité, rêver d’une nouvelle vie à l’Ouest ne justifie pas l’exécution sommaire de sa famille. Une nouvelle vie à l’Ouest ne justifie pas l’envoi de sa famille dans les camps de concentration, pour une durée indéterminée. C’était une prise d’otage rondement menée. C’était très subtil.

Liouba est venue deux ou trois fois en France. Son fils et sa famille étaient gardés bien au chaud par le système. Bien sûr, elle est revenue en URSS. Bien sûr, il s’agissait juste de séjours temporaires en Occident. A son retour en URSS, la vie a continué : tous surveillés mais (presque) tous vivants.

Mon grand-père avait de nombreuses passions dans la vie, dont : combattre le communisme. Mon grand-père était un fervent opposant au régime. Il vivait en France, avait la nationalité française, mais avait tout en haut de son top 10 de rêves inaccessibles : voir la fin du système communiste et, accessoirement, voir la destruction du Rideau de fer et la fin de la Guerre froide. Il a eu une chance inouïe, il est mort suffisamment tardivement pour voir la chute du Mur de Berlin, la chute du bloc soviétique et les balbutiements de l’actuelle Russie. Le jour de la chute du Mur, il a pleuré, ils ont fait la fête, ils ont mangé un immense gâteau commandé à la boulangerie du coin et, je n’en sais rien mais cela ne m’étonnerait pas, je suppose qu’ils se sont saoulés la gueule à la vodka ou au champagne. Je n’étais pas là, je n’étais pas née, mais on me l’a tellement raconté que je m’en souviens à travers leurs souvenirs. Je me souviens à travers leurs souvenirs de la ferveur générale, du bonheur infini, de l’hystérie collective provoqués par la chute du Mur. « Tu ne peux t’imaginer un bonheur plus grandiose. Tu ne peux vivre un événement plus historique. Tu ne peux entendre la clameur générale, les pleurs, les rires, les cris, la stupéfaction, la sidération, l’incrédulité, la vie qui renaît, la lumière qui jaillit, les voix qui commencent à balbutier et qui témoigneront bientôt, quand le reste du monde sera prêt à les entendre, les ténèbres qui ne seront plus. Les ténèbres qui ne seront plus jamais. »

Avant tout ça, quand, là-bas, on se faisait suivre dans la rue par des personnes dont c’était le travail, quand les voisins disparaissaient pendant la nuit, quand on entendait la police d’Etat frapper violemment à la porte alors qu’on était au fond de son lit, quand les familles étaient démembrées, quand l’épaisseur des sous-sols des bâtiments officiels masquait les bruits des balles tirées en pleine nuque, quand on avait peur, quand on se taisait, quand on fermait les yeux, quand on ne savait pas, quand on refusait de savoir, quand on n’avait pas le droit de parler ni même de penser, Liouba est donc partie séjourner quelques semaines en France, pour découvrir qu’un autre monde existe.

Mon grand-père se faisait une joie de voir sa cousine Liouba. Il se faisait une joie de lui faire lire des livres interdits en URSS. Il se faisait une joie de lui expliquer qu’en Occident, on vote pour qui on veut, sans devoir dire à qui que ce soit son choix, et qu’en plus, cerise sur le gâteau, les votes ne sont pas truqués. Il se faisait une joie de lui faire découvrir la société de consommation et le consumérisme en général. Les magasins d’alimentation regorgeant de produits, aussi bien français qu’étrangers. Les vêtements de toutes les couleurs et toutes les formes possibles. La multitude de journaux mis en vente, presse étrangère incluse. Les rayonnages de livres de n’importe quel genre, aussi bien la dernière merde à la mode qu’on lit en attendant son train, que le succès du siècle, qu’on transmettra à ses enfants. Indépendamment du fait que le Président de la République ait ou non lu ce livre, ait ou non apprécié ce livre, ait ou non ravalé ses moustaches de colère à cause de ce livre. La liberté de pouvoir parler de tout et n’importe quoi avec n’importe qui, n’importe où. La liberté de se déplacer. Etre en sécurité. Etre confiant. Etre en paix. Etre au calme. Ne rien craindre, rien ni personne. Ne pas avoir peur. Ne pas être aux aguets. Ne pas avoir l’oreille et les poils qui se dressent. Etre en Occident.

C’était la misère noire là-bas. La pénurie. On faisait beaucoup de troc. On s’accommodait. On se débrouillait. On était démerdard. Les magasins étaient vides. On achetait ce qu’on trouvait. Si on trouvait 10 kilos de de boulons, on achetait au plus vite ces 10 kilos de boulons. On discutait avec le voisin qui avait réussi à chopper plusieurs litres de lait. On marchandait du lait contre des boulons. On gardait un peu de boulons sous le coude, pour pouvoir en échanger contre des ampoules électriques, des patates ou des fils de laine à tricoter. On se démerdait. On ne suivait pas le cours de la bourse, on ne s’intéressait pas aux devises étrangères. L’unique chose à avoir en tête était de savoir qui, précisément, dans son carnet d’adresse, possédait quelque chose de différent, afin de faire du troc. J’ai eu un jour l’idiotie de dire « Mais 10 kilos de boulons c’est ridicule, ça sert à rien, c’est quoi l’idée ? » On m’a répondu « Sois heureuse de ne pas comprendre. Sois heureuse de ne pas percevoir. Dans une autre vie, dans une vie qui n’était pas la tienne, 10 kilos de boulons, ça pouvait servir. »

Lors de sa venue à Paris, il l’a accompagnée dans un grand magasin. Il lui a dit :

-       Je t’achète tout ce dont tu as besoin. Je t’achète tout ce qui est manquant, tout ce qui n’existe pas là-bas. On va commencer par ton petit garçon. On va aller au rayon manteaux pour enfants.

 

Ils sont allés au rayon manteaux pour enfants. Elle a tout regardé. Avec capuche. Sans capuche. Avec poches. Sans poches. Avec boutons. Avec boutons pressions. Avec fermeture éclair. En lainage. En imperméable. En tout ce qu’on peut imaginer.

Elle a répondu :

-       Je ne sais pas quoi faire. Je ne sais pas comment tu fais, c’est trop compliqué pour moi. Je ne sais pas choisir. En URSS, on ne choisit pas, on ne décide pas, on subit, on se débrouille, on survit, on suit le mouvement, on fait comme on peut, avec ce qu’on a. On ne disserte pas sur la présence ou l’absence d’une fermeture éclair ou de boutons pressions. Je ne sais pas comment faire pour choisir. Je ne sais pas ce qui est bien. Je n’ai jamais choisi de ma vie. Je ne sais pas comment faire face au choix. Je ne sais pas comment faire face à la multitude de choix. Je n’ai jamais vu autant de manteaux de ma vie et j’en suis complètement perdue.

Il a essayé de la rassurer, il lui a dit qu’on pouvait y passer la journée si elle le souhaitait, ou qu’on pouvait partir et revenir plus tard, ou encore demander conseil aux vendeurs ou regarder dans les magazines du type Modes et Travaux ce que cousent les ménagères pour leurs rejetons. On pouvait faire n’importe quoi pour acheter un manteau pour son petit garçon. Elle n’a pas pu. Ce n’est pas qu’elle ne voulait pas, mais elle ne pouvait pas. Elle ne pouvait pas choisir, car elle ne savait pas. Elle ne savait pas être en mesure d’émettre une opinion, d’avoir un avis, de décider, de penser. Elle est rentrée en URSS sans avoir acheté de manteau pour son fils. La première fois qu’on m’a rapporté cette histoire de manteau jamais acheté, j’ai mis du temps à trouver le sommeil le soir même au fond de mon lit.

Quand j’ai vu Liouba pour la première fois, je venais de faire plusieurs centaines de kilomètres, à travers des routes pleines d’ornières, des chiens errants qui traversent n’importe comment et des signes de croix faits discretos après l’évitement d’accidents de la route. J’étais donc en pleine forme. J’avais une folle envie de faire pipi, car, en Russie, les aires d’autoroute sont un concept inexistant. Ne maîtrisant pas l’art du pipi accroupi, j’ai demandé à Lara alors que nous nous engagions dans le chemin de terre menant à la datcha où se trouvaient précisément les toilettes, d’après le futur emplacement de la voiture. Une fois le moteur coupé, j’ai ouvert précipitamment la porte, j’ai couru dans une direction inconnue en sachant que les toilettes étaient par ici, j’ai trouvé une cabane en bois, j’ai pensé « OH PUTAIN », j’ai serré mes dents, bouché mon nez et fermé mes yeux à cause des toiles d’araignée, de la gueule des toilettes, des planches de bois non jointives, de l’odeur que je ne décrirai pas et du papier toilette vieux comme Hérode et, enfin, j’ai pu faire pipi. Je m’en souviendrai encore sur mon lit de mort. Je me souviendrai toute ma vie de ce pipi.

Quand je suis sortie en trombe de la voiture, Liouba, mes deux autres grandes-tantes, plusieurs de mes oncles et cousins étaient là, en rang d’oignon, faisant un accueil triomphal à l’arrivée de notre voiture. C’est-à-dire que j’ai couru comme une folle pour aller faire pipi au lieu de les saluer comme il se doit. A mon retour, un peu penaude, j’ai dit bonjour à tout le monde (il n’y avait pas d’évier dans les toilettes bien sûr, en Russie, ce n’est pas la peine de se laver les mains après un quelconque séjour aux toilettes, on a les anticorps qui fonctionnent à toute berzingue et un système immunitaire au summum de sa forme). Lara a dit très doctement « L’Averse ne sait pas faire pipi comme nous, en France, on ne fait pipi qu’assis. » Tout le monde a trouvé l’anecdote très instructive, on m’a longuement questionnée sur les us et coutumes du pipi français. C’était un accueil triomphal, mon pipi et moi étions au sommet de notre gloire.

J’ai salué Liouba en dernier. Le meilleur pour la fin. Elle m’a regardée dans le blanc des yeux. Elle m’a fixée comme jamais. Elle a ouvert grand ses bras. Elle m’a serrée dans ses bras en me murmurant à l’oreille « Mon Averse, ma très chère, mon amour, ma princesse, ma beauté, mon soleil, quelle joie de te voir. Quel bonheur de te connaître. Je vis un rêve éveillé. J’aime ton grand-père, ta grand-mère, tous leurs enfants, tout le monde, toute notre famille de France à l’infini. Et te voilà. Et tu voyages jusqu’ici, et tu viens me saluer jusqu’ici. Et tu quittes la France pour nous voir. Et je te vois. Je ne te connais pas, mais je t’aime à l’infini. »

Je n’ai jamais rien vécu de tel. J’avais l’impression d’être un jeune homme revenant du front. J’ai compris ce que signifie revenir. Je ne pouvais pas revenir, puisque je n’étais jamais venue ou partie. Mais pourtant, j’étais de retour. Je ne sais plus si j’ai pleuré ou non. Je ne sais plus si j’ai dit quelque chose ou non. Je ne sais plus si j’ai pensé au pipi dans la cabane, aux chiens errants, à la chaleur de Moscou, à la voiture qui roule comme Fast and Furious, à ce que me disait ma tante Katia à propos de Liouba, à mes grands-parents, au Mur de Berlin, à nos envoyés aux camps, à nos fusillés, à nos rescapés, au téléphone sur écoute, au manteau de son fils qui n’avait jamais été acheté, aux kilos de boulons, aux photos jaunies, ou si je n’ai pensé à rien. J’étais avec Liouba pour la première fois de ma vie. Le pire, ou plutôt, le plus drôle, c’est que je la connaissais déjà. J’avais l’étrange sentiment de reconnaître sa voix, son odeur, sa démarche, son regard. Je lui ai dit quelques temps après « Je crois que nous nous connaissons déjà. » Elle m’a répondu « C’est possible. Tout est possible. »

Je ne faisais rien sans elle, à part affronter les Toilettes de la Mort. C’était comme si j’avais 5 ans. Je passais du temps avec les autres, bien sûr, mais je m’asseyais à ses côtés, j’arrêtais ma conversation avec la personne en face de moi quand elle se mettait à parler, je dormais dans sa maisonnette à elle, je passais tous mes repas avec elle. Elle m’avait prise sous son aile. Elle m’avait dit « On reste ensemble pendant tout ton séjour à la datcha. »

Je parle un russe hésitant, folklorique et limité. Je peux comprendre ce qu’on me dit, mais je m’exprime étrangement. Je me promenais avec mon dictionnaire franco-russe, mimant les mots manquants. Je faisais des périphrases très improbables, pointais beaucoup du doigt et restais longtemps silencieuse avant de prononcer une phrase. C’est difficile d’avoir des conversations profondes avec un vocabulaire limité. C’est difficile de réduire à l’essentiel ce qu’on souhaite partager. C’est difficile de ressentir une frustration à cause des mots. Elle me parlait très doucement. Elle s’assurait que je comprenne. Elle me félicitait tout le temps. Un jour, nous étions revenues à Moscou (elle avait quitté sa datcha spécialement pour moi, alors qu’en principe, les vacanciers y restent des mois entiers et attendent le début de l’automne pour rentrer en ville). Nous étions dans la rue, nous attendions le bus. J’avais oublié mon dictionnaire. Je voulais lui dire quelque chose, et je n’y arrivais pas. Je n’arrivais pas à trouver de synonyme pour le mot me manquant. Je n’arrivais pas à réduire au sens strict ma pensée. Je détestais résumer mes propos, car la simplification de mes phrases me donnait l’impression d’être idiote, de manquer de contenu, de détail et de précision.

-       Je ne connais pas le mot. Je ne sais pas dire. C’est très difficile. Mon esprit est arrêté. Je ne sais pas. Je suis triste du mot difficile.

-       Ce n’est pas grave mon Averse. Tu veux qu’on recommence la conversation au début ? Peut-être que si j’utilise d’autres mots, en reformulant, tu vas entendre quelque chose qui va t’aider ? Tu veux que je répète ?

-       Oui. J’ai besoin tes phrases. Tes phrases disent peut-être mon mot. Mon esprit est encore arrêté. Dis tes mots, c’est l’aide. Mon idée est facile en français, mais je ne sais pas dire en russe.

Cela a duré cinq bonnes minutes. Soudain, elle a prononcé un « Darling, in English. Maybe I understand. »

Je suis restée pétrifiée. J’ai balbutié en franglorusse « But you parles angliski ? Niet, c’est pas possible, are you serious ? »Si j’ai bien compris, car c’est l’une des conversations les plus invraisemblables de ma vie, Liouba a appris l’anglais toute seule, en lisant des livres. Rien ne permet de savoir s’il s’agissait de livres autorisés ou interdits, mais j’ai ma petite idée sur la question. J’ai continué de passer du temps avec elle, mon dictionnaire, mes mimes et mes doigts pointés. Nous nous comprenions très bien. Elle m’a avoué qu’elle adorait mon russe invraisemblable, et qu’elle serait très triste le jour où je le parlerais de manière tout à fait convenable. « Tu fais de la poésie sans le savoir. Tu prononces des choses imagées, autant drôles que jolies. T’écouter parler est magnifique. »

-       Liouba, je dois rentrer l’appartement de Lara pas pendant la nuit, mais avant la nuit. Demain, la matinée, je vole l’avion pour la France. Le bagage n’est pas encore construit. C’est grand et longtemps, il y a beaucoup de choses à faire dans le bagage. C’est important de ne rien oublier.

-       Répète ?

-       Tu ne comprends pas ? L’avion ? Le bagage ?

-       Si, j’ai parfaitement tout compris. Mais « construire un bagage » est tellement ravissant que j’ai envie de l’entendre encore une fois. On dit « préparer ses valises ».

-       Comment ? Préparer ses valises ? Je ne comprends pas.

-       Préparer ses valises. Pas « construire le bagage ». Construire, c’est par exemple le travail qui est fait à l’usine, quand on fabrique quelque chose. Construire un bâtiment. Tu sais, l’usine, les ouvriers, les machines, les bâtiments. On ne construit pas de bagage. On le prépare. On prépare ses affaires, on prépare à manger, on prépare sa valise. D’ailleurs, c’est la valise, pas le bagage. Tu comprends ?

-       Oui, mais difficile. Je comprends mais mon esprit oublie les mots. Beaucoup de mots. 

Au-delà de nos conversations à mourir de rire, on a aussi réussi à parler de choses sérieuses. J’ai réussi à lui parler de sa maman. Elle est morte pendant la Deuxième Guerre mondiale, à Saint-Pétersbourg. Liouba était très jeune, mais s’en souvient encore. On m’a raconté la mort de sa mère pendant plusieurs années, au fur et à mesure que ma capacité à comprendre s’affine. Au fur et à mesure que je sois en état de comprendre, en admettant qu’on puisse comprendre quelque chose. On m’a expliqué les choses par étapes, pour me ménager. Au départ, quand j’étais très jeune, on m’a simplement annoncé que mon arrière grande-tante était morte « pendant la Deuxième Guerre mondiale. » Aucun autre détail ne permettait d’en savoir plus. Je comprenais que je ne pouvais pas poser plus de questions. J’ai rapidement compris que, dans ma famille, beaucoup de questions restent sans réponse. Beaucoup de questions appellent le silence, donc autant éviter de poser des questions. Quelques temps après, on m’a appris qu’une famine avait lieu en URSS, durant la guerre. Pas une pénurie, mais une famine. Un truc où on ne fait pas la fine bouche. Un truc où on se met tout ce qu’on trouve sous la dent : des chats, des rats, des chevaux, de la sciure de bois. Tout et n’importe quoi. On m’a raconté des histoires de galette de farine de copeaux de bois au goût absolument immangeable, mais on n’avait pas le choix. On survivait grâce à la sciure de bois. On avait le corps décharné. On était malade, affaibli, frigorifié. On détruisait les meubles et les parquets pour les brûler, afin de se réchauffer. On vivait dans un froid glacial, avec le ventre vide. En hiver, en Russie, il vaut mieux éviter d’avoir faim. On me disait qu’on mourrait de froid et de faim. On m’a raconté des histoires comme ça. Quand j’ai été en mesure de comprendre ça, quand j’ai été en mesure d’admettre qu’on puisse bouffer des rats et détruire ses meubles pour se réchauffer, on m’a parlé de cas de cannibalisme à Saint-Pétersbourg. On m’a dit que la maman de Liouba était sortie de chez elle pour trouver de quoi nourrir ses enfants. Elle n’est jamais revenue. On m’a dit qu’elle est sans doute morte d’épuisement dans la rue. On n’a jamais retrouvé son corps. Elle n’a jamais été enterrée, ou, si elle l’a été, personne n’en connaît l’endroit. On penche plus pour une fosse commune que pour un machin en bonne et due forme. J’avais demandé si elle avait pu fuir, si elle avait pu abandonner volontairement sa famille, pour survivre toute seule, pour alléger son fardeau, pour avoir une seule bouche à nourrir, la sienne. On m’a répondu que c’était impossible. On m’a affirmé, promis, juré, craché que c’était impossible qu’elle abandonne sa famille, mais que c’était hautement probable qu’on ait récupéré son cadavre pour se nourrir. J’ai demandé comment était-ce possible de manger quelqu’un. On m’a répondu « Comment était-ce possible de manger des rats ou de la sciure de bois ? »

J’ai longtemps trouvé cette histoire profondément absurde. Invraisemblable. Limite grossière. Drôle. Impossible. Impossible à croire. Impossible à comprendre. Puis j’ai commencé à imaginer la possibilité de la chose. Alors l’effroi a remplacé l’absurdité. J’en étais horrifiée. J’en étais sans voix. J’en ai pleuré. J’ai pleuré pour la mort d’une personne inconnue, dont le décès me donnait des hauts le cœur. J’ai pleuré à cause de l’absence de sa tombe. J’ai pleuré pour ses petites jumelles qui n’ont certainement pas compris la raison de la disparition de leur maman, avec, en cadeau bonus, une famine sur fond de guerre. Cette histoire m’a longtemps hantée. Un jour, je ne sais pas pourquoi ni comment, j’ai réussi à la voir sous un autre angle. Je me suis dit qu’elle n’était pas morte pour rien. Je me suis dit que ceux qui l’ont vraisemblablement bouffée n’avaient pas le choix. Je me suis dit que dans des situations extrêmes, on fait des choses extrêmes. Je me suis dit que, d’une certaine manière, son sacrifice n’a pas été vain. Elle a permis à d’autres de survivre. Elle a permis à d’autres de rester vivant, peut-être même ont-ils pu survivre à la guerre. Je ne pourrai jamais tout comprendre. Je ne pourrai jamais comprendre ce qui traverse l’esprit de ceux qui en arrivent à ce point de non-retour. La seule chose comprise, la seule chose que je sais, c’est que ça me dépasse trop pour que je puisse comprendre quoi que ce soit, et que je n’y comprendrai jamais rien. Qu’il ne faut pas juger ceux qui l’ont trouvée et mangée comme étant des monstres inhumains, car je suis bien incapable de savoir quelle aurait été ma réaction à leur place. Je suis bien incapable de savoir quelles sont les limites que l’on définit dans une situation au-delà du réel, ou si, au contraire, on fait sauter toutes ses barrières mentales pour, justement, pouvoir survivre. Quand il n’y a plus de rats crevés à se mettre sous la dent, quand on ne trouve plus de sciure de bois, on ne fait pas la fine bouche. On choisit de se laisser mourir, ou de continuer. 

J’ai demandé à Liouba comment elle fait pour rendre hommage à sa mère. Comment on fait pour se recueillir sans tombe. Comment on fait quand il n’y a aucun certificat de décès, aucun témoignage officiel, que du néant. Comment on fait pour gérer la mort couplée au néant et à l’absence de réponse. Je lui ai dit que ma mère, je l’aime à l’infini, et que le jour où elle clamse, j’aurais besoin de me rendre sur sa tombe. J’aurais besoin d’y mettre des fleurs, des petites bougies ou des bidouilles comme ça. J’aurais besoin de m’asseoir sur ou à côté de sa tombe, pour lui parler dans ma tête ou à haute voix. J’aurais besoin d’un lieu pour me raccrocher à elle.

