Après l'averse

03 oct. 2018

# 15

Ce qui me rend heureuse (sans ordre réfléchi, liste écrite à l'arrache).

1. Le sourire de mon mec. La voix de mon mec. Le regard de mon mec.
2. Le rire de ma mère. Les fous rires de ma mère.
3. Les chatouilles. Les chatouilles sous les pieds qui me font hurler un "ARRÊTE OU JE VAIS FAIRE PIPI".
4. Lire le journal dans le métro en ayant une place assise.
5. Me préparer du thé. Le boire.
6. Un steak saignant. Une calzone. Une raclette. Une crêpe beurre sucre. Le gras en général.
7. Le bruit de la pluie qui cogne contre la fenêtre. Être sous la pluie (si je suis d'humeur taquine et virevoltante), ou, au contraire, être protégée de la pluie mais l'admirer quand même (si je suis d'humeur frigorifiée).
8. Marcher seule dans la rue tôt le matin et admirer la lumière de cette heure.
9. Me blottir sous la couette.
10. L'odeur du pain chaud en passant devant une boulangerie.
11. La satisfaction du travail bien fait ou d'avoir fini un livre.
12. Recevoir un message d'un ami.
13. Correspondre régulièrement avec l'une de mes tantes non françaises. Écrire en pas français.
14. Prendre un thé ou un gâteau dans mon salon de thé préféré, qui est mon havre de paix. Y lire le journal.
15. Aller travailler à la bibliothèque. Être dans une bibliothèque tout court.
16. M'asseoir sur un banc public, seule ou accompagnée. Observer les passants.
17. Les sourires et les connivences partagés avec les inconnus.
18. Le silence.
19. Les discussions qui n'en finissent pas.
20. Voir mes proches heureux.
21. Surmonter mes peurs.
22. Avoir les cheveux soyeux.
23. Visiter un musée inconnu. Visiter un musée connu. Visiter un musée tout court.
24. Découvrir un nouveau lieu. Se repérer dans l'espace malgré la méconnaissance de l'endroit. Être fière de mon sens de l'orientation.
25. Les pivoines.
26. L'odeur du gazon coupé.
27. Avoir mal aux côtes à cause d'un fou rire.
28. Me promener dans un jardin à la française.
29. Observer les mimiques des autres.
30. Les gâteaux moelleux.
31. Écrire.
32. Me souvenir de mes rêves.
33. Réussir une recette (c'est pas de la tarte).
34. Ma collection de tasses.
35. Les nuits blanches voulues et non subies (en gros, quand j'avais 15 ans et demi).
36. Être à l'étranger.
37. Les inconnus gentils, polis et souriants.
38. La généalogie.
39. Être aux archives.
40. Être face à un vendeur ou une vendeuse qui connaît précisément ses produits et qui conseille avec intelligence, sans forcer la vente.
41. Sentir où que ce soit l'odeur d'un parfum que j'ai porté ou que je porte encore.
42. Les surprises (les bonnes !).
43. Me réveiller au beau milieu de la nuit et réaliser qu'il reste encore beaucoup de temps avant l'heure du réveil.
44. Entendre des babillages d'enfants.
45. La sagesse des vieilles dames (tous les mecs sont morts !) de ma famille.
46. Les massages du dos.
47. La réflexologie plantaire.
48. Les brunchs.
49. Aller seule au cinéma.
50. Avoir le temps de faire la sieste.
51. Lire au lit.
52. Téléphoner à ma mère (au moins une fois par jour) (le cordon ombilical sera coupé à sa mort) (mon mec est blasé) (heureusement ils s'apprécient mutuellement).
53. Les comédies américaines NULLES (ma passion secrète) (point de salut sans Jennifer Aniston, Anne Hathaway, Mila Kunis ou Cameron Diaz). (pas Catherine Heigl, elle m'agace).
54. Zola (sans transition).
55. Les parenthèses.
56. Les expressions tombées en désuétude.
57. Le silence des églises.
58. Observer avec attention les fringues de Kate Middleton et Meghan Markle.
59. Boire un verre avec quelqu'un, refaire le monde jusqu'à la fermeture.
60. Penser à l'amour de ma tante.
61. L'intonation d'une de mes cousines quand elle est de très bonne humeur. C'est un poil nasillard et je trouve ça charmant.
62. Prendre un train de nuit.
63. Acheter des provisions (expression désuète) pour un voyage.
64. Prendre l'avion. Avoir le temps de zoner à l'aéroport. Les affaires prises en bagages à main, dans un sac digne de Mary Poppins. Mes voisins sont toujours effarés (la meuf qui a un plaid dans son sac à main, un miroir de poche, de la crème hydratante, trois livres et deux magazines, des bonbons à partager, un pulvérisateur d'eau, un gilet supplémentaire, un parapluie et des écouteurs en rab au cas où les autres se cassent, c'est moi).
65. Faire des glissades sur le parquet.
66. AVOIR RAISON ET LE DERNIER MOT.
67. Parler anglais de manière tout à fait correcte (voire : bien parler anglais) mais avec un accent à couper au couteau, et entendre mon interlocuteur anglophone tomber en pâmoison à cause de ma prononciation de vache espagnole.
68. Avoir un passeport.
69. Me craquer les articulations.
70. L'odeur de la lessive.
71. Les tartines trempées dans le chocolat. La dernière fois, ce devait être en 2001. Pour autant, j'ai adoré ça et j'adore encore ça, même si je ne le fais plus vraiment.
72. Demander de l'aide ou un service et voir que la personne l'a déjà fait.
73. Avoir les ongles vernis.
74. Voir des ressemblances physiques entre certains chiens et leur propriétaire.
75. Regarder le ciel la nuit.
76. Les intérieurs photographiés dans les magazines de décoration.
77. Trouver des canards RÉCENTS dans les salles d'attente.
78. Prier, parfois.
79. Méditer, parfois.
80. Faire une belle voix au téléphone.
81. Sourire.
82. Prendre des photos.
83. Marcher longtemps.
84. Avoir du temps à ne rien faire.
85. Trier l'armoire à pharmacie (ou plutôt : trier l'arrière boutique de la pharmacie qui me sert d'armoire à pharmacie) en classant les boîtes comme un Tetris.
86. Jouer au Scrabble (oui oui) (je faisais ça avec mes grands parents, la dernière fois je devais avoir 10 ans mais j'adorais et je continue d'adorer ce jeu).
87. Faire une surprise.
88. Voir des choses dans les nuages ou les ombres.
89. Éclater de rire seule au cinéma.
90. Les gâteaux de Pâques russes.
91. La cuisine juive.
92. Me faire dragouiller de manière respectueuse.
93. Certaines photos sur instagram.
94. Attendre la sortie d'un film qui me plaît.
95. Flâner dans les librairies.
96. Être pote avec la libraire près de chez moi (on ne sait pas si on se tutoie ou si on se vouvoie alors nos phrases sont très bizarres).
97. La gelée de coing et la confiture de myrtille.
98. Les clins d'œil (POLIS, pas ceux des vieux dégueulasses).
99. Parler en franglorusse.
100. Séjourner en Italie. N'importe où. C'est mon pays passion. Les musées. Les pâtes. Les glaces. Les pizzas. Les sourires. Les accents. La dolce vita. Le soleil. L'ombre et la lumière. La chaleur. L'Italie.