« Tu sais mon Averse, ma maman, elle est dans ma tête et mon cœur. Ce n’est pas grave de ne pas savoir où elle est. Ce n’est pas grave qu’elle ne soit jamais revenue. Ce n’est pas grave que son corps ait disparu. Ce n’est pas grave. Je peux penser à elle quand je veux, où je veux. Je peux prier pour son âme à l’église. Je peux allumer un cierge pour elle. Je peux regarder les photos qu’il me reste. Le reste n’a aucune espèce d’importance. Il ne faut pas être triste. C’est comme ça. C’est la vie. »

J’ai fait ma petite enquête. Je lui ai posé beaucoup de questions, sur presque tout le monde. Uniquement des questions qui ne fâchent pas. J’ai une famille dysfonctionnelle. Cela ne m’empêche pas de les aimer, cela ne m’empêche pas d’en être fière, mais ils sont, grosso modo, tous plus ou moins tarés. Pour découvrir la vérité, ou, plutôt, pour essayer de percevoir une bribe de vérité, je lui faisais part de choses entendues en France, afin de connaître la version russe. C’était édifiant. Depuis nos conversations, la vérité est encore moins palpable. Pour une personne, une histoire, une anecdote, j’ai plusieurs versions existantes. Le principe du téléphone arabe. L’unique vérité rigoureusement scientifique est que ma famille est dysfonctionnelle. Le reste importe peu.

Mon grand-père Lev était connu dans la France entière pour ses colères inouïes. Il disjonctait grave. Il avait le hurlement facile. Il n’était ni méchant, ni mauvais, mais profondément et violement colérique. Il était de nature dramaturgique, une vraie diva. En plus, c’était la plupart du temps pour des choses relativement pas importantes. Il fallait respecter ses choix, faire comme il voulait. Ceux qui pensaient ou faisaient autrement n’étaient que des cons dont la stupidité descendait jusqu’aux entrailles de la terre, et ce jusqu’à la nuit des temps. Rien de moins. Une vraie diva. Il a perdu tout contact avec l’un de ses fils (mon oncle, donc), en raison de sa petite amie de l’époque qui est devenue depuis sa femme. Lev considérait que ma future tante ne méritait pas mon oncle. Qu’il valait mieux que ça. Selon Lev, elle était conne du grenier jusqu’au sous-sol, en plus d’avoir une religion pas permise. Grosse ambiance. On parlait partout de Lev et de son ex fils qui refusaient de se voir. C’était Dallas. On en parlait jusqu’en URSS. Un jour, Liouba a essayé de ménager son cousin. Elle lui a dit en substance « Tu sais, quand même, c’est ton fils, ce qui compte c’est qu’il soit heureux, je suis sûre qu’elle est très bien, je suis sûre qu’elle est charmante. » Lev a pété un câble. Il a hurlé, hurlé, hurlé. Liouba est restée silencieuse. Elle m’a raconté la scène plusieurs décennies après, en précisant à juste titre que c’était sans doute la colère du siècle pour Lev, ce qui n’est franchement pas un cadeau. Elle a attendu qu’il arrête de disjoncter, en restant silencieuse. Quand il a retrouvé ses esprits, elle lui a dit « Si cette situation te rend autant fou de rage, si tu ressens autant de colère et de tristesse à cause de ton fils, alors continue de hurler. Continue de me hurler dessus. Hurle tout ce que tu peux. Vide ta colère ici. Je suis prête à la recevoir. J’attends ta colère de pied ferme. Tu ne peux pas hurler devant ton fils et sa fiancée, alors hurle devant moi. Hurle. Vas-y. Purge-toi. » Elle m’a raconté qu’à partir de ce moment-là, Lev n’a plus hurlé à cause de son fils et de sa future femme. Il a préféré se murer dans un silence, ce qui n’est pas la meilleure solution, mais reste tout de même mieux que faire des crises de fureur faisant trembler les fenêtres.

Liouba m’a raccompagnée jusqu’à l’aéroport. Elle est allée jusqu’à l’endroit interdit à ceux qui n’ont ni billet ni passeport. Elle a dit au mec de la sécurité « Voici la chair de ma chair. Faites qu’elle vole en sécurité jusqu’en France. Je compte sur vous. Je me souviendrai de vous, quoi qu’il arrive. Faites votre travail correctement pour cette personne. » Il a balbutié qu’il n’était pas vraiment concerné puisqu’il n’était pas le pilote de l’avion. Elle lui a dit qu’elle ne voulait rien savoir.

Je suis revenue l’année d’après. Katia était déjà morte. J’ai demandé à Liouba de venir avec moi à l’église, n’importe laquelle. Chez les orthodoxes, on peut faire dans n’importe quelle église du monde un service des morts. On va voir le prêtre en avance, on lui dit qu’on veut faire une célébration pour Machin ou Bidule, peu importe qu’ils soient morts 40 jours ou 40 ans plus tôt. On paie un petit machin pour l’église. Et on a la célébration, personnalisée en l’honneur de Machin, Bidule ou Katia. N’importe qui peut y assister, même ceux qui ne connaissent pas le défunt. Si on se trouve dans l’église à ce moment-là, on peut se joindre à la célébration pour rendre hommage à ses propres morts. On peut se taper l’incruste comme ça, sauf que c’est poli, possible, normal et faisable. J’ai dit à Liouba :

-       Katia est morte en France. Tu ne peux pas voler l’avion à Paris. Tu es absente à la fête de l’église du jour quand elle meurt. Alors on fait ici maintenant. Tu as dit pour ta maman. Ici c’est Katia.

J’ai vécu un deuxième enterrement dix mois après sa mort. Je pensais que ça irait, je pensais que ça passerait. J’ai pleuré tout ce que j’ai pu, dans un endroit inconnu, en écoutant un prêtre dont je ne comprenais aucun mot sortant de sa bouche, sans savoir quand il fallait faire le signe de croix, sans rien comprendre à ce qu’il se passait. J’ai déjà vécu plusieurs fois ce type de célébration en France, mais comme tout était prononcé en français, c’était totalement différent. Je savais juste que c’était pour elle, et que Liouba comprenait. A la fin, elle m’a dit « Je sais comme vous vous aimiez. Je sais ce que c’est. »

Le jour de mon départ pour la France, elle m’a serrée dans ses bras en me disant « Je ne sais pas quand nous nous reverrons. Je ne sais pas si ce sera ici et maintenant, dans le monde des vivants, ou plus tard et ailleurs, dans le monde des morts. Quoi qu’il arrive, on sera toujours ensemble. On sera toujours dans le cœur de l’autre. On se reverra mon Averse. »

Depuis notre première entrevue, nous nous écrivons de longues lettres. Je procède toujours de la même manière. J’écris tout d’une traite en français, sur plusieurs pages. Cela me prend une à plusieurs soirées. Puis je sors mon dictionnaire, en essayant de construire des phrases grammaticalement correctes. Je sais que je me foire dans la conjugaison et la déclinaison. Quand mon brouillon est terminé, je le donne à relire à ma mère. Elle corrige alors mes feuilles avec un stylo d’une autre couleur. Parfois, elle a besoin de savoir ce que je voulais dire, en français, car ma phrase n’a ni queue ni tête. Et puis je recopie au propre. Les lettres mettent énormément de temps à parvenir en Russie, on croirait qu’elles sont acheminées à dos de girafe. Je ne sais pas ce qu’ils foutent, s’il y a des problèmes à la douane ou non. Je ne comprends pas. Parfois, les lettres sont perdues. Alors, dès qu’une personne de mon entourage se rend pour une raison ou une autre là-bas, je lui passe ma lettre, qu’elle glisse dans ses affaires, et qu’elle transmet à Liouba. Et vice-versa. Parfois, quand je sais qu’il y a de la place dans ladite valise, je donne des petits cadeaux au format accessible, qui se logent entre une paire de chaussures et une trousse de toilettes. On me dit « Roh l’Averse ça fait vraiment mafia, et puis ton truc il pèse combien, ça mesure combien ton cadeau pour Liouba ? ». Je me démerde toujours pour que ça passe. Je souris un bon coup, je papillonne des yeux, je fais un bisou et ça passe toujours. J’ai quand même réussi à refourguer une fois un album photo plus grand qu’une feuille A4, et relativement épais.

Chacune de ses lettres commence toujours par « Quel bonheur de te lire, quelle joie de lire tes pages entières. Comme tu écris bien, comme je suis fière de toi. » Chacune de ses lettres se termine par « Mon Averse aimée, je t’aime et t’embrasse très fort. »

Je n’ai jamais osé lui dire que, pour moi, c’est dur de ne pas pouvoir la voir n’importe quand. C’est dur de ne pas prendre un coup de métro pour aller boire un thé chez elle. C’est dur de devoir passer par ces lettres transmises à dos de girafe ou dans des valises. C’est dur de ne pas se téléphoner, car sans dictionnaire, doigt pointé et mimes, je ne m’en sors pas. La joie de la connaître véritablement est supérieure à la difficulté qui émane de toute cette situation. Connaître Liouba est une joie infinie. Je sais que je ne pourrai pas aller à son enterrement, quand elle mourra. Je sais que ce sera tout un bordel pas possible de devoir acheter un billet d’avion à la dernière minute. Je sais que je n’irai pas, et qu’elle aura une célébration des morts en France. Je pense qu’elle s’en doute très bien. En attendant, on continue de se parler à travers des lettres. Chacune est précieusement gardée. Chacune est reçue dans la joie et l’allégresse, et ce pendant plusieurs jours. Une lettre de Liouba, c’est un sourire scotché pendant une semaine.

Une fois, elle m'a interrogée sur la France. Elle voulait savoir comment était ma vie au quotidien. Si j'avais des difficultés, s'il existait des difficultés. Si tout allait bien. Je lui répondais que je pouvais faire ce que je voulais, aller où je voulais, rencontrer n'importe qui, faire n'importe quoi. Etre libre. Ne pas avoir de problèmes, ou, plus exactement, ne pas avoir d'autres problèmes que les tracas du quotidien qui peuvent survenir de temps à autres. Elle avait l'air soulagée.

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14 avr. 2018

# 7

Je suis en train de me voir grandir. Je suis en train de voir des personnes parier sur moi. Me donner des responsabilités. Me donner leur confiance. Me dire que je suis capable de faire bien plus que ce que j'imagine. Me dire de voir au-delà. Me dire de penser sur le long terme. Me dire que je fais partie des meubles. Me dire que je fais bouger les choses. J'ai juste l'impression de faire mon boulot, d'être sérieuse et investie. Rien de plus. Juste ça. J'ai parlé à l'un d'entre eux de mes failles, de mon syndrome de l'imposteur, du "tu sais, parfois, j'ai peur de ne pas être assez capable", du "tu sais, parfois, j'ai peur de me faire bouffer".

Je suis bénévole dans une association depuis maintenant trois ans. Je suis arrivée la bouche en coeur, en voulant prêter main forte, faire quelque chose, sans trop savoir par où commencer, sans trop savoir où aller. Juste être là pour aider. Me rendre utile. M'engager. L'engagement, c'est de famille, mais j'en parlerai une prochaine fois. Au fur et à mesure du temps, j'ai pris à bras le corps un point en particulier. Je suis devenue "celle qui sait" pour un point précis, qui, jusqu'alors, ne faisait pas partie des missions de l'équipe. J'ai continué à creuser mon trou tout en apprenant à leurs côtés, à chaque réunion, à chaque action. J'ai été rapidement (re)connue pour mon investissement et mon action de bénévole, alors que la seule chose que je faisais, c'était être présente à l'heure dite, savoir répondre efficacement à des échanges de mails et rencontrer beaucoup de personnes. 

Aujourd'hui, j'ai déjeuné avec l'un des salariés de cette association. C'est une association Gros Machin National, que tout le monde connaît. Je ne dis pas le nom car je n'en ai pas envie, mais, de fait, vous la connaissez. 

Entre la poire et le fromage, il m'a demandé sur le ton de la confidence qui je pouvais voir comme prochain chef d'équipe du local où je suis, comme le mandat de Big Boss touchera bientôt à sa fin. J'ai répondu "Machine, mais je sais qu'elle dira non car elle n'a pas le temps. Bidule serait dans un sens très doué car il a d'excellentes qualités organisationnelles et logistiques, c'est un ouf en Excel, retroplannings et Dropbox, mais il n'est pas assez à l'écoute, pas assez empathique, et je pense que ça causerait de gros clashs voire le départ de plusieurs membres de l'équipe. Peut-être Truc, mais je ne suis pas sûre, il faudrait voir, je ne suis pas certaine qu'elle sache gérer les situations de stress et les conflits." J'ai poursuivi en rigolant : "Si j'avais été plus vieille, si j'avais leur âge, je t'aurais dit moi, mais je me vois mal être la chef de personnes qui ont au mieux l'âge d'être mes grands grands frères et soeurs, au pire l'âge de mes parents voire même limite grands parents pour certains. Enfin ça sert à rien que je te dise ça, c'est une idée en l'air comme ça, on en reparlera dans 20 ans."

Il m'a dit que ce n'était pas du tout une idée en l'air comme ça et qu'on n'en reparlera pas dans 20 ans mais maintenant. Il m'a dit de réfléchir. Il a pris la température. Il m'a demandé ce qu'est un bon chef. Je lui ai répondu "C'est quelqu'un qui observe, qui écoute, qui analyse, qui arbitre, qui cherche des solutions, qui résout les conflits, qui valorise les autres, qui cherche les compétences de chacun, pour les mettre en avant, qui rebooste quand il faut rebooster, qui recadre quand il faut recadrer, qui sait demander de l'aide, qui sait qu'il ne sait pas tout, qui est transparent, qui communique, qui délègue, qui partage."

Il m'a sourit. Il m'a dit que je savais parfaitement ce qu'est être un bon chef d'équipe. Je lui ai murmuré "Tu sais, au fond, depuis toujours, vraiment, j'ai toujours aimé gérer des projets, j'ai toujours aimé encadrer des choses ou des gens, mais dire j'aime être chef ne se fait pas, c'est orgueilleux, c'est présomptueux et égotique et je ne veux pas être orgueilleuse, présomptueuse et égotique." Il m'a dit "Tu as le droit d'aimer être chef. Il y en a qui ont ça dans le sang. Et heureusement. Il faut des chefs."

On a parlé de l'engagement, des problèmes liés au pouvoir, des egos surdimensionnés, des requins, des problèmes éthiques, de l'écoute, de la transmission, des interférences, de la politique, de l'avenir. 

Je lui ai fait la liste de tout ce que je ne sais pas faire. Il a répondu méthodiquement, point par point "C'est un détail" ou "Ca, ça s'apprend" ou "Ca, ça se délègue". 

Je ne sais pas ce que cette conversation donnera. Je ne sais pas si ça restera du domaine de la conversation, ou si je vais, effectivement, un jour, être un (bon) chef d'équipe du local d'une association Gros Machin National. Je ne sais pas ce que cette conversation donnera mais j'en ai été assez bouleversée. Même si rien ne se fait, même si je continue mon petit bout de chemin dans mon coin tranquillement dans mon coin, même si je ne deviens pas Grand Chef à Triple Colliers de Plumes d'Autruche et Dents de Sanglier, je suis heureuse et fière de cette conversation.

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21 mars 2018

# 6

C’était une famille bien sous tous rapports. Une famille qui présente bien. Qui va à la messe tous les dimanches, qui connaît aussi bien Monsieur le Curé que Monsieur le Maire, qui donne régulièrement de l’argent aux bonnes œuvres, qui se montre très charitable, qui salue poliment chaque voisin, qui s’enquiert de la santé de chacun, qui n’a jamais aucun problème, qui a de beaux garçons et de belles filles. Les beaux garçons portaient dans leur jeunesse des culottes courtes avec des chaussettes montantes en hiver, les belles filles avaient un serre-tête et des chemisiers à col Claudine. Une belle famille sans problème. Ils n’ont tellement pas de problème que le fils aîné a décidé de suicider à 20 ou 25 ans, alors qu’il avait troqué ses culottes courtes contre des pantalons, depuis déjà quelques années. D’ailleurs, ce n’était pas un suicide puisqu’il s’agit d’une famille sans problème. Il était invraisemblable qu’il s’agisse d’un suicide. Le suicide ne touche que le pauvres gens, que ceux qui doivent tirer le diable par la queue, que ceux qui sont aidés par la paroisse ou le Rotary Club. Le fils aîné ne s’est pas suicidé, le fils aîné a eu un accident. Et puisque cette famille sans problème n’a jamais eu de problème, il n’a jamais été question d’évoquer cet accident. On ne lave pas son linge sale en public. D’ailleurs, on a que du linge propre, qu’il est de bon goût d’étaler à la face du monde. Grâce aux silences, grâce au déni, grâce à la honte, grâce au ressentiment, grâce aux problèmes qui n’en sont pas, grâce à la non communication, grâce à l’aigreur, grâce à la colère, grâce à la paralysie des sentiments, ils sont tous devenus plus ou moins toctoc, zinzin ou taré. Mais c’est un non sujet, qui ne peut être abordé ni avec Monsieur le Curé, ni avec Monsieur le Maire, ni avec personne d’autre. L’entièreté de cette famille est profondément, terriblement malsaine, et ce sans même s’en rendre compte.

Il fait partie de la fratrie. Il est le plus atteint. Il a toujours été fragile. On l’a toujours décrit comme étant fragile. Il est impossible de savoir précisément ce que cache ce mot. Il est impossible de retracer son enfance et sa jeunesse. Seul le silence prévaut. Il a eu une scolarité ordinaire. Il était timide, pas vraiment déluré. Il avait quelques amis. Il a fait les quatre cents coups, comme tout le monde. Il admirait son grand frère. Le suicidé, ou plutôt, l’accidenté. Il est impossible de savoir si l’accident de l’accidenté lui a grillé le cerveau, ou s’il était déjà mal barré avant la mort de son frère. Je vote pour les choix 1 et 2. Personne ne donne son avis. Tout le monde se tait. Le silence, ça protège. Le silence, c’est rassurant. Ils ont vécu toute leur existence avec l’option chape de plomb.

Leur histoire reste assez improbable. De rares photos permettent de se représenter la chose. Elle était enjouée, dynamique, avec des failles et des blessures, comme beaucoup, mais surtout, par-dessus tout, enjouée et dynamique. Il était éteint, réservé, discret, mélancolique. Il pouvait entrer dans des colères noires. Et se calmer peu après. Elle était suffisamment enjouée et dynamique pour fermer les yeux. Elle savait très bien fermer les yeux. Elle devait penser, sans doute, que ça passerait. Ça passera toujours. Ils ont fait un bébé. Sa grossesse a été ponctuée de chantages au suicide et d’hospitalisations en service psychiatrique. Le futur papa n’avait pas suffisamment les pieds sur terre pour pouvoir gérer. Il était maladivement dépressif depuis des années. Il était gravement, sérieusement, pathologiquement dépressif. De toute façon, la vie, ça ne sert à rien, je ne sers à rien, je vais me foutre en l’air, je ne te sers à rien, je ne t’apporte rien, tu vivras mieux sans moi, vous vivez mieux sans moi, toi et le bébé, ma vie ne sert à rien. La future maman n’avait pas suffisamment de dynamisme pour prendre ses jambes à son cou. Le bébé est né dans des sanglots étouffés, des plaquettes de médicaments vidées et des menaces proférées. Tout allait mieux dans le meilleur des mondes. C’était une famille ordinaire. C’était un jeune homme et une jeune femme bien sous tous rapports. L’accouchement s’est terriblement mal passé. Le toubib lui a dit « Quelques années plus tôt, l’une de vous deux y serait restée. Heureusement, vous accouchez maintenant et vous êtes toutes les deux vivantes. » Il lui était impossible d’imaginer avoir un autre enfant. A cause de l’accouchement, des menaces et des hurlements.

Elle est partie comme dans un film. Il n’était pas à la maison, elle en a profité pour faire ses bagages, prendre le bébé sous le bras et se casser sans demander son reste. Son enjouement et son dynamisme ont eu raison du reste. Elle a compris qu’elle ne pourrait pas le sauver. Elle a compris qu’elle ne pourrait pas être l’infirmière, l’assistante, la maman, la bouée de sauvetage de son mari. Personne n’a jamais su comment il a réagi. Personne n’a jamais su s’il l’a suppliée, vraiment, promis, je vais arrêter, je vais faire des efforts, je vais me calmer. Personne n’a jamais su s’il est entré dans une colère noire, en ravageant tout sur son passage. Personne n’a jamais su s’il est resté prostré et abruti dans l’entrée, assis par terre, sanglotant la tête dans les mains, après avoir dit vingt fois dans le vide « Bonjour, c’est moi ». Je vote pour les choix 1, 2 et 3.

Il était très malheureux, très affaibli, très déboussolé, très anxieux, très perdu, très démuni, très dévasté, très sans espoir. Il était une ombre et vivait dans le silence de l’obscurité. Elle a foutu le camp chez l’un de ses frères. Elle s’est installée dans la chambre d’amis, sur un canapé-lit avec sa petite fille. Le reste de la maison était aux petits soins pour elles deux. Elle a mis quelques temps pour se refaire une santé, pour redéployer ses ailes. Elle a dit à sa petite fille « Papa et Maman ne vont plus vivre ensemble. Ce n’est pas à cause de toi, c’est un problème entre Papa et Maman. Papa et Maman t’aiment très fort. Tu verras Papa plus tard. Pour l’instant, tu es avec Maman, on est ici avant de trouver une nouvelle maison pour nous deux. » Assise au bord du canapé-lit, la petite fille balançait ses jambes dans le vide, en ayant bien conscience que l’atmosphère était plus détendue qu’avant, quand on était à la maison avec Papa. Ni glapissements, ni voix brisées par la fureur, ni portes qui claquent, ni murs qui tremblent. Juste une maison normale, avec une chambre d’amis et un canapé-lit pour elle et sa maman.

Il est allé s’installer chez ses parents. Il était l’ombre de lui-même. Il ne voulait rien, ne pouvait rien. Il a passé des semaines entières à broyer du noir dans une chambre silencieuse, aux volets fermés. Il ne fallait pas déranger. Il ne fallait pas faire de bruit. Il fallait qu’il reprenne des forces. Il fallait se relever. Quand il a décidé de sortir des ténèbres, quand il a essayé de se raccrocher à la réalité, il a eu peur de tout. Tout était impossible. Tout était trop difficile. Il était incapable de tout. Il n’était capable de rien. Il ne pouvait rien faire de ses dix doigts. Il fumait comme un pompier. Un à deux paquets par jour. Quand il avait suffisamment de force et de courage, il arrivait à acheter soi-même ses clopes. Sinon, on le faisait pour lui. Il a vivoté. Il a distribué des prospectus dans la rue et dans les boîtes aux lettres. Il a fait un peu des petits travaux ici et là. Il est parti quelques temps dans le sud de la France, comme saisonnier, pour faire les vendanges et travailler dans une usine de confiseries. Il n’arrivait pas à se souvenir qu’il avait une meilleure situation avant. Il n’arrivait pas à se souvenir qu’il avait des compétences, un bac plus plus, un métier avec un bureau, un téléphone, un chef et des réunions. Il voulait se faire tout petit et recommencer à zéro puisqu’il se voyait comme un zéro. Il était un zéro. Il était invisible. La seule chose visible était sa tristesse. Il avait les yeux perpétuellement embués. Il avait la voix perpétuellement brisée. Il était brisé.

Il se faisait hospitaliser de temps à autres. Il refusait de prendre des médicaments, il refusait de voir un psy. Les psys, c’est tous des cons. On sauve son âme, on s’aide uniquement grâce à la prière. Que Dieu me vienne en aide. Dieu me viendra en aide. Dieu m’éprouve, mais j’ai confiance en Lui. Je n’ai pas de problème. Je ne suis pas malade. C’est les autres qui ne vont pas bien. C’est les autres qui ne comprennent rien.

Il n’a jamais été réellement diagnostiqué. Lors du divorce, le juge a dit à sa nouvelle ex-femme : « Madame, vous avez bien fait. » Le juge est sorti de son droit de réserve. Le juge a donné son avis. Le juge a ouvert sa gueule, alors qu’on ne lui avait rien demandé. Elle n’était pas assez en forme pour comprendre qu’il lui tendait une perche. Elle n’était pas assez en forme pour que cela lui mette la puce à l’oreille. Elle aussi était affaiblie, mais bien sûr moins que son nouvel ex-mari.

Elle allait voir son papa une semaine sur deux. Il vivait encore chez ses parents. Il était encore fragilisé. Son père et sa mère disait qu’il était fatigué, qu’il avait besoin de se reposer. Il n’était pas dépressif. Ce type de mot est interdit. Ce type de mot est honteux et effrayant. Daddy et Bonne Maman n’avaient pas un fils suicidé et un autre gravement dépressif. Ils avaient un fils mort accidentellement et un fils émotif.

Leur petite-fille était rayonnante, dynamique, enjouée comme sa maman. Leur petite-fille voulait sauver son papa. Elle se donnait un mal de chien à essayer de le faire rire et sourire. Elle en avait aussi peur, quand même, un peu. Elle avait très bien compris qu’il ne fallait pas parler fort, qu’il ne fallait pas faire de colère, qu’il ne fallait pas faire de glissades sur le parquet et de cabrioles autour de lui. Il pouvait se briser à n’importe quel instant. Il pouvait entrer dans une colère noire, hurler, crier, vociférer à n’importe quel moment. Il pouvait s’effondrer, pleurer, tomber par terre à n’importe quel moment. Il fallait lui donner du courage. Il fallait lui donner de la force. Elle était à l’école maternelle, elle était tellement petite que les grandes personnes s’adressaient à elle en s’agenouillant ou en s’accroupissant. Elle pensait quand même qu’elle était suffisamment forte pour le sauver. Elle se donnait un mal de chien à sauver son papa, qui mourrait à moitié au fond de son lit, une clope au bec, les volets perpétuellement fermés. Elle s’assurait que la clope ne brûlait pas les draps. Elle s’assurait que le gaz n’était pas allumé. Elle était à l’école maternelle et elle était la maman de son papa. Bonne Maman et Daddy fermaient les yeux, félicitaient Monsieur le Curé pour sa formidable homélie et s’assuraient être à jour dans leurs dons annuels envoyés au Lion's Club, aux Petits Frères des Pauvres et aux Enfants du Mékong. Leur fils était juste un peu fatigué, depuis des années. Il était juste un peu émotif.

Il s’est stabilisé. Il a passé les concours de la fonction publique. Il a trouvé un appartement. Tout s’est empiré quand il a quitté Bonne Maman et Daddy. Il voyait sa petite fille un week-end sur deux. Il allait la chercher sur le pas de la porte de son ex-femme, ou bien, au contraire, elle était déposée rapidement chez lui. Il passait ses week-ends à dormir et pleurer. Il lui disait que la vie, c’est difficile, être papa, c’est difficile, avoir une petite fille, c’est difficile. La vie était tellement difficile qu’il oubliait de manger et, accessoirement, de lui faire à manger. Elle attendait. Elle était patiente. Elle ne faisait pas de bruit. Elle ne voulait pas déranger son papa. Elle lui demandait quand est-ce qu’on irait chez Daddy et Bonne Maman. Au moins, là-bas, personne n’était trop fatigué pour oublier de cuisiner. Elle vérifiait encore plus souvent d’éventuelles cendres de cigarette embrasant sa couette, ou un éventuel bouton de la gazinière ouvert par inadvertance. Parfois elle restait immobile dans le chambranle de la porte, l’observant, le guettant, le veillant. Elle veillait un malade dont la maladie était inaudible, inconnue, incomprise, indicible, invisible. Dormir n’a jamais été une maladie. Pleurer n’a jamais été une maladie. Oublier de manger n’a jamais été une maladie.

Parfois, il arrivait à survivre. Il arrivait à sortir de chez lui. Il était un peu bizarre. Il était toujours bizarre. Ils allaient faire les courses, ils étaient devant l’entrée de la supérette du coin et il lui disait « J’ai pas la force de faire les courses. Je te donne mon porte-monnaie. Tu fais les courses. » Il n’avait pas beaucoup de sous. Il disait qu’il avait un petit salaire. Il faisait attention à tout. Il avait un budget illimité pour ses clopes. Le reste était accessoire. Il fallait tout le temps, à chaque fois, regarder le prix au kilo, la date de péremption et les lots deux achetés, le troisième est offert. Bien sûr, bien sûr, il était interdit de prendre des marques, interdit de s’intéresser aux paquets de céréales accompagnés d’une bricole en plastique. Parfois, souvent, elle faisait des mauvais choix. Elle se faisait hurler dessus. Elle se faisait houspiller. Elle se faisait hurler dessus pour le prix au kilo d’un paquet de coquillettes mal vérifié.

Quand il allait retirer de l’argent au distributeur, il oubliait son code une fois sur deux. Il oubliait de récupérer sa carte bleue et l’argent une fois sur deux. Elle faisait comme si de rien n’était. Elle tirait sur sa manche, elle lui disait « Papa, il faut taper les numéros, prendre la carte et les sous. » Alors il tapait les numéros, prenait la carte et les sous. Elle était sa petite maman habillée au rayon enfant. Elle était son ange gardien. Elle vivait dans la pénombre et l’obscurité. Elle côtoyait sa folie en croyant que c’était la normalité. Demain, Papa sera de bonne humeur. Demain, on ira peut-être au square. Demain, comme je serai sage, on ira sûrement au square. Daddy et Bonne Maman viendront avec nous. Ça sera chouette. On passera un bon moment.

Parfois, il la regardait avec émerveillement. Il la regardait, les larmes dégoulinant le long des joues, la morve coulant jusqu’à sa bouche, en lui disant que c’était difficile d’être un papa, mais qu’elle était une petite fille formidable. Il lui parlait de ses démons. Il lui disait que la vie était trop dure pour lui, que les gens étaient trop durs pour lui, que le travail était trop dur pour lui, que la société était trop dure pour lui, que les informations étaient trop dures pour lui, que le monde était trop dur pour lui. Il lui disait qu’il était entouré d’idées noires et de démons, qu’il broyait du noir. Que la vie était un nuage noir. Qu’il vivait dans les ténèbres. Qu’il ne voyait pas la lumière. Qu’il n’y avait pas de lumière. Que la lumière n’était pas faite pour lui. Que l’obscurité l’entourait. Qu’elle était sa seule compagne. Il écrivait des poèmes. Il lui disait qu’elle les lirait plus tard, quand elle sera grande. Qu’elle comprendra tout. Qu’il lui expliquera tout. Il s’effondrait devant elle, il tremblait, il tombait par terre, il sanglotait la tête dans les mains. Elle lui disait d’une voix blanche « Papa pourquoi tu pleures ? » en comprenant pertinemment que c’était à cause des démons, de l’obscurité, des ténèbres, des idées noires et de la lumière qui n’est pas là. Il lui parlait de Brel, de Brassens, de Dostoïevski, de Troyat, de l’Irak, du Kosovo, du conflit israélo-palestinien, des Tutsis et des Hutus, du pétrole, du chômage, des diamants de Bokassa, de Jospin, de l’Indochine, de Hitler, de la vie impossible à vivre. Elle hochait la tête en silence, sans rien y comprendre. Elle se gardait de l’interrompre, de lui poser des questions, de lui dire qu’elle ne comprenait rien. Il avait des livres partout. Son appartement dégueulait de livres. Il avait une mémoire impressionnante. Une information lue ou entendue était automatiquement enregistrée dans son cerveau. Il était capable de dire de mémoire le PIB de la Chine, la superficie de l’Arizona ou le nombre de fleuves parcourant le Cambodge. Il était capable de citer dix génocides, vingt peintres des années 1820, trente espèces animales vivant dans les Pyrénées. Lors de ses rares résurrections, il était d’une curiosité insatiable. Il était hyperactif. Il lisait, parlait, écoutait, discutait, écrivait, imaginait, réfléchissait, débattait. Il parlait très vite, il souriait, il était volubile, il faisait des grands gestes, il s’esclaffait, il avait mille idées à l’heure, il ne terminait pas ses phrases, il débordait de projets, il allait mieux, il allait bien, tout allait mieux, tout irait mieux, là ça va mieux, là je vais bien, je vais très bien. Et de nouveau le néant.

Il était ingérable. Il entrait dans des colères noires. Il délirait. Il vociférait. Il hurlait. Il insultait. Il disait des mots qui tuent. Il proférait des discours sans queue ni tête. Il ne frappait jamais. Il se contentait des mots. Son regard devenait vide, sa bouche se tordait, les veines de ses tempes et de son cou se mettaient à palpiter, ses mains se crispaient, les jointures de ses doigts blanchissaient, son corps tremblait dans son ensemble. Et il hurlait. Il hurlait jusqu’à plus soif. Il hurlait jusqu’à ce que sa voix se brise. Il déversait sa bile. Il dégobillait des horreurs. Quand Daddy et Bonne Maman étaient là, ils disaient à leur fils de se calmer, d’aller se reposer, enfin voyons, on ne se met pas dans ses états-là, mais enfin, contiens-toi mon fils, c’en est des manières. Sans s’occuper de leur petite fille. Elle était trop petite pour comprendre, et puis ce n’était rien d’autre qu’une petite dispute. Quand elle était seule, quand il n’y avait personne pour faire barrage, elle faisait face seule. Elle restait debout, face à lui. Elle ne pleurait pas. Elle n’a jamais pleuré. En grandissant, elle s’est fait la promesse de ne jamais pleurer devant lui. Elle s’est fait la promesse que la gagnante, c’était elle. C’était un jeu. Le but du jeu était de ne pas pleurer devant Papa. Le but du jeu était de ne pas être touchée, de ne pas être blessée, de ne pas l’entendre, de ne pas y prêter attention. Elle se promettait qu’elle ne finirait jamais comme lui. Elle considérait qu’elle valait mieux que lui, qu’il racontait n’importe quoi, qu’il était n’importe quoi, que tout était du n’importe quoi. Mais elle ne disait rien. Elle le protégeait. Personne ne voyait rien. Personne ne faisait rien. Personne ne voulait rien voir et rien faire. Quand sa maman lui demandait ce qu’elle avait fait ce week-end, comment ça s’était passé avec Papa, elle répondait laconiquement « On est resté à la maison, c’était comme d’habitude. » Personne n’a jamais cherché à en savoir plus. Personne ne s’assurait qu’elle puisse manger à sa faim, que le frigo soit rempli ou que les billets de banque étaient bien récupérés au distributeur automatique, après avoir saisi mécaniquement les quatre chiffres magiques.

Parfois, il déraillait complètement. Il partait la nuit entière, à la recherche d’un bar-tabac ouvert de nuit. Il avait fini son dernier paquet de clopes et il lui en fallait un pour tenir la nuit. Alors il partait. Il arpentait des kilomètres et des kilomètres. Elle était toute seule dans son lit. Elle ne savait pas quand son papa reviendrait. Elle pensait parfois que, peut-être, il aurait une crise dans la rue. Peut-être qu’il n’arriverait pas à retrouver sa maison. Peut-être qu’il allait se suicider, comme il lui disait parfois. Peut-être qu’il allait l’abandonner. Elle avait compris que sa vie était difficile, que c’était difficile d’être une grande personne, que c’était difficile d’être un papa. Elle avait parfaitement enregistré. Elle en était navrée. Elle était navrée que son existence soit difficile aux yeux de son papa. Elle était navrée d’être un poids pour son papa. Elle aussi, elle était navrée d’exister. Il y avait des monstres sous le lit. C’était l’obscurité. C’était le néant. Et elle faisait face. Seule.

Elle avait deux vies : la vie avec Papa et l’autre vie. L’autre vie était parfaite. Elle était chérie, choyée, admirée par sa maman. Tout allait bien à l’école. Tout allait bien avec ses amis. Tout allait bien avec Bonne Maman et Daddy. Elle était vive, souriante, pleine d’esprit, curieuse, adorable. Elle faisait front. Elle faisait face. Elle tenait tête. Elle voulait le sauver. Elle voulait le porter à bras le corps. C’était un adulte miniature, un petit bout de femme qui supportait son père à bout de bras. Elle ne comprenait pas qu’il fallait parler. Elle ne comprenait pas qu’il fallait demander à l’aide. Puisque personne ne faisait rien, puisque personne ne disait rien, puisque personne ne voyait rien, c’est que c’était normal. C’est que les papas sont comme ça. Après tout, c’est plausible. Tous les papas doivent être comme ça.

Il était abusif, il était maltraitant, il était malade. Il lui disait qu’elle était nulle, qu’elle n’était pas assez intelligente, qu’elle n’était pas assez bien, qu’elle ne savait rien, qu’elle ne comprenait rien, qu’elle n’arriverait à rien, que les femmes n’arrivent jamais à rien. Puis il s’agenouillait devant elle. Il éclatait en sanglots. Il lui disait qu’elle était la plus belle chose, la meilleure chose, la chose la plus précieuse de toute sa vie. Il lui disait que sans elle il serait parti depuis longtemps. Il lui disait qu’il ne la méritait pas, qu’il ne méritait pas d’avoir une petite fille aussi exceptionnelle. Il lui disait qu’elle était extrêmement intelligente, qu’elle aura une vie extraordinaire, que tous les garçons seront amoureux d’elle, qu’elle était magnifique, que c’était une magnifique petite fille et qu’elle sera une magnifique jeune femme. Il lui disait que Dieu lui viendrait en aide pour faire face à ses démons, que Dieu le guiderait, qu’Il lui indiquerait le chemin de la lumière pour être un meilleur papa. Il n’a jamais voulu lui faire du mal. Il n’a jamais été conscient de son comportement, de ses mots. Il n’a jamais compris qu’il était dangereux pour lui et pour elle. Un jour, quand elle était à l’école primaire, ils sont allés à la mer. Daddy était déjà mort. Bonne Maman n’était pas là. C’était le début de la soirée. Ils étaient dans sa voiture. Il est sorti un instant, sans doute pour aller acheter un paquet de clopes. Il reviendra dans cinq minutes. Il n’est pas revenu. Il est revenu le lendemain matin. Elle a passé la nuit, seule, dans la voiture. Elle a été abandonnée dans une voiture une nuit entière, vraisemblablement pour un paquet de clopes. Il avait passé la nuit sur la jetée, afin d’admirer la mer. Elle s’est réveillée le matin, caressée par les rayons du soleil. Seule dans la voiture. Sans bouteille d’eau. Sans nourriture. Sans téléphone portable, de toute façon ce n’était pas vraiment courant à l’époque, sa maman en avait un, mais pas son papa, puisqu’il considérait n’avoir personne à qui téléphoner. Elle était là, sans rien. Elle s’est réveillée avec une peur panique, une faim de loup, une soif inextinguible et une horrible envie de faire pipi. Elle n’a pas mangé, pas bu et pas fait pipi. Elle ne savait pas s’il fallait attirer l’attention des passants ou rester tranquillement dans la voiture. Elle ne savait pas ce qui était le mieux. Elle ne savait pas si son papa allait revenir. Elle ne savait pas où était son papa. Elle ne savait pas dans quel état était son papa. Elle ne savait pas s’il fallait mourir d’inquiétude ou considérer la situation normale. Elle ne savait pas à partir de quand il fallait s’inquiéter. Elle regardait l’heure sur le tableau de bord. Elle attendait. Elle ne savait pas ce qu’il fallait faire : se protéger elle ou le protéger lui. Elle ne savait pas si elle avait le droit de sortir de la voiture. Elle n’avait pas les clefs de la voiture. Elle ne savait pas si elle avait le droit d’alerter quelqu’un. Elle ne savait pas s’il fallait aller dans un bar-tabac pour demander si on avait vu son papa, il est peut-être venu hier acheter des cigarettes, ou pour demander à appeler la police, ou pour demander à téléphoner à sa maman. Elle ne savait pas quoi faire. Elle ne savait pas si c’était une punition ou un oubli. Elle était seule, désespérément seule. Elle était abandonnée. Elle était sans personne. Elle était juste avec elle. Comme d’habitude. Il n’y avait pas Maman, il n’y avait pas Bonne Maman, il n’y avait plus Daddy, il n’y avait aucune personne qui pouvait venir en aide ou conseiller. Elle avait peur de faire une mauvaise rencontre. Elle avait peur que Papa aille en prison. Elle avait peur qu’on la kidnappe. Elle avait peur qu’on fracture une vitre de la voiture et qu’on lui fasse du mal. Elle était pétrifiée. Elle réfléchissait beaucoup. Elle analysait la situation. Elle avait la chance d’être intelligente. Elle avait la chance de capter vite et bien, d’avoir un certain sens de l’adaptation. Il est revenu la bouche en cœur, quelques temps après, disant qu’il avait profité de la mer, que la vue était splendide, le temps merveilleux, le soleil lumineux. Elle a pleuré pour l’une des rares fois de sa vie devant lui. Il lui a dit qu’elle faisait du cinéma. Elle faisait toujours du cinéma. Elle n’était pas très sage. Elle était une petite fille assez difficile à vivre, et c’était dur de s’en accommoder. C’était très dur d’être le papa d’une petite fille qui pleurait pour si peu. Elle n’a rien répondu. Il lui avait coupé la chique. Elle était en état de choc alors elle n’avait rien à répondre. Le principal, c’est qu’il était revenu. Le principal, c’est qu’il était vivant. Le reste était accessoire.

Un jour, c’en était trop. C’était le chantage au suicide de trop. C’était les menaces de trop. Elle lui a répondu « Bah vas-y, fais-le, t’as qu’à te suicider, ça fera des vacances. » Elle était encore à l’école primaire. Il l’a fixée, l’air abasourdi. Il est resté silencieux. Il n’a rien dit. Il n’a plus jamais fait de chantage au suicide. Elle avait le sens de la formule pour moucher une grande personne, et elle ne s’en était même pas rendu compte.

Elle avait voulu boire un verre d’eau. Il était en train de dormir. Elle a ouvert le placard silencieusement, centimètre par centimètre. Il ne fallait pas faire de bruit pour ne pas réveiller la bête. Il ne fallait pas prendre le risque d’une énième dispute. Il ne fallait pas le rendre furieux. Chaque geste, chaque parole, chaque chose était millimétrée, analysée, prévue, anticipée. La manière dont les couverts étaient disposés autour de l’assiette. La phrase à venir. La manière dont son dos touchait le dossier de la chaise. La manière dont elle nouait ses lacets. La manière dont elle mettait en place ses cheveux derrière son oreille. Tout était critiquable. Tout était sujet à hurlement. Il fallait tout le temps, systématiquement le contenter. Un mot de travers, un geste brusque, une maladresse, un oubli, un regard en biais pouvait le transformer en monstre vociférant des horreurs et se roulant par terre en sanglotant. Il fallait donc se servir un verre d’eau silencieusement. Le verre s’est cassé. Elle avait signé son arrêt de mort. Il est entré en trombe, en claquant la porte derrière lui. Il a hurlé. Il a invoqué Dieu. Il a demandé à Dieu pourquoi il avait une telle petite fille. Il a demandé à Dieu ce qu’il avait fait pour mériter ça. Il lui a dit qu’elle était une incapable, une bonne à rien, incapable de rester sage, incapable d’être silencieuse, toujours bonne à se faire remarquer, toujours bonne à faire du bruit, toujours bonne à faire chier le monde, une chieuse, une emmerdeuse, une petite merde, une petite conne. Elle ne pleurait pas. Elle tenait sa promesse. Ne jamais pleurer devant lui. Elle pleurait à retardement. Elle pleurait dans sa tête, en gardant le visage imperturbable. Quand c’était trop insupportable, elle pleurait aux toilettes en silence, et faisait en sorte d’en sortir le visage impassible. Ou alors elle pleurait deux ou trois jours après, sous la douche, chez sa maman. Mais jamais devant son papa. Elle avait peur que pleurer devant lui lui soit défavorable. Elle avait peur que ses pleurs à elle réveille son monstre à lui. Alors elle ne pleurait pas. Il est retourné se coucher après sa crise. Elle fixait la fenêtre. Elle voulait se défenestrer. Elle n’en pouvait plus. Elle n’avait plus de force. Elle était vide. Elle était épuisée. Elle était rongée de l’intérieur. Elle était vide de l’intérieur. Elle fixait la fenêtre en sachant que c’était son salut. Elle savait précisément ce qu’étaient la mort, le suicide, la défenestration. Elle n’était pas idiote. Elle était en CE1. Elle a compris qu’il n’y aurait pas de retour possible. Elle a compris que ce n’était pas un jeu. Elle a compris que c’était une décision à prendre au sérieux. Un choix de grande personne. Un truc à faire en étant sûre de soi. Elle a pensé à sa maman. Elle se demandait comment le prendrait sa maman. Elle se demandait si elle survivrait à sa mort. Elle se demandait comment vit une maman sans enfant. Elle savait que sa maman était très forte, très courageuse, mais elle avait un doute. Elle avait un doute sur la survivance de sa maman. Elle pensait à son papa. Elle pensait à son papa monstrueux. Elle savait que, si elle sautait et qu’elle se ratait, si elle ratait son suicide, il hurlerait. Il lui ferait une scène monumentale. Il lui ferait la pire crise de sa vie. Elle ne pouvait pas prendre le risque de causer une telle fureur. Elle ne pouvait pas prendre le risque de survivre à une tentative de suicide, elle ne pouvait pas prendre le risque d’affronter son papa. Elle ne pouvait pas prendre le risque de faire de la peine à sa maman. Alors, sagement, elle n’a rien fait. Tout était prévu dans sa tête, tout était pensé, imaginé, conceptualisé, mais rien n’a eu lieu. Elle ne s’est pas suicidée à cause de l’amour de sa maman et de la colère de son papa. Elle a nettoyé les débris de verre. Aucune fenêtre n’a été ouverte, aucune rambarde n’a été franchie. Le plus drôle, c’est que le grand frère accidenté s’est suicidé en sautant par la fenêtre. Il n’y a jamais de hasard.

Elle comptait les heures. Elle comptait les heures avant de retrouver sa maman. Elle comptait les heures à partir de vendredi soir, jusqu'à dimanche soir. Elle s'inventait des petits jeux. Elle imaginait combien de minutes étaient passées depuis la dernière fois qu'elle avait regardé l'heure. Allez, on va dire quinze minutes. Le pire, le drame, c'est quand ces hypothétiques quinze minutes étaient en fait deux ou trois minutes. Elle se réfugiait dans les livres et le silence. Elle pensait beaucoup, tout le temps. Elle attendait. Elle détestait attendre. Elle était impatiente. L'impatience a toujours été son pire défaut. Elle pouvait rester assise des heures sur une chaise, sans bouger. Il ne fallait pas faire de bruit, il ne fallait pas le réveiller, il ne fallait pas l'embêter. Son existence même était un embêtement.

Elle s’est peu à peu séparée de lui. Elle l’a peu à peu abandonné. Elle a culpabilisé, beaucoup, mais elle a compris que ce qui compte, ce qui est le plus important, c’est elle. Elle a admis qu’elle ne pourra jamais sauver son papa. Elle a compris qu’il n’était pas sauvable. Elle a compris qu’elle n’y pourrait rien, qu’elle n’y pourrait jamais rien. Elle a compris que ça serait le mythe de Sisyphe. Elle ne lui a pas dit adieu. Elle est partie sur la pointe des pieds, peu à peu, discrètement. Elle n’a pas coupé brutalement le cordon. Elle a espacé les entrevues. Il survit comme il peut. Il est toujours dans les ténèbres. Il délire de plus en plus. Il mourra dans les ténèbres, dans son délire. Dieu n’est jamais venu l’aider. Dieu continue de l’éprouver au quotidien. Elle n’y peut rien. Elle a compris qu’à défaut de le sauver lui, il fallait se sauver elle. Elle a compris qu'il ne fallait pas qu'il y ait une nouvelle victime. Elle a compris que la maladie gagnerait contre lui, mais pas contre elle. Elle était plus forte que la maladie, la maladie n'a jamais réussi à la toucher. Elle était inattaquable. Elle a pris soin d’elle. Elle chérit sa vie. Elle sait que sa vie est formidable. Elle sait qu’elle a une chance infinie d’être loin des ténèbres, des démons, du néant et de l’obscurité. Elle ne sait pas si c’est le Dieu de son père ou elle-même qui la protège. Mais elle est protégée. Elle est épargnée. Sa vie est normale, faite de hauts et de bas, comme tout le monde. Sa vie est tout à fait normale.

Des années après, dans l’atmosphère feutrée d’un cabinet, en lui racontant au fur et à mesure des séances ce qu’elle avait enduré durant son enfance, elle lui a dit « Vous savez, d’une certaine manière, je le comprends. Je ne lui en veux pas. Je ne suis pas en colère contre lui. Il a fait ce qu’il a pu, il a fait comme il a pu. Si j’avais été à sa place, j’aurais sans doute fait pareil. Je sais que ce n’est pas de sa faute. Je sais qu’il est malade. C’est juste une maladie. C’est un malade mental, un grand malade, un fou. Il est fou. Il n’a aucune conscience de ses actes. Il est inconscient. Quand j’avais une dizaine ou une douzaine d’années, il m’avait raconté l’affaire du sang contaminé ou un truc dans le genre. Il m’avait dit qu’une personne avait affirmé « Je suis coupable mais pas responsable », et que c’est impossible de dire ça. Il expliquait qu’on est responsable donc coupable. On est coupable donc responsable. Mais non. Lui n’est ni responsable, ni coupable. Il n’est responsable de rien du tout. Il n’est coupable de rien du tout. Il est irresponsable. Il n’a rien fait de mal. Il avait raison : ça doit être difficile pour lui de vivre, d’être un papa et d’avoir une petite fille. Il n’a pas pu dire aux autres qu’il ne pouvait pas s’occuper de moi. Il n’a pas pu dire aux autres qu’il fallait me protéger de lui. Les autres n’ont pas pu et n’ont pas voulu voir, car c’est difficile de voir ce genre de chose quand on est un Versaillais réactionnaire pour qui dire bonjour au sous-préfet et parader le samedi matin chez le meilleur boucher de la ville est plus important que s’occuper de la santé mentale de son fils ou de son frère. Et ma mère n’a rien pu voir car elle n’a rien pu voir. C’est la faute à pas de chance, c’est un enchaînement de circonstances malheureuses, c’est un immense gâchis, ça m’est tombé sur la gueule mais j’étais capable de faire face. J’ai toujours fait face. C’est ma vie : je peux faire face à n’importe quoi. Je suis un véhicule tout terrain. Je peux m’adapter à n’importe quelle situation, à n’importe quelle personne, à n’importe quel discours. Je sais personnellement, précisément, depuis mes entrailles, ce que sont la brimade, la peur, la honte, l’humiliation, le silence, la folie, le désespoir, l’abandon, le néant, l’insécurité, le danger. Je sais ce que ces mots signifient. Je l’ai vécu. Je comprends le sens de ces mots. Ce ne sont pas des concepts abstraits. Ce sont des souvenirs précis et palpables. Parfois j’ai l’impression d’avoir plus vécu que les autres, alors que je suis malgré tout relativement jeune. Je ne suis qu’au début de ma vie, mais j’ai l’impression d’être une centenaire. J’ai l’impression d’avoir vécu dix vies. J’ai l’impression d’être une vieille dame, un vieux briscard, d’être rôdée pour toute la vie. Je n’ai pas peur de la vie, grâce à mon père. Comme tout le monde j’ai peur de petits trucs débiles, mais pas de la vie en général. Je me fais confiance pour me sortir de n’importe quelle circonstance. J’ai confiance en mes ressources. » Elle a posé son stylo en fixant silencieusement sa patiente. Elle a réfléchi quelques instants avant de lui dire « Vous avez vécu des choses extraordinaires. Vous vous êtes sauvée toute seule. Vous n’avez pas été une enfant. Vous avez été tout de suite une adulte au lieu d’être une petite fille. Vous n’avez jamais été insouciante. Vous avez été confrontée à des choses indescriptibles. Vous êtes très forte, très courageuse, très sage. Soyez toujours fière de vous. »

Parfois, elle a mal au ventre en pensant à son papa. Parfois, elle a envie de pleurer. Parfois même, elle pleure en pensant à lui, mais comme il n'est pas là, la promesse n'est pas piétinée. Elle pense à la petite fille qu'elle a été, à cette petite fille abandonnée dans l'obscurité et elle lui dit "Je te promets que ça va changer. Je te promets que c'est momentané. Tu commences par le pire, mais le meilleur arrive. Tiens bon. On va s'occuper de toi, je vais m'occuper de toi." Elle est fière d’elle. 

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12 mars 2018

# 5

Elle a commencé sa scolarité en débarquant dans une école dont elle ne comprenait pas la langue. Elle a été catapultée à l'école maternelle sans savoir parler français. Sans savoir ce qu'est le français. Sans savoir ce qu'est la France. Le comble de l'ironie est qu'elle en avait la nationalité. Être française sans le savoir. Pourtant, ses deux grandes personnes parlaient français couramment. Mais pas à la maison. A la maison, on respecte les traditions. A la maison, on regrette, on recrée pour ne pas oublier. A la maison, seule la Sainte Russie prévaut. Seul le russe est accepté pour communiquer. Le français, c'est pour saluer les voisins, faire les courses, acheter un ticket de métro, s'occuper de la paperasse et travailler. C'est à dire que, concrètement, quand on est enfant, il n'y a aucune raison de savoir parler français. Le français est utilisé pour parler avec les Français. Le monde extérieur. Le monde étranger. Les autres. Ceux qui les ont accueillis mais qui ne les comprennent pas. Ceux qui sont étrangers à leur propre monde. Ce qui est inconnu quand on a 3 ou 4 ans. Sa maîtresse l'appelait la sale petite étrangère. L'ironie du sort, c'est qu'elle s'appelait Madame Ben Soussan, Ben Saïd ou Ben quelque chose d’autre. Elle a compris vers l'âge de 20 ans que Madame Ben Soussan avait été, au mieux, une maîtresse d’école dotée d'un sens de l'humour douteux, au pire, une maîtresse d’école qui se foutait vraiment de la gueule du monde. Des décennies après, Madame Ben Soussan reste un souvenir vivace.

La nourriture était russe. Les livres étaient russes. Les librairies étaient russes. Les conversations étaient russes. Le thé était russe. Les icônes accrochées aux murs étaient russes. L’église était russe. L’école du jeudi, où on allait en guise de centre aéré, était russe. Les amis étaient russes. Les vacances d’été étaient passées entre Russes. Les scouts étaient russes. Le plus drôle, le fin du fin, le nec plus ultra : la littérature française était traduite en russe. Victor Hugo se lisait dans la langue de Pouchkine. Alors que l’édition originale était parfaitement lisible et compréhensible par les grandes personnes. Mais il fallait recréer ce qui n’existait plus. Il fallait pleurer le passé. Il fallait se remémorer. La vie quotidienne était un travail de mémoire infinie. Le deuil ne se faisait pas.

Je ne sais pas s’ils parlaient français avec un accent ou non. J’ai tout entendu. Des « Oui, ils avaient un petit quelque chose, on entendait un léger r roulé et un léger chuintement lorsque tes grands-parents parlaient » et, à l’inverse, des « Pas du tout, aucun accent, ils parlaient français comme toi et moi ». Je n’ai aucun souvenir audible d’eux. Des photos, des écrits. Aucun son. Je crois me souvenir qu’il s’adressait à moi en russe. L’inverse aurait été hautement improbable. J’étais encore un bébé. Je me souviens de lui comme d’une personne me serrant très fortement contre lui, pour ne pas que je tombe de ses genoux. J’ai le souvenir de lui me disant, vraisemblablement en russe, quelque chose comme : « Tu es une petite fille très intelligente, quelle joie d’être ton grand-père ». Je n’ai aucun moyen de savoir si mon cerveau a imaginé cette phrase de toute pièce, ou s’il l’a réellement prononcée de son vivant, devant moi. Des années après, une phrase similaire est revenue. Un jour, je suis tombée sur une photo de famille. Tout le monde l’entourait, tout le monde était placé par ordre croissant, en rang d’oignon. Il était le patriarche. Le regard fixe éternisé par l’objectif, le menton fièrement levé, l’air impassible. Fier comme un coq en pâte. Droit comme un i. La petite dernière trônait sur ses genoux, bien serrée contre lui, protégée d’une éventuelle chute par une paire de bras croisés. La petite dernière, c’est moi.

Quand il est entré dans sa vie, quand ils ont décidé de construire quelque chose ensemble, il a été accueilli comme du poisson pourri. Il était un poisson pourri. Seule la fratrie a accepté de l’accueillir en lui parlant français. Le patriarche et la matriarche, puisqu’il y avait un standing à tenir envers la Sainte Russie, lui adressaient la parole exclusivement en russe. Le pauvre étant franco-français de France française se trouvait bien en peine pour pouvoir communiquer avec ses futurs beaux-parents. Il a eu l’intelligence d’esprit d’apprendre à dire quelques mots, histoire de bafouiller des politesses en entrant chez eux. Mais les dîners se faisaient, invariablement, dans une langue qui lui était étrangère. Les étrangers le rendaient étranger. On peut trouver la chose ultra violente. Humiliante. Condescendante. Incroyable. Horrible. Je trouve cette histoire à mourir de rire. Quand j’y pense, quand je leur parle dans ma tête, je m’adresse à eux en leur disant « NAN MAIS VOUS ETES SERIEUX LES MECS, MAIS QU’EST-CE QUE VOUS A FAIT MON PAUVRE PAPA POUR QUE VOUS LUI FASSIEZ UN ACCUEIL TRIOMPHAL DE LA SORTE ?! FRANCHEMENT VOUS ETES VRAIMENT GRAVOS, QUELLE BANDE DE BRAS CASSES DU CERVEAU RAMOLLI » D’une certaine manière, je les comprends tout à fait. D’une certaine manière, je pense qu’ils ne pouvaient pas faire autrement. Elle a été la seule à ne pas choisir un mec comme eux. Elle a été la seule à vouloir un mec qui ne connaisse pas l’église russe, la nourriture russe, l’école russe du jeudi, les amis russes, le thé russe, le scoutisme russe, le Russe et la Russie. Ils ont été ce qu’on appelle un couple mixte. C’était une question de survie. C’était une question identitaire. C’était une question d’adaptation, d’appartenance, d’intégration. Pour eux, c’était un affront, une lubie, une connerie, une folie, un rejet, une honte, un camouflet, une insulte. Notre fille épouse un Français. Notre fille a accessoirement la nationalité française, ainsi que nous-mêmes, mais c’est un détail grotesque causé par les horreurs du XXe siècle. On est Russe avant tout. Français seulement sur le papier. Il n’a jamais été aimé. Il n’a jamais été apprécié. Paradoxalement, incroyablement, je n’ai jamais été rejetée. Je n’ai jamais été mal vue ou mal perçue. J’étais peut-être la fille de mon père, mais j’étais surtout la fille de ma mère. J’étais une petite princesse à qui on s’adressait en russe pour répondre à mes babils. Le mariage n’a pas duré longtemps, mais c’est une autre histoire. Sans rapport avec la Russie. Ce n’est pas elle la cause de leur divorce. Parmi celles et ceux de ma génération, je fais partie des rares à ne pas fréquenter un être aimé russophone et/ou étant de confession orthodoxe et/ou ayant une histoire familiale russe. Mon mec connaît autant la Russie que je connais Zanzibar. C’est pour lui un lointain pays dirigé par un dictateur à tête de loup complètement marteau, où il fait atrocement froid l’hiver et où les habitants postent sur internet des vidéos profondément stupides en raison d’une trop grande consommation de vodka. On m’a souvent dit que je suis le portrait de ma mère. Et c’est très bien comme ça. C’est très bien que comme mon père, il n’y connaisse rien. Pour moi, à mes yeux, sortir avec un mec plus ou moins russe reviendrait à ne pas avoir fait le deuil de son histoire familiale. Ou, dit encore plus crument, à ravaler son vomi. J’essaie de digérer l’histoire de ma famille. J’essaie de m’en détacher. L’accepter, l’étreindre, la regarder en face, puis la laisser partir. J’ai longtemps regretté et pleuré des souvenirs, des moments qui ne m’appartiennent pas. Je fais le deuil de pertes qui me sont inconnues. Je me décharge de ces fameuses valises qui ne sont pas miennes. Je les laisse sur le quai, je monte dans le train et je fais coucou par la fenêtre à ceux qui restent debout le long de la voie. Je les salue respectueusement, mais j’ai décidé de changer d’air. Une fois, parce que c’était important pour moi, j’ai demandé à Monsieur de venir avec moi à l’église russe. Pour qu’il puisse voir ce qu’est la religion orthodoxe. Pour qu’il puisse comprendre. J’ai une tête, un nom et des papiers français. Mais c’est plus subtil que ça. Les problèmes identitaires ont toujours été très subtils dans ma famille.

Chaque croix de baptême a son verso inscrit de trois mots russes, qui signifient « Sauve et protège ». Porter, avoir une croix de baptême revient à être sauvé et protégé. La mienne est au fond d’un tiroir. Je ne suis pas de ceux qui portent un signe religieux. Beaucoup de membres de ma famille la portent en permanence. Même sous la douche. J’ai un rapport à la foi très particulier. Je ne sais pas si je suis agnostique ou si je crois en Dieu. J'oscille suivant mon humeur. Je n’arrive pas à savoir. Je ne respecte pas les dogmes qui n’ont aucun sens à mes yeux. Je ne fais pas le carême. Je ne jeûne pas. Je n’ai rien à confesser. Je vais à l'église uniquement pour célébrer les mariages et les décès. J'évite les baptêmes, car, dans ma hiérarchie mentale, c'est bien moins important que célébrer l'amour d'un couple ou dire adieu à quelqu'un. J'ai le temps d'aller aux mariages et aux enterrements, mais moins aux baptêmes. J’évite autant que possible de mettre les pieds dans une église, pour justement ne pas être entourée de fins de races qui ont des problèmes de digestion. En 2018, l’allégeance à la Sainte Russie me fatigue un peu. C’est quand même 101 ans après la Révolution. Ca commence à faire long. La seule chose que je fais, c’est prier pour nos morts. Mais ça s’arrête là. Il n’y aura pas de mariage religieux. Il n’y aura pas d’appartement béni. Il n’y aura pas d’enfant baptisé. Il n’y aura rien de tout ça. Ma mère a accouché avec une icône de la Vierge posée à ses côtés. Sa mère n’était plus là pour l’accompagner dans la maternité. Alors Sauve et protège.

Quand on voyage, quand on part loin, il faut respecter un rite pour être sauvé et protégé. Il faut s’asseoir quelques instants, plusieurs minutes, en silence. Rester immobile sur une chaise. Puis se lever et partir. Je n’ai jamais su ce qu’il fallait penser, ni même s’il fallait penser à quelque chose, ou au contraire être dans un état méditatif et accueillir le néant cérébral les bras ouverts. J’ai voyagé récemment. J’étais presque à l’autre bout du monde. Elle n’a pas pu m’accompagner à l’aéroport, j’y suis allée en Uber. Elle a tenu à me rappeler, le matin en partant au travail « Tout à l’heure, tu penseras bien à faire ce qu’il faut faire avant de voyager. » J’ai appelé ma mère quelques minutes après. Il était encore une heure décente en France. Je lui ai demandé à quoi on pense quand on s’assoit. S’il faut réciter le Notre Père, le Credo, penser au voyage, bénir le pilote et le copilote, invoquer son ange gardien ou sa sainte patronne, rendre hommage à ses morts, penser à la maison qu’on quitte ou, au contraire, à celle qui nous attend, ou bien, penser à rien du tout. Elle m’a dit « Tu penses à ce que tu veux. » Ce n’était pas vraiment aidant. J’ai passé toute la journée à me promener une dernière fois dans ce pays si particulier, je suis rentrée chez elle, j’ai vérifié une dernière fois l’emplacement de mon passeport, j’ai commandé un Uber, j’ai vérifié que les volets étaient bien fermés, j’ai refermé la porte derrière moi, j’ai mis la clef dans la boîte aux lettres et je suis montée dans la voiture. En oubliant de m’être assise. En oubliant de faire en sorte d’être sauvée et protégée. Je m’en suis rendue compte à l’aéroport. Un immense « MERDE » est sorti tout seul. Quand on voyage à plusieurs, je n’ai pas à y penser, car tout le monde le fait ensemble. Mais quand je voyage seule, je l’oublie tout le temps. Je me suis précipitée vers le premier siège libre dans mon champ de vision et je me suis assise, immobile, le regard fixe, sans rien faire. La personne à mes côtés m’a regardée un peu bizarrement. Un peu plus loin, j’ai vu un homme faire ses prières devant la porte d’embarquement. Ce n’était pas la même religion que la mienne, mais j’ai parfaitement compris l’idée. Pour les petits voyages en train, on s’en fout un peu, mais quand il est question de faire plusieurs milliers de kilomètres dans les airs, on ne déconne pas avec Sauve et protège. Elle m’a écrit plusieurs lettres, lorsque j’étais enfant, disant entre autres, au mot près « Que Dieu te garde. Que ton ange gardien et ta sainte patronne veillent sur toi. Que Dieu soit avec toi. » Elles sont rangées au fond d’un tiroir. D’une certaine manière, ce sont des porte-bonheurs. C’est exactement comme ma croix de baptême et mes icônes : ça ne sert pas à grand-chose, c’est recouvert de poussière, c’est dans les entrailles de mon bordel, mais par principe, je les conserverai toute ma vie. Par principe, je mourrai avec Sauve et protège dans les parages. Avant sa mort, quand c’était vraiment la fin, je lui ai demandé si elle avait envie qu’on appelle un prêtre, orthodoxe ou non orthodoxe. Elle aimait avoir le choix. Elle accordait beaucoup d’importance au choix. Je lui ai dit qu’on pouvait faire du tutti frutti, un orthodoxe ou n’importe qui d’autre, à sa convenance, on n’est pas sectaire ici, mais que je voulais savoir si elle avait besoin de quelqu’un ou quelque chose avant de mourir. Elle a fait non de la tête. J’ai compris qu’elle était parfaitement à l’aise dans ses baskets, droite dans ses bottes, prête à mourir. Elle a juste eu droit à la prière des morts une fois que tout était terminé. J’imagine la même chose pour moi. Je n’ai jamais compris le concept de confession. Un jour, il y a longtemps, elle m’avait dit que pour baptiser quelqu’un, il suffisait juste de faire sur la personne le signe de croix avec de la flotte et de dire « Je te baptise Au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, Amen. » Elle m’avait précisé que le Perrier ou l’eau du robinet pouvait très bien faire l’affaire, qu'on se débrouille avec ce qu'on a sous la main. Je lui avais répondu que je n’avais pas à savoir ça, car cela ne me concernait pas, car je ne suis pas un prêtre mais surtout une femme, que les femmes ne baptisent pas, que les laïcs ne baptisent pas, donc je ne baptiserai doublement pas, qu’on ne baptise pas dans le métro ou à la Fnac, qu’il y a tout un cérémoniel, toute une procédure qui ne me concerne pas, et que je me fous un peu de savoir baptiser avec un Perrier citron ou de la Cristalline. Elle m’a répondu un magnifique « On ne sait jamais ce qui peut arriver dans la vie » qui m’a autant donné envie de pleurer que foutu des frissons le long de la colonne vertébrale. Je lui ai répondu que son « On ne sait jamais ce qui peut arriver dans la vie » n’était pas valable, que je n’allais vraisemblablement pas me trouver au front, que personne n’allait faire une crise cardiaque sous mes yeux, et que, QUAND BIEN MÊME, si un jour au cours de ma vie quelqu’un me meurt sur la gueule, il pensera d’abord à dire « Préviens ma femme » plutôt que « Baptise-moi ». Elle m’a re-répondu « On ne sait jamais. » Je suis allée voir sa sœur en lui disant qu’elle était complètement maboule. La sœur, pareillement maboule, a affirmé que « Si elle t’a dit ça, c’est qu’elle avait ses raisons, de toutes façons on ne sait jamais, elle a bien raison, on ne sait jamais. » J’ai longtemps vécu avec ce on ne sait jamais au-dessus de ma tête. Et puis, un jour, j’ai décidé que c’était inutile de craindre quelque chose qui n’arrivera vraisemblablement jamais et que, au pire, au pire du pire, au pire du pire du pire, « Je te baptise au Nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, Amen » n’est pas bien sorcier à retenir. Ca sortira tout seul si ça doit sortir un jour. J’éclate de rire autant que je serre les dents en visualisant la scène.

Ils parlaient tous russe entre eux. Ils lui parlaient russe quand j’étais dans son ventre. Ils lui parlaient russe quand j’étais à ses côtés. Je ne me souviens plus s’ils me faisaient gouzigouzi en russe ou en français. Elle me berçait en russe. Elle me chantait des comptines en russe. Elle me lisait des livres russes en les traduisant simultanément en français. Cela donnait lieu à des tournures de phrases assez étranges. Le livre est toujours là. A moitié dépiauté, en partie re-scotché, mais toujours là. Elle refusait de me parler en russe. Elle s’obstinait à me parler uniquement, tout le temps, exclusivement en français. Mais tout le reste de l’univers, l’univers des grandes personnes de ma famille, l’univers de ceux parlant à ma maman était en russe. Dans la rue, on parlait français. On s’adressait à moi en français. Mais on lui parlait en russe à elle. J’étais une plante verte. Exactement comme mon papa. Pourtant, je crois que je comprenais. Je crois que je répondais à tout en français. Je crois que je m’immisçais dans les conversations, je crois que je demandais à ma mère de me traduire, je crois que je boudais, que je rouspétais, que j’entrais dans une colère noire car on ne me parlait pas russe. Et quand on me parlait russe et que je répondais en français, on m’engueulait en disant que je ne faisais pas d’efforts.

Un jour, ma mère m’a dit « Je t’aime trop pour parler russe avec toi. Je t’aime et on parle en français. »

Je la suppliais pour l’apprendre. J’avais un cahier Chipie format A3. Je lui ai demandé de me recopier chaque lettre en majuscule et en minuscule, pour que je m’entraîne à les tracer. Promis, vraiment, c’est la seule chose que je te demande. Promis, je ne t’embêterai plus avec ça. J’étais allée fouiner en cachette dans les dossiers du chœur de l’église russe. Les partitions et d’autres documents étaient rangés dans des classeurs, dont chaque tranche était annotée d’une écriture en pattes de mouche. En russe. J’ai regardé ces classeurs à plusieurs reprises. Longtemps. Seule. Une fois que l’office religieux était terminé, quand tout le monde se faisait la bise pour savoir comment ça allait. J’ai demandé à quelqu’un de me lire une phrase à haute voix, de manière lente et distincte. J’ai enregistré les sons dans ma tête. J’ai photographié mentalement les lettres, qui de toute façon étaient dans mon cahier Chipie A3. Je savais déjà parfaitement lire, donc l’exercice était un peu fastidieux, mais pas impossible. C’était juste de la gymnastique cérébrale. Un jour, j’ai pris une feuille A4 aimantée sur le frigo d’un membre de ma famille. J’ai ânonné devant tout le monde ce qui y était écrit. Personne n’a réagi. Personne n’a rien dit. C’est normal de savoir lire. C’est la base. On ne va pas la féliciter pour si peu. J’ai appris à lire le russe toute seule, comme une grande, à l’école primaire, mais personne n’y voyait rien d’extraordinaire. Je suis la seule à m’en souvenir. Je suis la seule à trouver l’anecdote marquante et, surtout, révélatrice.

Parce qu’elle avait de grandes espérances à mon égard, parce que j’étais, à ses yeux, promises à un brillant avenir, il fallait que je sois dans un collège excellent. Le collège du coin, qui était tout à fait acceptable, n’était pas suffisant. L’acceptable n’est pas suffisant. Seule l’excellence compte. Il a fallu trouver un stratagème pour expliquer pourquoi le collège du coin n’était pas un choix possible. Alors on a trouvé : j’étudierai le russe en première langue. C’était un deal parfait. J’arrêterais de faire chier le monde avec mon cahier Chipie A3 que je trimballais partout, j’aurais des cours dignes de ce nom, des vrais cours de russe, donnés par un vrai enseignant, et pas des informations glanées ici et là, quémandées après l’office religieux, et puis de toute façon, ma chérie, je ne comprends pas, pourquoi tu ne demandes pas à ta maman de t’apprendre le russe ? Pourquoi tu regardes les classeurs du chef de chœur rangés dans le coin ? Vraiment, ça serait plus pratique pour tout le monde si tu parlais russe avec Maman. Tu sais très bien que Maman parle parfaitement russe. Tu sais très bien que c’est sa langue maternelle, alors à quoi bon farfouiller ici ? Soudain, il était acceptable aux yeux de ma mère que je m’intéresse au russe. C’est le collège qui a tout changé. La prof n’était pas dupe. D’une part, le monde est tellement petit que tout le monde se connaît : elle me demandait de temps en temps comment allait telle personne de ma famille. D’autre part, elle avait appris, je ne sais comment, que ma mère faisait partie du milieu. Elle croyait, à tort, que j’avais des cours particuliers à la maison. Grave erreur. Quand je n’étais pas sûre d’un exercice, quand je pensais avoir mal compris une leçon, ma mère ne m’était d’aucune aide. Ma mère était incapable de m’aider, puisque ma mère m’aimait trop pour me parler en russe. L’anglais, il n’y avait pas de problème, le latin et le grec, cela remontait à trop loin pour qu’elle puisse me donner un réel coup de main, mais le russe, c’était tout bonnement impossible. Ca s’est tout de même terminé, un jour, par une prof particulière venant chez moi durant plusieurs heures, pour vérifier quelques points précis qui m’étaient assez obscurs. Il lui était impossible de faire autrement. Il lui était impossible de me parler russe. Il lui est toujours impossible de me parler russe. Je la vois l’écrire, je la vois le lire, je l’entends le parler au téléphone. Mais aucun de ces moments n’est partagé avec moi. Elle m’aime trop pour me parler russe. On peut avoir une soudaine lubie d’anglais et se mettre à jacasser dans la langue de Shakespeare, comme ça, pour rigoler. Rien de plus exotique, rien de plus oriental.

J’en fais un blocage. Le seul endroit où j’ai réussi à parler et écrire convenablement russe était entre les quatre murs du collège, puis du lycée. Ailleurs, je n’y arrive pas. Je m’interdis de le parler et de le comprendre, puisque personne ne s’est directement adressé à moi dans cette langue. Parfois, je rêve en russe. Je rêve beaucoup en russe lorsque je suis en Russie. Mais je me force à leur parler anglais. Je ne sais faire autrement. Parfois, quand je suis en France, des mots russes apparaissent dans mon esprit, au milieu de nulle part, dans les moments qui ne servent à rien. Dans le métro. Au milieu d’une file d’attente. En préparant mon repas. J’ai plein de dictionnaires français-russe et russe-français à portée de main. Ce sont parfois des mots du quotidien, d’autres fois des mots très recherchés. Si je ne suis pas chez moi, j’essaie de me souvenir phonétiquement de ce que j’ai entendu, et je me plonge avec précipitation dans un dictionnaire en rentrant chez moi. Une fois, c’était le mot signifiant « miraculeux » ou « miracle », je ne sais plus, qui a fait pop dans mon cerveau. J’y ai vu un signe. J’aime bien voir des signes. Je n’ai aucune explication rationnelle. Je ne sais pas s’il s’agit de restes de conversations entendues quand j’étais bébé et petite fille. Je ne sais pas s’il s’agit de blagounettes faites par mes morts, pour me faire comprendre que, vraiment, ça serait bien de s’y remettre, quel dommage d’avoir tout perdu alors que tu te débrouillais bien au lycée, et puis, quand même, il ne faut pas nous oublier. Je ne sais pas.

Il y a quelques années, des amis de ma famille sont venus séjourner en France. Elle parlait russe, anglais et français. Je ne me souviens plus si son français était parfait ou ponctué de silences et d’hésitations, mais je me souviens très bien avoir parlé français avec elle. Lui parlait uniquement russe, mais comprenait l’anglais. J’ai beaucoup parlé avec lui. On a parlé de nos goûts respectifs en matière de livres. Je me souviens lui avoir dit que j’étais absolument navrée de ne pas savoir parler russe, que j’en avais honte, mais que c’était comme ça. Je ne sais plus si j’ai prononcé cette phrase en russe ou en anglais. Il est tout à fait possible que j’ai dit ces quelques mots en russe, car, comble de l’ironie, je connais très bien les mots pour désigner la déception, la honte et la tristesse. J’ai passé le reste de la journée à parler avec lui en anglais, tandis qu’il me répondait en russe. A la fin de la journée, il m’a regardée droit dans les yeux, en prononçant cette phrase « Tu sais parler russe. Tu as tout compris. On a passé la journée à parler ensemble. On a passé la journée à parler ensemble, toi en anglais, moi en russe. Je ne parle pas anglais par fainéantise, car j’ai passé l’âge d’apprendre une langue, mais au fond, je connais l’anglais. Et toi, je te promets que tu parles russe. Tu t’interdis de le parler. Mais tu le parles. Comment peux-tu expliquer le fait que nous ayons discuté toute la journée ? » Je lui ai dit qu’on avait juste parlé de bouquins, et que les noms propres sont audiblement reconnaissables dans n’importe quelle langue. Zola, ça se prononce pareillement en russe, turc ou japonais. J’ai persisté dans ma méconnaissance du russe. Il en était navré. Il a voulu poursuivre, il a voulu me convaincre, il a terminé par un « Admet au moins que tu le comprends parfaitement. » Je ne l’ai jamais admis. Je ne l’admets pas.

J’en ai parlé avec elle lors de mon récent voyage. Elle parle uniquement russe et anglais. Pas un mot de français. Je lui ai dit lors d’un dîner regretter amèrement de ne pas savoir parler russe. D’avoir un niveau ras des paquerettes voire bébé cadum. Un « Well, we can practice right now if you want. » m’a laissée sans voix. Je l’ai beaucoup écoutée. Je me suis laissée bercée par sa voix. C’est une langue qui me berce. C’est la langue dans laquelle ma maman me chantait des comptines pour m’endormir. Je répondais par des petites phrases. Je l’écoutais me raconter des histoires de famille, certaines connues, d’autres inédites, et je ponctuais par des timides « Mais, c’est sa fille qui a dit ça ? », « Tu as dit qu’il est parti, c’est vrai ? » « Je ne comprends pas, répète s’il te plaît. » Elle me félicitait à chaque phrase, comme si j’avais 4 ans et demi. Comme si je lui présentais fièrement un gribouillage venant du fond du cœur. Elle m’a dit que je suis extrêmement dure avec moi, extrêmement exigeante, que je le comprends parfaitement, qu’il me suffit de le pratiquer, de me remettre à le lire, de me remettre à l’écrire, de me remettre à le parler. Elle m’a dit « yapluka ». Ca fait des années que, chaque 1er janvier, j’essaie de me promettre que cette année sera la bonne pour le retour du russe. 2018 est loin d’être terminé, mais j’ai tout de même des doutes. Je n’ai pas encore le déclic. J’ai des tonnes de bonnes excuses, toutes plus merdiques les unes que les autres. J’ai été entièrement d’accord avec elle lorsqu’elle a affirmé que « Tu n’es pas ta mère. Tu n’es pas comme elle. Tu fais tes propres choix. Alors tu peux décider de te remettre au russe. Ce n’est pas si difficile que ça. C’est juste un problème dans ta tête, mais tu peux y arriver. » Cette année, j’ai décidé d’arriver à apprendre à conduire. C’est tout un poème. Je prends le bidule à bras le corps, je me fais violence, alors que ce n’est pas gagné. J’ai décidé de me ménager, en m’imposant le russe pour une prochaine fois. Je ne sais pas encore si c’est une excuse merdique, ou si j’y arriverai un jour. C’est plus subtil qu’une question de volonté. Ce n’est pas qu’une question de volonté. C’est une question de famille. C’est une question d’identité. C’est une question d’histoire. C’est une question de vie.

Je fais souvent des rêves. Ils sont signifiants à mes yeux. Je n’ai aucune preuve me permettant de soutenir mordicus qu’il s’agit de conversations échangées véritablement avec des personnes connues autrefois. Pourtant j’y crois. Au fond de moi, je sais que c’est ça. Un jour, une nuit, j’ai rêvé de mes grands-parents. J’avais l’âge d’aujourd’hui. Je leur rendais visite. J’allais prendre un thé russe chez eux, avec leurs photos russes accrochées aux murs de leur appartement français à côté des livres russes posés sur leurs étagères françaises. Je buvais mon thé russe à leurs côtés, assise sur une chaise vraisemblablement française. Ils m’ont regardée avec un regard immensément bienveillant. Ils se sont adressés à moi, peu importe s’il s’agissait du russe ou du français, en disant précisément « Regarde-toi. Tu ne peux savoir à quel point nous t’aimons. Tu es une vraie française, une belle jeune femme française, avec un visage français, des manières françaises, un caractère français, un esprit français, une voix française. Et tu ne nous oublies pas, et tu n’oublies rien. Quel bonheur, quelle joie de t’avoir. Nous sommes toujours à tes côtés, nous sommes avec toi de jour comme de nuit et nous sommes fiers de toi. Nos malheurs ne sont pas les tiens. Les malheurs du passé ne t’appartiennent pas. Seule ta vie t’appartient. »

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17 févr. 2018

# 4

Réveiller les morts n’est jamais simple. Retranscrire leur vie, après que tout se soit terminé, après que tout ait été vécu, relève de la gageure. L’ultime défi est d’avoir un espace-temps autre. Un siècle s’est passé, et bien plus encore. La langue n’est pas la même. Plusieurs langues maternelles entrent en compte, dont une qui ne m’appartient pas. La langue, l’espace et le temps jouent en ma défaveur. Ce travail a lieu autant pour eux que pour moi. Ce n’est ni un témoignage, ni un hommage. Comment témoigner de choses qui me sont inconnues ? Comment rendre hommage à des personnes jamais côtoyées ? Les ombres ne sont pas assez tangibles pour en faire quoi que ce soit. Et pourtant. Ce sera quelque chose d’hybride. Un état des lieux. Un souvenir. Une reconstitution. Un essai de réponses à des questions vaines. La suite de trois points de suspension. Cela ne sera pas vain. Rien n’a été vain. Tout est logique. Tout s’entrecroisera. Il y a toujours eu un côté magico-religieux. Quelque chose de suranné, d’inconnu, de familier, de déjà-vu, de palpable, d’hésitant. C’est uniquement du déjà-vu.

Il faudra être méthodique. Il faudra faire un plan. Il faudra faire des recherches, ici et peut-être ailleurs. Il faudra se souvenir. Il faudra décortiquer. Il faudra trouver le juste milieu entre la supposition, l’hypothèse, l’éventualité, le petit doigt qui dit, le flair qui pressent, l’inspiration et ce qui a réellement eu lieu. L’inspiration de faits réels sera réelle. Aucune direction n’est définie. Rien n’est définitif.

Je fais partie de ceux qui confondent valise et coffre-fort. Je suis de ceux qui partent avec une valise de plusieurs dizaines de kilos à partir du moment où je franchis le pas de ma porte pour quelques temps. Un épluche-légumes, du cirage, une bougie, des haltères, ça peut toujours servir en vacances. On ne sait jamais. J’exagère à peine. J’ai longtemps eu l’impression de traîner des valises qui ne m’appartenaient pas. Quelque chose de pesant, d’encombrant, de désagréable et de gênant. Quelque chose me rendant gauche. Rien de grave ou de dangereux. Juste désagréable. Mes arrières grands-parents avaient fui précipitamment la Russie. Je dis « précipitamment » mais je n’en sais rien. Je n’ai aucun moyen de savoir s’il s’agissait d’un choix réfléchi, mûrement calculé et préparé, ou s’ils ont fait leurs valises en catastrophe, en décidant que maintenant, vraiment, là il faut partir tout de suite. C’est maintenant. Maintenant ou jamais. Ils sont partis. Ils ont posé leurs valises en France. C’était cent ans avant aujourd’hui. C’était il y a un siècle. C’était aussi hier. Cent ans, ce n’est presque rien. Je ne peux témoigner de leur vie, mais, au fond de moi, je sais comment c’était. Je n’y étais pas, mais on me l’a suffisamment raconté pour que ma perception soit, je l’imagine, pas trop éloignée de la réalité. Hier et aujourd’hui peuvent ne faire qu’un.

Ils voulaient revenir en Russie. Ils ne pensaient qu’à ça. La Révolution, c’était temporaire. Les révolutionnaires étaient temporaires. Les exactions étaient temporaires. Les fusillés, disparus et morts de faim étaient temporaires. Les dénonciations étaient temporaires. L’effroi était temporaire. Tout n’était que temporaire. Après l’obscurité vient le jour. Le soleil se lèvera toujours demain. La promesse de l’aube. C’est mathématique. Ils écoutaient la radio, ils lisaient les journaux, ils décortiquaient leur correspondance, dans l’espoir de découvrir un signe, un mot leur permettant d’avoir de l’espoir. Ils avaient l’espoir d’avoir espoir. Ils attendaient. Ils n’étaient pas seuls. L’émigration russe se divisaient en deux catégories : les doux-dingues qui croyaient en une chose incroyable (ici : mes arrières grands-parents) et ceux qui ne croyaient plus en rien. Ceux qui voulaient revenir, ceux qui attendaient de revenir, et ceux qui décidaient de tirer un trait sur le passé, pour tout reconstruire ici. Deux cas de figure radicalement opposés : regarder derrière son épaule, attendre secrètement qu’on nous appelle au loin, et ceux qui ne pensaient qu’à l’avenir, après avoir éradiqué le passé. Mes arrières grands-parents vivaient donc dans l’attente du retour au pays. Des valises étaient préparées et placées dans l’entrée de l’appartement, en évitant de prendre le plus de place possible. Ce n’est pas une histoire inventée, ce n’est pas une création de mon esprit. Mes arrières grands-parents ont vécu pendant des années les valises trônant dans l’entrée de leur appartement. En écoutant la radio, ils espéraient un sursaut, un revirement de situation. Cela ne venait jamais. Ils ne l’auront pas vu de leur vivant. 1991 n’aura pas été vécu par eux, ni même la chute du Mur. Ils sont morts bien plus tôt. Ils n’étaient pas résignés. Ils y croyaient dur comme fer. Leurs œillères étaient vraisemblablement un moyen de survie. Un moyen de s’accrocher aux branches. Un moyen de sauver leur peau. Ils attendaient. Ca aura bien lieu un jour. Dans 6 mois sans doute. On n’est pas à 6 mois près. 6 mois après, rien n’a eu lieu, rien n’a bougé. Mais on peut signer encore pour les 6 prochains mois. On peut faire le pari. On peut parier que d’ici un an ou deux, là, vraiment, on aura parfaitement raison. On saluera les quelques Français dont on a fait connaissance, on engueulera nos copains russes qui refusent de rentrer à la maison, et on partira dare-dare, aussi rapidement que nous sommes arrivés. La précipitation sera toute autre. L’idée ne sera pas de fuir pour sauver sa vie, mais de courir pour rattraper le temps perdu. On peut laisser les valises dans l’entrée pendant ce temps. Au changement de saison, il faudra simplement changer le contenu, en préparant des vêtements plus ou moins chauds. Ils n’étaient pas chez eux. Ils étaient en exil. Ils étaient ici de manière temporaire. Ils n’ont jamais compris que le temporaire deviendrait permanent.

Mes arrières grands-parents ont vécu toute leur vie française avec des valises en partance pour la Russie dans l’entrée de leur appartement. Ils n’ont pas voulu s’enraciner. Ils n’ont pas pu le faire. Ce n’était pas un manque de volonté de leur part. C’était simplement quelque chose d’impossible. Promis, vraiment, un jour, tout ça sera fini et on pourra revenir là-bas. Promis, on est en France seulement pour être au vert, pour ne pas se faire buter. On se cache ici sans savoir qu’il faut vivre au grand jour. On se cache ici sans savoir qu’il n’y a plus rien à fuir, que tout est terminé. L’effroi ne sera plus leur allié. La tristesse et le mal du pays, si.

J’ai toujours trouvé cette histoire de valises immensément triste. Je n’en ai jamais pleuré, sinon je passerai ma vie à pleurer un passé qui ne m’appartient pas, mais j’ai toujours ressenti une grande tristesse à ce propos. Au lieu de créer un renouveau, au lieu de s’établir en bonne et due forme, au lieu de faire table rase du passé, ils n’ont pas réussi à se reconstruire. Ils n’ont pas réussi à passer outre. Ils sont restés bloqués dans le passé. Avec leurs valises au beau milieu de l’entrée. Des valises chiens de garde, prêts à aboyer, japper et faire le beau en cas de bonne nouvelle.

Je venais de la voir. Je venais de sortir de son appartement. Je lui en parle souvent. Je ne sais plus si je lui en avais parlé ce jour-là ou non. Peut-être avais-je parlé en rigolant de mes valises plus grosses que moi quand je prends l’avion. Peu importe. J’étais dans la rue. Je repensais aux valises que je me traîne. Je repensais aux valises qui sont derrière moi, que je ne peux apercevoir que du coin de l’œil, lorsque je regarde par-dessus mon épaule. J’ai pris une décision complètement dingue en pleine rue. J’ai décidé de visualiser ces valises au beau milieu de la rue. J’ai voulu les ouvrir pour connaître leur contenu. De la curiosité. Je n’avais jusqu’alors jamais pensé à ouvrir ces valises encombrantes. J’étais jusqu’à présent incapable de comprendre la raison de leur taille et de leur poids.

C’étaient deux énormes valises. Je dirai même : des malles. L’extérieur n’a pas tant d’importance que ça. Elles dégueulaient d’affaires. On ne sait jamais ce qui peut arriver, il faut savoir être prévoyant. Il faut pouvoir se sortir de n’importe quelle situation. D’où les malles dégueulantes. On bourre, on bourre, on bourre. Au pire, on peut s’asseoir dessus à plusieurs pour parvenir à les fermer. On y trouvait en vrac : des photographies, des lettres, un peu d’argent, des bijoux, des fourrures et des mouchoirs. Des photographies, pour ne pas effacer les visages. Des lettres, pour ne rien oublier. A défaut de se souvenir de leurs voix, on se rappelle leurs écritures. Pas trop d’argent, car cela ne sert pas à grand-chose. Le rouble n’a aucune espèce d’importance. Il n’a aucune valeur. Qui veut de l’argent venant d’un peuple s’entretuant. L’argent ne parviendra pas à tirer d’affaire. Les bijoux, si. Les bijoux s’échangent. Les bijoux se cachent. Les bijoux se cachent dans les corsages et les doublures. Les bijoux attisent la convoitise. Les bijoux valent bien plus qu’un repas et un lit. Et pourtant. Les fourrures sont chaudes et précieuses. Elles peuvent aussi servir de monnaie d’échange. Et on ne sait jamais : si on ne sait pas vraiment où loger, si on ne trouve rien à se mettre sous la dent, une fourrure peut toujours être utile. On ne sait jamais. Les mouchoirs. Les mouchoirs sont fins, presque transparents, et surtout brodés. On ne sort pas sans son mouchoir monogrammé. Voire : on ne passe pas une journée sans mouchoir. Un mouchoir sert à tout. On ne voyage pas sans son stock de mouchoirs. Ce n’est pas parce qu’on fuit, ce n’est pas parce qu’on renonce à tout qu’il faut perdre ses habitudes. C’est peut-être le seul détail nous raccrochant à notre vie d’avant. Ce n’est pas parce qu’on a les vêtements crottés de boue et les semelles défoncées qu’il faut en oublier le mouchoir brodé. Tout est une question de détail. Seuls les détails comptent. Les détails nous maintiennent en vie.

Je n’ai pas reconnu mes affaires. Rien ne m’était familier. Rien ne m’appartenait. Le seul point commun était le bordel, mais ce n’est pas suffisant pour faire de ces objets les miens. Je les ai longuement regardés. J’ai cherché des indices. J’ai cherché des preuves. Je ne sais pas ce que je cherchais, mais je cherchais. J’ai refermé les deux valises respectueusement, avec beaucoup de précaution. Je ne voulais rien abîmer. Il fallait laisser les reliques intactes. J’ai pensé très fort « Je suis désolée. Ce n’est pas à moi. C’est peut-être à vous, c’est même vraisemblablement à vous, mais vos valises ne sont pas les miennes. Je ne peux pas les traîner avec moi puisqu’elles ne m’appartiennent pas. Alors voilà, je les referme. J’ai bien tout regardé. Je n’ai rien dérangé, tout est à sa place. Je les laisse ici, je les laisse derrière moi, et vous en faites ce que vous voulez. Ne voyez aucune insolence, aucun mépris de ma part, mais ces valises sont plus les vôtres que les miennes. Les mouchoirs brodés, c’est terminé. Les fourrures, c’est plus vraiment possible. »

J’ai parlé de ces énormes malles à ma mère. Elle m’a dit qu’elle les connaissait. Sans jamais les avoir vues. Je n’ai pas parlé des broderies sur les mouchoirs. Je n’ai pas parlé de la couleur des fourrures. Elle m’a dit « je les vois noires » et « les mouchoirs étaient brodés ». Elle avait raison. J’ai appris à cette occasion qu’il y avait une histoire de fourrures ou de fourreurs dans ma famille. Je n’en avais jamais entendu parler. Rien ne m’étonne. Tout fait sens. Tout est logique.

Je continue de voyager avec du sopalin et un fer à repasser dans ma valise. Je continue de porter ma valise avec beaucoup de peine. A chaque voyage, même pour un tout petit week end de rien du tout, je porte un âne mort. Je n’ai plus jamais revu les malles. Les seules valises qui m'encombrent sont miennes. Et c'est mon choix.

Je pose une deuxième fois ces valises. Cette fois sur le papier. Il y a encore énormément de voyages dans le temps. Enormément d’histoires. C’est, j’espère, le début de quelque chose. Je laisse ces valises ici avec de la douceur, du calme et du soin. Elles ne m’appartiennent pas, mais doivent être en bon état pour le retour de leurs propriétaires. J’espère qu’ils viendront les récupérer une nuit, sur la pointe des pieds, quand les vivants dormiront. Ils verront comme on en a pris soin.

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06 févr. 2018

# 3

Je n’ai jamais vraiment su compter. Je n’ai pas d’appétence pour les chiffres. J’ai été élevée dans une famille de matheux, pour qui l’univers se divise en deux : ceux qui ont la science infuse (savoir compter, donc) et les autres. C’est plutôt pas de bol pour moi. Je me souviens de ma rentrée en CP. J’admirais la décoration de la classe (l’école était à mes yeux ma deuxième maison). La maîtresse avait bien fait les choses, les murs étaient recouverts d’affiches bariolées. L’ensemble était gai et chaleureux. Elle nous avait dit qu’il s’agissait de sa toute première année d’enseignement. Les preums de sa carrière, son baptême du feu, c’était nous. Elle s’en est excellemment bien sortie. Il y avait une frise à hauteur du plafond. Des chiffres de 0 à je ne sais plus combien. J’étais une petite fille sage, sérieuse et studieuse, mais avec comme principaux défauts d’être légèrement commandante en chef des armées et accessoirement colérique. L’inspecteur des travaux finis, c’est moi. Je me souviens lui avoir demandé à quoi servait la frise. A apprendre à compter, bien sûr. J’ai alors répondu « Elle est moche, compter ça ne sert à rien, il faut l’enlever et à la place on peut mettre d’autres belles décorations. » Une armée d’anges est passée. J’imagine qu’elle a compris à ce moment-là que le calcul mental et moi ferions 24. Je suis arrivée en classe en sachant déjà lire et gribouiller l’alphabet. On a fait un pacte : je ne suivais ni les cours de lecture, ni les cours d’écriture, mais je devais suivre les cours de mathématiques. D’ailleurs, je ne sais même plus si on parlait de « mathématiques », de « calcul », ou « d’apprendre à compter ». Je ne sais plus comment était dénommée la bête. Elle me donnait des livres à lire, je me mettais dans le coin bibliothèque et remplissais les questions posées spécialement pour moi. « Que penses-tu du personnage principal ? » « As-tu aimé la fin de l’histoire ? » « Aurais-tu fait les mêmes choix ? » C’était passionnant. Je la trouvais passionnante, et je pense que c’était réciproque. Elle voulait que je saute une classe, mais je préférais rester avec mes amis. J’avais peur de changer de cadre et de perdre mes repères. Je préférais faire passer le temps au coin bibliothèque que devoir faire l’effort de créer de nouvelles amitiés, avec des grands.

Pour les maths, il s’agissait plutôt d’un calvaire. En CP, ça allait encore, mais tout s’est corsé plus tard, avec la soustraction, la multiplication, et surtout la division. Je faisais tout de travers. Je ne pouvais pas m’empêcher de compter sur les doigts, même si j’arrivais une fois sur deux à un résultat erroné. Je sauvais ma peau en louchant sur les tableaux veleda de mes voisins. C’était de bonne guerre, je leur corrigeais en douce les dictées. En CM1, on a appris à convertir les heures en minutes et secondes. Je me souviens aussi d’obscures histoires de train en retard, de baignoire qui fuit ou de réduction pendant les soldes. Je me demandais tout le temps à quoi ça sert. Je me souviens avoir dit à ma maîtresse, qui, heureusement, m’aimait beaucoup et ne le prenait pas mal : « De toute façon, si on est coincé dans un train en retard, on attend, il n’y a rien à faire. » et autres « Les vendeurs connaissent la promotion du pull, on a qu’à leur demander combien ça coûte. » Je trouvais réponse à tout, sauf aux maths. La conversion des heures en minutes et secondes a été le premier psychodrame de ma scolarité. Elle est venue me voir après avoir rendu toutes les copies. Mon contrôle était encore entre ses mains. Elle était assez embêtée de m’annoncer un zéro. Elle n’était pas en colère, juste profondément navrée. J’ai donc eu un zéro, alors que j’étais l’une des princesses du bulletin scolaire. Je me souviens avoir pleuré toutes les larmes de mon corps. Elle voulait qu’on refasse le contrôle ensemble, pour voir ce qui n’allait pas. On l’a refait. Impossible de comprendre. Impossible de percuter. Niveau de compréhension : poisson rouge mort-né. Les contrôles étaient obligatoirement signés par les parents. Je n’ai pas feinté, je n’ai pas esquivé. J’ai dit de but en blanc « Je ne peux pas le faire signer. Je suis désolée. Je ne peux pas rentrer chez moi avec un zéro. Il ne sera donc pas signé. » Elle a eu l’extrême gentillesse de m’écouter et de ne rien rétorquer. Elle a compris. Mais elle a fait la grave erreur de ne pas prendre rendez-vous avec ma mère. Si jamais j’étais prof, si jamais j’entendais ce type de discours, je convoquerais immédiatement les parents pour comprendre pourquoi. Pourquoi il est interdit de revenir chez soi avec un zéro. Pourquoi une récréation transformée en cours de maths particulier a été un échec cuisant. Pourquoi et comment expliquer ce blocage. J’apprenais mes tables de multiplication en pleurant. J’avais besoin de couper des tartes ou des lasagnes pour avoir une vague compréhension des fractions. J’ai terminé l’école primaire avec d’excellents résultats. J’étais mauvaise en maths, je n’y comprenais rien, mais on ne m’en tenait pas rigueur. L’erreur était de fermer les yeux. L’erreur était de considérer que puisqu’il n’y avait rien à redire pour le reste, alors autant ne rien dire du tout.

Mon cerveau était étranger, imperméable aux abstractions mathématiques. Je savais imaginer, je savais rêver, mais je ne savais pas compter. Les mathématiques m’étaient impalpables. Une langue étrangère. Une chose pas pour moi. J’avais l’impression d’être la seule personne sur terre à ne pas être touchée par l’universalité des mathématiques. Plusieurs personnes de ma famille m’expliquaient qu’elles permettent de communiquer avec des personnes ne partageant pas la même langue. On peut tchatcher au fin fond de l’Amazonie avec un mec en pagne qui sait amadouer un perroquet dans une langue autre que la nôtre, grâce aux mathématiques. On peut discuter des pyramides égyptiennes ou des temples grecs grâce à d’obscures formules. On peut créer, inventer, imaginer des choses du futur, des choses aujourd’hui inimaginables, grâce aux mathématiques. J’étais donc vouée à l’obscurité. A mes yeux, les mathématiques étaient la seule et l'unique source de savoir. Si on ne sait pas compter, on ne sait rien.

J’en devenais bornée et réticente. J’en avais mal au ventre. Je maudissais Euclide et Pythagore, qui me donnaient des sueurs froides. J’avais des résultats catastrophiques au collège. Je faisais partie des meilleurs dans les matières littéraires. Mais l’angoisse des mathématiques était supérieure au bonheur d’apprendre chaque jour de nouvelles choses en histoire, français et langues. Certains profs étaient, d'une certaine manière, non pas des amis, mais des personnes pour qui j'éprouvais de l'affection. Des personnes dont le simple fait de les fréquenter et de les écouter me rendait heureuse. La joie d'assister à leurs cours était moins forte que la peur ressentie pendant mes heures de maths. Le négatif prenait le pas sur le positif. A cause des mathématiques, le verre était toujours à moitié vide. J'ai mis des années à comprendre que je me focalisais sur ce qui n'allait pas. Je faisais un rejet généralisé pour la physique-chimie. Les sciences trouvaient vaguement grâce à mes yeux, car j’arrivais à comprendre empiriquement ce dont il s’agissait. J’avais une vague idée de la logique de la chose : respirer, ce n’est pas sorcier. Les arbres, on en voit dans la rue. Le système reproductif, on en a tous une petite idée. J’avais besoin de concret pour le domaine scientifique, alors que j’arrivais parfaitement à comprendre l’abstraction présente d’une manière ou d’une autre dans le domaine littéraire.

J’avais un prof de maths d’une connerie infinie. Je pèse mes mots. J’ai eu la malchance de l’avoir trois ans au collège, alors qu’il s’agissait d’un grand établissement, comportant cinq ou six classes par niveau. Il me considérait comme une sous-humaine. J’étais à ses yeux une pas terminée du cerveau. Il n’était pas pédagogue. Il avait la pédagogie du hurlement et de l’humiliation. Aujourd’hui encore, je ne suis pas entièrement convaincue par l’efficacité de la chose. En revanche, je suis entièrement convaincue par sa brutalité. Plus que de la colère, c’était de la peur que j’éprouvais à son égard. Parfois, j’allais vomir avant ses cours. Il interrogeait les plus mauvais élèves au tableau, dans un silence de mort. C'était le pilori. On était plusieurs à avoir le ventre tordu pendant l'appel, avant de savoir qui allait passer à la casserole. Les jours de chance, j'éprouvais un véritable soulagement. Avant le prochain cours. Il fallait remplir le tableau noir de signes biscornus. Il fallait réciter les identités remarquables et autres théorèmes, puis résoudre les mystères écrits en blanc. Je récitais tout par cœur. Je connaissais même les formules à l’envers. Je récitais sans comprendre ce que ma bouche prononçait. J’étais une petite bête de foire : je connaissais par cœur les cours, mes cahiers étaient tenus avec propreté, mais mes exercices n’étaient jamais corrects. C'est lui qui m'a appris ce qu'est le sadisme. Aujourd'hui, j'ai énormément de peine pour lui. Son existence me désole sincèrement.

Mes parents s’arrachaient les cheveux. Ma mère me demandait sans cesse si j’étais bête ou si je le faisais exprès. Ces mots exacts "Tu es bête ou tu le fais exprès ?" Je ne répondais rien. Je ne savais pas si j'étais bête ou si je le faisais exprès. Je ne savais pas ce qui était le moins grave et le plus excusable. Je ne savais pas si j'avais le droit d'être bête, ou le droit de le faire exprès. Elle passait des heures assise à mes côtés, pour que je trouve les solutions des exercices de maths. Je n’avais pas le droit de quitter mon bureau tant que je ne trouvais pas le résultat. Ne comprenant ni la logique, ni la méthode à suivre, je donnais des nombres au pif. J’avais tout de même conscience de l’infinité du domaine numérique. J’avais bien conscience que j’étais mal barrée avec mes réponses données au pif. Mais c’était soit ça, soit le silence. On s’évertuait à me faire parler ce langage qui, à mes yeux, ne signifiait rien. Les mathématiques sont un trou béant ne donnant sur rien. Rien n’existe derrière ce mot. Rien n’en est palpable. On me payait des profs particuliers, des stages de soutien, des trucs chiants à mourir qui me ruinaient les vacances. Je ne voyais même plus mes points forts. Un « Bravo l’Averse » de la part d’une ou d’un prof littéraire n’avait à mon sens aucune importance. Point de salut sans les maths. Mon con de prof voulait me faire redoubler chaque année. Mes parents montaient au créneau : « L’Averse ne peut pas redoubler. » Les conseils de classe se transformaient en pugilat : d’un côté, le bloc littéraire me défendait bec et ongles, de l’autre, l’équipe des matheux me prenait pour une pauvre buse. Je n’ai jamais redoublé. J’ai la certitude que si je n’avais pas eu la chance d’être douée dans les matières littéraires, si j’avais simplement été « lambda », j’aurais eu une scolarité ruinée juste à cause d’une histoire de méconnaissance du calcul. C’était un collège très proutprout, très huppé. En troisième, nous devions apprendre en cours de sport à grimper à la corde lisse. Je n’avais aucune compétence es corde lisse, mais je ne le vivais pas trop mal. Je refusais de m’agripper à la corde, car j’avais l’impression d’être un petit cochon qui se dandine. Je me souviens de mes piteux essais, laissant mes mains marbrées de rouge au niveau des paumes, à cause du frottement de la corde. J’avais décidé que je ne montrais pas. Il fallait monter devant tout le monde, un à un. J’avais dit à ma prof que je ne le ferai pas. Elle a rétorqué du tac au tac « Vous savez, je vous dis ça comme ça, mais l’épreuve de la corde lisse est éliminatoire à Polytechnique, il faut donc savoir grimper pour votre avenir. » Je lui ai répondu encore plus du tac au tac « Je n’ai aucune raison de faire Polytechnique. Je n’ai aucune chance d’être admise à Polytechnique. Je suis en classe de troisième et je vais faire des études littéraires, donc la corde lisse n’a aucune importance pour mon avenir. » Elle m’a dit que j’étais impertinente et qu’elle allait convoquer mes parents car je refusais de monter à la corde lisse devant tout le monde, bien qu’elle m’ait vue essayer infructueusement pendant les entraînements en groupe. J’en étais furieuse. Je savoure encore aujourd’hui mon « Convoquez-les. Convoquez-les pour leur dire que je suis impertinente car je sais d’avance que mes chances d’admission à Polytechnique sont nulles. Ils le savent déjà. » Ma mère et mon beau-père n’ont jamais été convoqués. Ils ont été au courant de l’affaire corde lisse. Ils m’ont félicitée. « A ta place on n’aurait pas osé. »

Tout a changé au lycée. J’ai eu une nouvelle perception de moi-même. Au premier trimestre de la seconde, mon prof de maths, qui était d’une intelligence rare et qui m'a fait comprendre qu'on pouvait être prof de maths et une bonne personne, a écrit sur mon bulletin « Très grosses lacunes en mathématiques. Mais l’Averse est une élève très intelligente. » Il m’a dit un jour, alors que je rangeais mes affaires « Je pense que tu es dyscalculique. » Je le savais déjà. Je ne sais plus si j’avais déjà connaissance ou non de ce mot, je ne sais plus si je m’étais déjà renseignée ou non à ce propos, mais je le savais intimement. J’avais parfaitement pigé qu’il existe des personnes ne pouvant pas écrire correctement, et qu’il devait vraisemblablement exister la même chose pour le fait de compter. J’ai toujours voulu faire un baccalauréat littéraire. Il n’y avait personne à convaincre. Contrairement à un autre membre de ma famille, ce choix s’est fait sans crainte ni douleur. Elle m’avait ouvert la voie en déblayant le passage. Tous les autres ont étudié les mathématiques. Tous les autres ont dédié une partie de leur vie aux mathématiques. Il faut savoir que quand ma mère s’emmerde, elle fait de l'algèbre, des équations ou des choses dont j'ignore le nom. Ma maman, c'est celle qui pour s'amuser va calculer l'âge moyen des hôtesses de l'air en multipliant le nombre de bagages en soute par les litres de kérosène utilisés lors d'un vol Paris-Tokyo avec escale à Dubaï, sans oublier de soustraire l'orientation du vent et la vitesse de l'avion, après avoir divisé le turn-over des pilotes de ligne en fonction de la moyenne des grèves annuelles. Vers l’âge de 30 ou 35 ans, en proie à une crise de vie existentielle, elle a décidé de passer le capes pour être prof de maths (elle a raté ledit concours, mais sa crise mystique est passée). J’ai donc une maman plutôt portée sur les chiffres, et pour qui mon hermétisme est longtemps resté incroyable.

Je n’ai pas dit à mes parents que mon prof de seconde me pensait dyscalculique. J’ai gardé ça dans un coin de ma tête. Puisque les matières scientifiques n’étaient qu’un petit machin au coefficient ridicule pour le bac, il était inutile de s’appesantir à ce sujet. J’en avais suffisamment chié avec mon prof au collège pour remuer le couteau dans la plaie.

Mon prof de maths de première était tout aussi bien que celui de seconde. Il était arrivé en France récemment. Il faisait des fautes d’orthographe terribles. Il proposait des contrôles communs. C’est à dire que, concrètement, on était 3 ou 4 à plancher sur l’exercice. Concrètement, on pouvait ne pas savoir compter (moi) et être dans le groupe d’une personne sachant compter, et s’en tirer avec une note honorable. Il y avait parfois des contrôles individuels. Il avait la bienveillance de passer dans les rangs, pour commenter ce que nous faisions. Un jour, il a vu que je corrigeais toutes ses fautes sur son énoncé. Il en a été ravi. Il a fait le contrôle à ma place. Je réécrivais correctement ses « EZ » « ER » « É » « ÉS » et lui me faisait ses sombres histoires de fonctions linéaires. En parallèle, l’une de mes meilleures amies s’évertuait à me faire comprendre. Elle m’expliquait, me démontrait, répétait, encore, encore et encore. J’apprenais par cœur sans vraiment comprendre. Elle transformait ça en jeu. « Quand c’est gnagnagna, ton choix c’est ça ou ça ». « Quand il est écrit truc truc dans l’énoncé, alors ça induit bidule. C’est simple : avec truc truc tu fais bidule. Avec gnagnagna tu fais ça ou ça. » Je lui rendais la monnaie de sa pièce avec l’oral de français, puis l’année d’après, la philo. On s’est toutes les deux bien démerdées. On a fait la paire : truc truc et bidule.

J’ai eu 10 en maths, au bac. Cela a été ma plus mauvaise note du baccalauréat. Cela a été ma plus belle note. Je ne sais plus si j’en ai pleuré de joie ou non, mais il est certain que mes yeux en ont brillé. Cette fierté résonne encore aujourd'hui. J'ai réussi à obtenir la moyenne à ce putain de bordel. C'était, au sens propre, incroyable. Avoir la moyenne à une chose dont je ne maîtrise pas grand chose relève du mystère. Le reste était anecdotique. Je ne sais toujours pas comment je me suis démerdée. Le Dieu des mathématiques a sans doute eu pitié de moi ce jour-là. Je me suis souvenue des histoires de truc truc, gnagnagna et bidule.

J’ai appris quelques années après que lors de mes années lycée, ma mère avait lu en cachette un bouquin dénommé Mathématiques, ma chère terreur. Ca veut tout dire. Pas besoin de sous-titres. Elle ne m’en a pas parlé sur le moment. Elle m’a dit quelques années après « Je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas que tu ne comprennes pas. Je ne comprenais pas qu’une personne aussi intelligente que toi puisse ne pas comprendre quelque chose. Je ne comprenais pas que tu ne puisses pas tout comprendre. Je suis désolée. Je suis sincèrement désolée. Sache que ce n’est pas grave. Ce n’est pas grave de ne pas savoir compter. Moi, je ne sais pas écrire, mais je sais faire tout le reste. Toi, tu ne sais pas compter, mais tu sais faire tout le reste. Les mathématiques, c’est un détail. Les mathématiques, ce n’est pas ta vie. Il y aura toujours quelqu’un pour compter pour toi. Tu compteras sur des gens qui compteront pour toi. »

En tant que jeune adulte, il m’est déjà arrivé de perdre la boule face au fait de compter. J’avais 22 ou 23 ans, j’étais en train d’apprendre des méthodes pour le job de mes rêves. Et il a fallu compter des choses. Je me suis emmêlée les pinceaux. Je n’ai pas réussi. J'en ai quand même saigné du nez. J'en suis arrivée au point de non-retour de saigner du nez en pleurant dans les toilettes. J’ai téléphoné en panique à ma mère, toujours en pleurant, un mouchoir comprimant la narine fatiguée. Je lui expliquais la situation. Elle m’a dit « Tu respires. Tu sors prendre l’air. Tu arrêtes de pleurer. Quand ça ira mieux, tu me rappelles. » Je l’ai rappelée. Elle a compté pour moi, avec moi. Elle était mon cerveau et j’étais ses yeux. Je lui décrivais la situation qui se trouvait devant moi. Elle pensait et comptait pour moi. Je ne savais pas ce qu’elle faisait, ni comment elle faisait. Le résultat obtenu a été parfait. Ca a été l’élément déclencheur.

J’ai pris le truc à bras le corps. J’ai vu qu’il existait peu d’orthophonistes spécialistes en dyscalculie. J’ai compris que ça allait être tout un bazar. J’ai farfouillé sur internet. Je suis tombée sur une orthophoniste pour qui j’ai eu un coup de foudre orthophonique. J’ai pensé précisément « C’est cette personne qui va m’aider. » Je l’ai contactée. Elle avait une sombre histoire d’emploi du temps ingérable. Elle m’a demandé de venir chez elle. Je suis venue chez elle. Pendant deux ou trois séances. Elle m’a tout expliqué. Elle m’a posé énormément de questions. On est reparties à zéro. On est reparties de mon enfance et même de ma naissance. On a fait une thérapie des mathématiques. Elle m’a fait faire des tests. Elle m’a remis un dossier. J’ai toujours oscillé entre deux idées : avoir une phobie et un désintérêt énorme des mathématiques, engendrant une incapacité à comprendre. Ou bien, à l’inverse, ne rien comprendre aux mathématiques, être dans un flou artistique total, me provoquant un sentiment d’insécurité et d’incompréhension extrêmement fort. Elle m’a dit que j’avais les deux : une dyscalculie réelle et une peur panique des maths. Certains ont des palpitations nerveuses et la gorge sèche devant un serpent ou une foule. Moi, c'est devant un pourcentage à calculer, une règle de 3 à faire ou un exercice à résoudre. J'ai mis des années à essayer de les calculer. J'ai mis des années à essayer de comprendre la méthodologie. Et un jour, j'ai rendu mon tablier. J'ai pensé "Les mecs, là c'est fini, vous le faites à ma place, pour moi, je vous délègue le bébé". Et tout a changé. L'orthophoniste qui m'a un minimum sauvé la vie m’a dit « Vous savez, vous en faites ce que vous voulez, mais peut-être qu’il faudrait faire un travail sur vous-même. Il faut se libérer de tout le passé matheux de votre famille. Et, si vous le souhaitez bien sûr, peut-être qu’il serait intéressant de faire des tests pour savoir si vous avez un haut potentiel. C’est la manière polie pour parler des surdoués. Je pense que vous l’êtes, mais il faut faire des tests. »

Une personne extérieure répétait ce que ma petite voix intérieure me susurrait depuis des années. Je me souviens lui avoir dit « Je ne sais pas comment vous remercier, le mot merci n’est pas suffisant pour vous faire part de ma gratitude. Je ne sais pas quoi vous dire. » Elle m’a dit qu’elle était là pour ça. Qu’elle avait juste fait son job. Et que maintenant, promis, tout irait bien. De toute façon, le bac, c’était de l’histoire ancienne.

J’ai fait mon coming out auprès de la plupart des membres de ma famille. Je n’ai pas fait ça de manière solennelle, c’était au contraire informel. Pour deux d’entre eux, c’était autour d’une tasse de thé et de mandarines. J’ai dit de but en blanc que j’étais allée voir une orthophoniste pour la dyscalculie. La réponse a été sans appel : « De toute façon, ça n’a aucune espèce d’importance, tu es quelqu’un d’intelligent, quel que soit ton rapport aux maths. » J’aurais aimé qu’on me le dise à l’âge de 9 ans. J’aurais aimé qu’on me le dise pendant que je massacrais des gâteaux en les découpant en 37 parts et en en retirant 12,5 du plat à tarte. Mieux vaut tard que jamais. Pour quatre autres, la discussion a eu lieu dans une chambre, dans le métro, dans la rue et dans une autre rue. Tout le monde s’en doutait, tout le monde le savait, mais personne ne m’en parlait. Personne n’a parlé de l’éléphant au milieu du magasin de porcelaines.

L’unique chose qui m’attriste, l’unique chose que je trouve dommage est le fait que personne n’ait vraiment su comment réagir. Je ne sais même pas si, un jour, j’ai réussi à dire « C’est l’obscurité la plus totale, je suis dans les ténèbres, c’est une langue étrangère, c’est inaudible, et c’est tout sauf un manque de volonté de ma part. Ce n’est pas ma faute, c’est au-delà de ce que je peux et veux faire. Ce n’est pas de l’entêtement de ma part, c’est de l’impuissance. Les mathématiques me rendent impuissante et démunie. C'est comme essayer de voir distinctement, en étant myope, avec du savon dans les yeux, en les ouvrant la tête sous l'eau. C'est comme être face à une personne parlant une autre langue qui nous hurle dessus, sans qu'on sache le pourquoi du comment. C'est comme ne pas avoir les mots adéquats pour exprimer une situation ou un sentiment. C'est le néant cérébral. Les mathématiques, c'est le néant. »

Aujourd’hui, j’accepte de ne pas savoir compter correctement. J’accepte de me foirer chaque fois que je cuisine, à cause des recettes pour 6 personnes à transformer pour 5 convives. J'accepte d'en faire toujours trop ou pas assez, mais jamais la quantité nécessaire. J’accepte de mettre du temps à lire l’heure. J’accepte de ne pas savoir diviser. J’accepte de demander aux vendeurs le prix d’un pull soldé et je me contrefous des trains en retard. J'accepte de ne pas être capable de savoir le nombre de carreaux de céramique à acheter pour recouvrir une baignoire. J'accepte de me foirer une fois sur deux en faisant des emballages cadeaux, pour cause de mauvais discernement de la surface de papier cadeau nécessaire à l'emballage. J'accepte de connaître très peu de numéros de téléphone par coeur et de mettre des mois entiers à retenir mon nouveau code de carte bleue. J’accepte de demander à ma mère ou à d’autres de compter pour moi. J’accepte de regarder Excel d’un œil dubitatif. J’accepte de ne pas avoir de compas dans l’œil et de ne pas savoir évaluer une distance, une surface ou une durée. J'accepte de dénombrer les choses en faisant des petits bâtons sur une feuille de papier. J’accepte de compter sur mes doigts ou de dégainer mon téléphone pour additionner le prix de mes achats avant de passer à la caisse. J'accepte de ne pas tout savoir, de ne pas tout pouvoir faire, de ne pas être parfaite. J'accepte l'existence de l'obscurité, mais elle ne me fait plus peur. Nous cohabitons ensemble : elle ne m'emmerde pas, et je ne recherche pas sa compagnie. Nous cohabitons en bonne intelligence. Elle est ici, elle est comme ça, je suis ici, et c'est comme ça. Il n’y a plus d’insomnie, ni d’attaque de panique. Je suis très curieuse de savoir, si j’ai des enfants plus tard, s’ils sauront ou non compter. Si oui, tant mieux pour eux, ce sera une bonne chose de faite. Sinon, on dédramatisera ensemble les ténèbres, en flinguant des gâteaux et des pizzas en 37 parts pour essayer de percevoir ce qu’est une fraction. On en rigolera. On fera tout pour éviter les larmes et les saignements de nez. On verra la lumière ailleurs.

 

Posté par apreslaverse à 05:47 PM - Commentaires [4] - Permalien [#]
24 janv. 2018

# 2 bis

J'ai eu la lumineuse idée de corriger une faute de frappe lors d'un trajet dans le métro. A la place, j'ai effacé tout mon article, qui, bien sûr, n'a été enregistré nulle part ailleurs. C’est assez con. Je m’en souviendrai.

L'idée est donc de tout réécrire, même si, bien sûr, les mots et les souvenirs ne viendront pas nécessairement dans le même ordre.

Je l’aimais viscéralement. Je continue de l’aimer viscéralement. Plus que ma tante, elle était mon modèle. Elle était, avec ma mère, ce que j’aspire à devenir plus tard. Je parle d’elle au passé depuis maintenant 3 ans. Survivre à quelqu’un qu’on aime à l’infini est difficile mais formateur. Elle m’a toujours appris quelque chose, aussi bien de son vivant qu’après sa mort. Je pense ma vie selon plusieurs repères chronologiques : avant ou après l’école primaire, le collège, le lycée, le bac. Avant ou après avoir rencontré Monsieur. Avant ou après la mort de ma tante. Je le dis même en rigolant. L’ère post décès. Ca fait sourire ma mère. Elle était extrêmement proche de sa sœur. Elles se ressemblaient beaucoup physiquement. Petite, je les confondais. Je me souviens regarder une photo prise avant ma naissance et être incapable de savoir si la femme portraiturée était ma tante ou ma mère. C’était exactement ça. Je ne savais pas qui était ma mère et qui était ma tante. Elles étaient toutes les deux ma mère. Je me souviens avoir demandé à un adulte laquelle des deux était sur cette photo. C’était donc ma tante. Il y a quelques années, j’avais raconté cette anecdote à un membre de ma famille. Elle m’avait dit « Tu le diras à ta tante, rien ne pourra lui faire plus plaisir que cette histoire. Rien ne peut lui faire plus plaisir que t’entendre dire que tu ne savais pas si c’était ou non ta maman. »

Elle était dure, courageuse, pince sans rire, juste, audacieuse, franche, snob, sensible, intelligente voire supérieurement intelligente, butée, curieuse, clairvoyante, précise et aimante. Elle faisait peur. Elle avait un regard d’acier, un esprit critique et une langue affutée. Elle ne tournait pas sa langue dans sa bouche. Elle a tout de même eu l’audace (ou plutôt : le toupet) de dire à son propre frère, alors qu’il se mariait ce jour-là, « C’est le jour le plus triste de ma vie. » C’est pour dresser le tableau. Elle était comme ça. Elle ne se faisait pas que des amis. Elle osait parler sans filtre.

Elle me conseillait, m’écoutait, me protégeait, me choyait, me consolait, me donnait des coups de pied au cul et me remontait les bretelles. Chaque moment passé à ses côtés était instructif. Elle pouvait me donner un conseil, me raconter une anecdote ou rebondissait sur quelque chose que je venais de lui dire. Elle ouvrait mon esprit sur des choses jusqu’alors invisibles ou auxquelles je n’avais pas pensé. Elle parlait un peu sous forme de paraboles. J’avais un petit carnet mental pour noter ses phrases.

Il y a quelques années, ma mère m’avait fait part d’un désaccord de ma tante concernant mon alimentation alors que j’étais encore bébé. Elle avait dit à ma mère en guise d’argument final « C’est peut-être ta fille, mais c’est surtout ma nièce. » Elle disait ce type de phrase. Elle avait l’habitude de clore une conversation ou un débat de cette manière. Et elle avait souvent le dernier mot. On s’écrasait devant elle. C’était comme ça. Malgré tous ses défauts, malgré son caractère assez dur à vivre, elle était parfaite à mes yeux.

Elle n’était pas expansive. Un « C’est bien » sortant de sa bouche signifiait que c’était formidable. Elle ne faisait pas de câlins, ne serrait personne dans ses bras. Elle m’appelait « Ma chérie ». Elle avait cette exclusivité. C’est un surnom que j’ai toujours détesté, sauf venant d’elle. Un jour, Monsieur s’est risqué à m’appeler comme ça. Je lui ai dit du tac au tac qu’il n’y aurait plus jamais de ma chérie. Il a compris. C’était juste elle.

Elle me manque mais je ne souffre pas. Je pense à elle chaque jour, peut-être même plusieurs fois par jour. J’ai mis du temps à comprendre qu’elle était morte. J’ai mis du temps à comprendre qu’il était inutile de dégainer mon téléphone pour lui raconter ma journée. J’ai mis du temps à comprendre qu’elle ne me proposerait plus de passer prendre le thé. Quand je venais chez elle, c’était l’expédition. Je traversais tout Paris, j’avais l’impression de voyager. Sa maison se dressait perpendiculairement à la rue que j’empruntais pour la rejoindre. Elle me faisait un signe depuis la fenêtre de sa cuisine. J’avais l’impression d’être un soldat revenant du front. Je n’ai jamais su si elle poireautait dans sa cuisine pendant une durée indéterminée, jusqu’à mon arrivée, ou si nous étions parfaitement synchronisées. Les deux hypothèses sont pareillement envisageables.

Elle m’a appris à devenir adulte. Elle a participé activement à ma construction. Je me souviens avoir été furieuse à sa mort. Je me souviens l’avoir engueulée mentalement durant des heures entières. Comment osait-elle m’abandonner maintenant. Pourquoi n’avait-elle pas essayé de survivre encore un peu, pour quelques temps. Je ne m’imaginais pas sans elle. J’avais perdu mon tuteur, aussi bien celui du rosier que celui de l’enfant. J’avais dit à Monsieur lors d’un trajet en métro que je ne savais pas comment faire sans elle, que je ne savais pas comment serait ma vie désormais. Il m’avait répondu que je m’en sortirai bien, que je m’en sors toujours bien. « Ta douleur est passagère. Toutes les émotions sont passagères. Ce que tu vis est transitoire.» Pendant les semaines suivant sa mort, j’avais la tête qui tournait chaque fois que je montais dans le métro. Ce laps de temps extrêmement court où l’on quitte le quai pour s’engouffrer dans le train. Cette fraction de seconde où l’on n’est plus sur terre mais pas encore à l’intérieur de la rame. Ce moment de transit ni dehors ni dedans. Cet entre-deux.

Ca sentait le sapin pendant l’été. Bizarrement, apprendre sa rechute ne m’a pas étonnée. Je devais partir à l’étranger. Je lui ai demandé, l’air de rien, si cela la gênait que j’aille à des milliers de kilomètres, ou si elle préférait que je passe mes vacances à Paris. Une jolie manière pas vraiment anodine de savoir si elle allait m’attendre ou non. Elle m’a dit de partir, que je lui raconterai tout par le menu à mon retour en France. L’accord était tacite. L’accord a été respecté. Je lui écrivais régulièrement. Elle me disait tout le temps que je savais écrire, que je savais choisir mes mots et que « Ma chérie, tu écriras plus tard. » Quelque chose de similaire à la maman de Romain Gary. Elle me disait pleurer de rire à certaines de mes histoires. Je me suis tout de même paumée pendant une bonne partie d’un après-midi au fin fond de Moscou, en étant incapable de retrouver mon chemin. Bien sûr, il n’y avait personne dans le quartier. Je dois mon salut à un stand de pastèques géantes. Quelques jours après, j’ai manqué démonter la porte des toilettes de l’appartement où je logeais, car j’en avais cassé le verrou, ou plutôt devrai-je dire, momentanément abîmé. Impossible d’ouvrir la porte. Impossible d’appeler les voisins car l’expression « œil de Moscou » ne vient pas de nulle part. Impossible de téléphoner à un réparateur car mon Russe est plus que limité (et surtout : être étrangère aurait financièrement joué en ma défaveur). J’ai invoqué le Dieu des scouts et de l’intelligence. J’ai contacté TOUS les membres de mon entourage faisant preuve de sang-froid et de sens pratique. Le choix a été limité. Monsieur était à l’époque à un festival, donc téléphoniquement inaudible. Mes parents devaient se trouver je ne sais où sur terre. Restait la mère d’une excellente amie, que j’adore (la mère, mais l’amie aussi) qui a comme point fort d’être hôtesse de l’air. J’avais fait le choix de ne pas contacter ma tante pour ne pas la stresser. Je me souviens avec précision avoir écrit à la maman hôtesse de l’air « J’ai absolument besoin de vous. Ne vous inquiétez pas, la situation n’est ni grave, ni dangereuse, mais je suis quand même dans la merde noire. Je suis en Russie et j’ai besoin de vous parler. On peut s’appeler ? » On a parlé. En amatrice de James Bond, elle m’a dit du tac au tac : « Avez-vous une carte ? Surtout pas une carte bleue ni une carte d’identité car vous pouvez la flinguer, mais une carte qui ne sert à rien comme par exemple une carte de bibliothèque ? Il faut passer la carte dans le chambranle de la porte, en principe le verrou s’ouvrira. La carte sera peut-être très abîmée, mais vu le problème, c’est mineur. » Je l’ai fait en direct, le téléphone posé par terre, sur haut-parleur. Et là, car le Dieu des scouts, des hôtesses de l’air et de James Bond avait pitié de moi, la porte des chiottes s’est rouverte. J’ai dansé de joie, elle ne l’a pas vu mais l’avait bien entendu. Quand ma tante moscovite est revenue le soir, après un voyage de plusieurs centaines de kilomètres en voiture (qui souhaite retrouver la porte de ses toilettes bloquées de l’extérieur par sa couillonne de nièce française, après avoir parcouru des distances russes ? Au pire, il existe la vieille technique du pipi dans la bouteille…), elle m’a demandé comment s’était passé ma journée. « Oh, rien de spécial, tout va bien, et toi ? » Cette histoire a fait le bonheur total de ma tante. Elle m’a écrit avoir pleuré de rire au point de ne plus pouvoir en lire son mail.

Elle a mis du temps à mourir. J’ai fait partie des personnes qui l’ont accompagnée jusqu’à la fin. J’ai été accompagnatrice de morte. J’allais la voir tout le temps, je parlais comme si de rien n’était, je riais, je lui souriais, je me foutais de sa gueule. Je lui parlais de ma dernière paire de chaussures en sachant qu’il s’agissait de ses dernières semaines. Nous avions la politesse de faire comme si de rien n’était. Elle m’a dit un jour que j’étais l’une des lumières de sa vie. J’en ai été bouleversée, mais au fond, je le savais. Elle aussi était l’une des lumières de ma vie. Me connaissant, j’ai dû répondre à la place un « Ah ok » ou « Tu veux que je t’apporte un verre d’eau ? ». Je n’ai jamais pleuré devant elle. Je n’ai jamais flanché. J’attendais de sortir de sa chambre. J’attendais d’être dans le couloir, mais pas non plus pile derrière sa porte, puisque les murs ont des oreilles. J’attendais d’être une ou deux portes plus loin avant de pleurer. Parfois je devais même me soutenir au mur. Mais elle n’en a jamais rien su. Quand son mari est allé chercher ses affaires le lendemain de sa mort, il a récupéré un bouquin que je lui avais prêté. Le marque page était un selfie que j’avais pris avec plusieurs membres de notre famille à Moscou.

Les médecins nous disaient régulièrement qu’elle n’en avait plus pour longtemps. Ils se sont trompés pendant plusieurs semaines. Ils nous ont dit au fur et à mesure du temps « On ne comprend pas. Elle est extrêmement affaiblie mais elle refuse de mourir. Il faut savoir ce qui la retient. » Une personne de ma famille, vivant de l’autre côté de la terre, a profité d’une escale à Paris pour la voir. On l’a attendue sur le pied de guerre à l’aéroport. Il y avait tout un bazar avec la douane ou la compagnie aérienne, car elle n’était pas supposée quitter l’enceinte de l’aéroport lors de sa correspondance. J’ai sorti un magnifique « Ma tante est en train de mourir » qui a tout de suite calmé les ardeurs procédurières de la personne en uniforme. On a slalomé à toutes berzingues jusqu’à l’hôpital. On parlait en franglorusse. Elles trois, en russe, et moi en franglais. Je me souviens de ma tante m’engueuler pour mon pitoyable russe. La voir avoir la force de m’engueuler me donnait du baume au cœur. Quand nous sommes parties pour retourner à l’aéroport, elles se sont toutes les deux dit qu’elles se reverront en janvier, lors de la prochaine escale. Elle a salué ma tante en lui caressant le visage. J’ai compris à ce moment-là qu’elle était toute petite et surtout toute malade. Personne n’avait jamais caressé le visage de ma tante. Ce n’était pas le genre de la maison.

Sa fenêtre donnait sur le mur d’une cour intérieure. Cela me crispait profondément. J’en faisais une fixation. Je me souviens lui avoir présenté la chose de manière extrêmement maladroite. Je lui ai parlé du mur à la place de la mort. Ca se joue parfois à une syllabe. Elle comprenait tout. Elle comprenait tout et elle répondait parfaitement. On avait des antennes magiques qui reliaient nos cerveaux :

-       Je peux te poser une question un peu gênante ?

-       Bien sûr ma chérie. Tu peux tout me demander.

-       Ta fenêtre donne sur un mur. Tu es face à un mur. Comment tu fais pour accepter d’être face à un mur ? Je le vis mal. Si tu veux, si tu le souhaites, je peux demander aux infirmiers de te changer de chambre, pour que tu ne sois plus face à un mur.

-       Ce n’est rien. C’est juste un mur. C’est moi qui décide de le regarder ou non. Si je veux regarder la fenêtre, je la regarde, si je veux regarder autre chose, je regarde autre chose. C’est un détail. Le mur est juste un mur. Je n’ai pas peur du mur.

Un jour, elle a eu besoin de mon aide. Elle m’expliquait être très affaiblie et devoir aller aux toilettes. J’ai disposé une chaise en guise de déambulateur de fortune. J’ai ouvert grand la porte de ses toilettes. Je lui ai dit l’attendre à l’extérieur de sa chambre, après avoir fermé la porte, et qu’elle devrait dire très fort être revenue dans son lit. C’est ce qu’il s’est passé. Elle m’a demandé de tirer la chasse d’eau et vider la bassine. Et là, pour l’unique fois de ma vie, je tombe sur un truc innommable, qui ressemble à tout sauf à un pipi ou à un caca d’humain normalement constitué. C’était tellement immonde que j’étais incapable de savoir ce dont il s’agissait. Même un pipi ou un caca peut avoir un cancer. Je lui hurle un « AH MAIS C’EST DEGUEULASSE MAIS COMMENT PEUX TU FAIRE UN TRUC PAREIL ON SAIT MEME PAS CE QUE C’EST MAIS QU’EST-CE QUE C’EST CE TRUC D’ALIEN ?! TU PENSES A TOUS LES AIDES SOIGNANTS QUI SONT PAYES AU LANCE PIERRE ET QUI SE COLTINENT CA A LONGUEUR DE JOURNEE ? ILS MERITENT LA LEGION D’HONNEUR VOIRE LA SANCTIFICATION. » Elle a éclaté de rire. On a éclaté de rire en cœur. On a eu l’un de nos plus beaux fous rires, alors que c’était triste à en pleurer. On a rigolé à en avoir mal aux côtes, et ce n’était pas un rire nerveux, faux ou gêné. Elle m’a dit que j’étais la seule à pouvoir dire ça. Elle m’a dit que j’étais la seule à oser lui dire ça. En somme, j’étais la seule à être comme elle avec elle. Elle refusait de se voir comme malade. Elle disait d’un ton péremptoire, à tous les esprits chagrins « ‘Ceux qui ne sont pas capables de me considérer normalement, ils prennent la porte. » Sa porte d’hôpital n’était ouverte qu’aux happy few, qu’à ceux sachant faire comme si de rien n’était. Pouvoir rire et se foutre de sa gueule faisait partie des conditions d’accès.

On l’a choyée. On s’est succédé. On faisait des roulements. On y allait ensemble, ou bien on se croisait dans l’ascenseur ou le couloir. Un jour, on est tous allés manger une pizza dégueulasse, assis en rang d’oignon. On parlait chimio, faire-part, soins palliatifs et incinération sous le regard ébahi du serveur. On faisait un peu la gueule, mais on avait la tête sur les épaules. Une immense tablée en son honneur. Elle était encore là, mais plus pour longtemps.

Elle ne mourrait pas. Un jour, je suis arrivée avec trente minutes d’avance à un déjeuner. J’ai dégainé mon téléphone. J’ai téléphoné, je ne sais plus qui était au bout du fil. Je me souviens dire « Passe la moi, met le téléphone à côté de son oreille. » Il ou elle s’est exécuté. J’ai vidé mon sac. Je lui ai dit que je l’aimais à l’infini. Je lui ai dit que le bonheur de l’avoir connue serait supérieur à la douleur de la perdre. Je lui ai dit que les toubibs ne comprenaient pas pourquoi elle ne mourrait pas. Je lui ai dit qu’elle était extrêmement affaiblie, qu’elle n’irait jamais mieux, qu’elle ne rentrerait jamais chez elle, qu’il n’y avait rien à faire. Je lui ai dit que son état nous fatiguait. Je lui ai dit que nous étions tous exténués. Je lui ai dit que la meilleure solution était de mourir, qu’il n’y avait de toute façon aucune alternative. Je lui ai dit que j’étais immensément fière d’elle, fière de la connaître, fière de l’avoir dans ma vie, fière d’avoir un personnage de roman comme tante. Je lui ai dit qu’elle n’avait aucun dossier à classer, aucune mission à faire, aucune tâche à terminer, aucune to do list en attente. Je lui ai dit qu’elle avait fait le job, et que maintenant c’était l’heure de refermer le rideau. Je lui ai dit que je serai toujours là pour elle. Je lui ai dit que je prierai pour elle, qu’on priera tous pour elle. Je lui ai dit qu’elle était une battante, une force de la nature, un drôle de lascar, un agent du Mossad, mais que maintenant c’était l’heure de rendre son tablier, la bataille était finie. Je lui ai dit qu’a priori, cela ne fera pas mal. Je lui ai dit que ce sera une sorte de sieste un peu bizarre, que ce sera peut-être un peu désagréable, mais que ça ira. Je lui ai dit que tous nos morts l’attendaient à la queue leu leu, qu’ils se réjouissaient de sa venue. Je lui ai dit qu’elle aura un enterrement de ouf et qu’elle sera fleurie comme jamais. Je n’ai pas pleuré. Je n’ai jamais pleuré devant elle. C’était un contrat secret : elle ne se plaignait pas et je ne pleurais pas. En vrai, elle douillait et je pleurais hors de sa chambre. Mais on avait un respect mutuel suffisamment conséquent pour réussir à tenir notre pari.

Elle est morte quelques jours après. J’ai eu raison. Elle a eu un enterrement de ouf. Elle a été fleurie comme une impératrice. J’ai eu la puérilité de penser « J’espère être autant aimée qu’elle, j’espère que j’en aurai autant. » Mon oncle avait fait publier une annonce dans Le Monde. C’était la première fois que j’achetais le journal. Il doit croupir au fond d’un tiroir ou d’une boîte d’archives. Je me souviens de la tête du kiosquier, pensant que je devais avoir une sale journée. C’était une sale journée. Voir son faire-part de décès imprimé dans un journal à grand tirage me semblait étonnant, élégant, snob et farfelu. Comme elle.

La semaine dernière, j’ai fait un lapsus. Je parlais avec l’une de mes meilleures amies en lui disant « Tu te souviens, au mariage de ma tante ». Je voulais parler de son enterrement. Elle m’a répondu « Ta phrase est tellement belle. Tu confonds mariage et enterrement. C’est que maintenant, tout va vraiment bien par rapport à sa mort. »

J’avais demandé à mes plus proches amis de venir avec moi. J’avais besoin de ne pas être seule. Je ne voulais pas me reposer sur les membres de ma famille, eux-mêmes suffisamment éprouvés. Certains ont dit oui toute suite, d’autres ont été réticents, en me disant qu’assister à l’enterrement d’une inconnue était un peu bizarre. Ce à quoi je répondais laconiquement « Bah c’est pas une inconnue, c’est ma tante. » Tous sont venus. On est allés déjeuner chez une autre tante, qui avait eu la présence d’esprit de faire un taboulé. On ne savait pas exactement combien de personnes viendraient déjeuner. On était collés serrés le long de deux rallonges. Ils étaient tous beaux. Comme pour un mariage. Je ne me souviens pas de ce que je portais. Je me souviens simplement de Monsieur me dire « Tu es très belle. ». Elle ne l’avait jamais rencontré. Elle ne connaissait pas non plus mes amis. C’était une manière comme une autre de faire connaissance.

Indépendamment de sa maladie, on parlait souvent de l’au-delà, de l’après, de l’autre côté de la barrière, de l’aller simple. Elle m’avait dit qu’elle serait toujours là pour moi, aussi bien chez les vivants que chez les morts. Elle m’avait affirmé « On se parlera la nuit. Ou alors à travers des signes rigolos. On continuera de se parler. On continuera nos blagues et nos coucous. » Le lendemain de sa mort, c’était pénible. J’avais un rendez-vous avec mon directeur de recherche et un cours auquel assister. Je n’avais pas dormi. Mes yeux étaient complètement secs, mais mon teint livide. Un « Bonjour ma tante est morte cette nuit » est sorti tout seul. Il a écarquillé les yeux. M’a demandé s’il pouvait faire quoi que ce soit pour moi, qu’il était profondément navré. J’ai répondu « A priori non, vous ne pouvez rien faire, et puis ce n’est pas grave, elle elle est juste morte et moi je n’ai rien de grave. » J’étais complètement déphasée vis-à-vis de la réalité. Mes yeux ne pleuraient pas mais mon esprit était lui aussi mort. Elle devait être fière de moi. Elle méprisait profondément les annulations de rendez-vous ou les excuses de « problème personnel » pour ne pas tenir un engagement. Elle était pour la première fois de ma vie mon problème personnel, mais j’y suis quand même allée, avec le cerveau éteint.

J’étais furieuse qu’elle soit morte. Je voulais revenir sur mes pas. Je voulais faire un retour en arrière, lui dire que la conversation que j’avais eu au téléphone avec elle était une connerie sans nom. Qu’elle n’avait pas le droit de m’abandonner, que j’étais trop jeune, trop inexpérimentée, pas encore assez adulte pour être sans elle. Que j’avais seulement 23 ans et qu’elle aurait pu avoir la décence d’attendre mes 25 ans ou mes 30 ans. Que je n’avais pas assez de bouteille. Je lui hurlais dessus mentalement. Je marchais dans la rue en lui hurlant dessus dans ma tête. Je voulais l’appeler pour lui raconter les banalités de mon quotidien. Je comprenais en appuyant sur le téléphone vert qu’elle ne répondrait plus. J’ai mis des semaines, des mois, à comprendre qu’elle ne décrocherait plus. Je voulais lui raconter des ragots rigolos de son enterrement, en réalisant dans un second temps qu’elle ne les écouterait pas. J’ai écrit à une personne de ma famille en Russie. Je lui ai écrit « Je sais que tu pries bien. Je sais que tu sais prier. Je ne sais pas vraiment prier, je n’y crois pas tout le temps. Je ne sais pas si ça marche ni même comment ça marche. J’ai besoin que tu pries pour moi et pour elle. Il faut que tu pries pour moi. » Son téléphone est greffé à sa main. Elle m’a répondu en retour de mail, du tac au tac : « Je prie pour toi. Je prie pour elle. Je te promets que ça ira. Il faut juste attendre et être patiente. »

C’était la première fois que je voyais un cadavre. Ce n’était absolument pas ma première mort, mais c’était mon premier cadavre. On est arrivés en même temps, au milieu de la nuit. L’un de mes oncles a psalmodié la prière des morts. Comme ça, de but en blanc. Une fois sortis de la pièce, je lui ai donné un coup de coude en murmurant « Mais comment connais-tu ça ? » Réponse implacable « Tu sais, c’est pratique, ça peut toujours servir. »

Je vais bien. J’ai attendu, j’ai été patiente. Elle me manque, mais on a tellement rigolé que ce n’est pas grave. Sa mort est l’une de mes plus belles expériences de vie. C’est très dommage qu’on ne puisse le mettre sur un CV. C’est, à mon sens, une preuve d’endurance et de motivation. Etre à ses côtés a toujours été quelque chose de très stimulant et motivant.

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13 janv. 2018

# 1

C'était il y a une éternité. Je suis assez rouillée. Je n'ai aucune idée de la direction dans laquelle je vais. Je ne sais pas encore si je vais être assidue ou non. Je ne sais pas encore s'il s'agit d'une lubie ou si je vais tenir sur le long terme. Je me souviens de la joie éprouvée lorsque j'écrivais. Une forme de soulagement. Je n'ai jamais réussi à tenir un journal intime. J'ai toujours eu peur qu'il soit lu. Lors de mes rares essais, j'utilisais des codes. Que j'oubliais. Malin comme un singe, ou plutôt : con comme un pigeon. Ou alors je faisais un mélange de caractères latins, grecs et russes (règle numéro 1 quand, au collège, on aspire à devenir espionne : apprendre plusieurs alphabets). J'ai beaucoup écrit les deux dernières années. Ce n'était absolument pas "ma vie mon oeuvre". Au contraire, c'était très formel, mais cela me plaisait. J'ai été entourée de personnes qui écrivent. L'une de mes grands-mères tenait méthodiquement un carnet retraçant, pratiquement minute par minute, l'intégralité de ses journées. Les repas préparés. Les appels passés. Les conversations échangées. Les personnes rencontrées. Les lieux visités. Les lettres reçues. Les courriers envoyés. Les tâches accomplies. L'argent dépensé. Aucun sentiment. Seulement du factuel. C'était rigoureux, détaillé, froid, sans fioriture. Quelque chose proche de la mouche morte piquée par quatre épingles d'entomologie. Je l'ai toujours vue écrire ses carnets. Je ne sais pas s'il s'agissait de journaux intimes, car la voir écrire publiquement, à son bureau, entre la poire et le fromage, était tout sauf quelque chose de secret ou d'intime. A sa mort, je n'ai pas su si j'avais le droit de lire ou non ses carnets. Personne n'en a jamais parlé. Elle faisait aussi beaucoup de photos. Des tonnes, des tonnes, des tonnes de photos. Elle était excellente pour documenter sa propre existence. J'ai toujours aimé l'existence des gens. Les observer. Les écouter. Parler avec eux. J'ai toujours aimé les personnes âgées - d'ailleurs, j'aime aussi beaucoup cette expression -. J'ai lu quelques carnets. Rien de très folichon, mais cela m'a quand même fait briller l'oeil à quelques reprises. Voir son écriture décliner au fil des pages était une impression étrange. Je souris seule en écrivant ces lignes car je ne pensais absolument pas parler de ma grand-mère pour commencer cette nouvelle première page. Mon père écrivait beaucoup de poèmes. Je ne suis pas vraiment fan de poésie. Cela ne me touche pas. Une forme d'hermétisme. Je peux trouver tel vers tout à fait bien tourné ou tout à fait bien trouvé, en restant pourtant indifférente. Pas de palpitation ou de chair de poule. N'étant pas fan de mon père, je ne me suis jamais donné la peine de lire ce qu'il a fait. Je ne sais pas s'il s'agit d'une passion, d'un attrait, ou d'un passe-temps de dimanche d'hiver. Je ne sais pas si, justement, ce sont des phrases bien tournées ou si c'est d'un ennui mortel. Je n'aurai vraisemblablement pas d'avis objectif à ce propos. Enfin, il y avait mes deux grands-pères. Je ne sais pas si c'est un hasard ou s'il s'agissait d'une chose d'une banalité affligeante à l'époque, mais tous deux ont rédigé leurs mémoires. L'un a été minutieusement recopié en plusieurs exemplaires par ma grand-mère. Je ne sais pas pourquoi elle a joué au moine copiste alors que les photocopieurs existaient déjà. L'autre a été tapé à la machine sur des feuilles aujourd'hui jaunies. L'un est écrit en français, mais je ne me suis pas encore donné la peine de le lire en entier (je l'ai seulement parcouru), tandis que l'autre est écrit dans une langue que je maîtrise mal (toute une histoire, j'en parlerai sans doute plus tard). 

Elle m'avait dit il y a des années "Il faut connaître son passé pour comprendre le présent et savoir où l'on va". Ou quelque chose comme ça. Je mets des guillemets mais je n'ai pas la certitude absolue du choix des mots employés. Pourtant c'est bien l'idée générale. Elle m'a énormément marquée. La phrase, comme la personne. J'ai un vif goût pour l'introspection. Quand je m'emmerde, je me fais des retours arrière. Non pas des "Si j'avais su / il aurait fallu", mais plutôt une forme de nostalgie, sans pour autant tomber dans le sentimentalisme assez réac du "c'était mieux avant". Tout n'a pas été facile, tout n'a pas été rose, mais tout a été formateur, intéressant et utile. Tout me semble utile, même si on s'en rend compte parfois des années après. Je suis du genre à tirer des choses bénéfiques de chaque merde. Au début, je vois une belle grosse merde bien gluante. J'analyse ladite merde. Je me demande comment on fait, ce qu'ont fait les autres dans une situation similaire. J'échange, je discute, je me renseigne. Je la regarde de loin. Je trouve une solution. Si je ne trouve pas de solution, je demande de l'aide. Puis je digère ma merde. Et je suis contente quelques jours, quelques mois ou quelques années après, d'avoir été face à cette merde. Ces merdes sont des mouches aux ailes percées par des épingles d'entomologie. Les regarder de loin me procure une certaine satisfaction d'être sortie gagnante de ce duel. 

J'ai la réjouissance facile et rapide. Je peux m'extasier devant la forme d'un nuage, une conversation entendue du coin de l'oreille dans le métro, que je trouve tout à fait charmante, l'odeur d'un gâteau qui sort du four, le sourire que m'adresse une personne que j'aime, la couverture d'un livre disposé en tête de gondole... On dit de moi que je suis quelqu'un de "sage", de "mesuré", de "sérieux", de "calme" (GRAVE ERREUR : je fais souvent des crises d'hystérie, sauf qu'elles restent dans ma tête) pourtant, j'ai le sentiment d'avoir encore des impressions ou des réactions que j'avais déjà lors de mon enfance. 

J'ai plein d'idées mais je dois les organiser, voir si c'est bien ou non. J'hésite entre écrire au fil de l'idée, en passant du coq à l'âne, exactement comme ce que je viens de faire. Ou bien, au contraire, j'avais pensé à m'imposer un thème précis par article. Un mot, un souvenir, un sentiment ou une situation précise à retranscrire. Je ne sais pas. Les deux choix se valent. Je vais voir. Aucune critique de livre, série ou film : je suis merdique là dedans. Juste un carnet de notes, sans code secret gréco-russe digne d'une bataille navale, oublié moins d'une semaine après sa création.

 

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