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27 sept. 2018

# 14

J’ai fait une liste de souvenirs-sourires qui me font rire. Je pense en partager quelques-uns (tous ?) ici.

Quand j’étais petite, j’étais anormalement grande. L’un de mes parents est issu d’une famille de géants, l’autre descend d’une lignée de personnes relativement petites (pas lilliputiens, juste, petits pas grands).

J’étais donc anormalement grande : sur mon carnet de santé, j’atteignais la plus haute ligne de croissance. J’étais un poulet bio dopé aux hormones (pourtant ma mère ne me faisait rien ingurgiter d’anormal). Les pédiatres étaient assez inquiets quant à ma taille, ma mère répondait laconiquement « Oh, elle est grande, comme presque toute sa famille » (une de mes grands-mères, née en 1919, faisait 1m75, ce qui est quand même assez fou pour cette génération, l’autre, née en 1921, devait avoisiner difficilement le mètre 60, avec des talons conséquents).

Plusieurs hommes de ma famille frôlent les 2 mètres, l’un d’entre eux est furieux comme un pou de ne pas mesurer un chiffre rond. C’est un drame de vie. Cruel destin.

Je pense avoir grandi jusqu’à la classe de troisième ou de seconde. J’ai eu mes règles en sixième, mais ça ne m’a pas empêchée de continuer de grandir, encore et encore. Je n’ai jamais mal vécu le fait d’être grande : on m’a toujours dit : « c’est comme ça ». D’ailleurs, certains adultes de mon entourage me disaient, au contraire, des choses très valorisantes quant à ma taille (ce que je trouve assez débile : on n’y peut rien d’être grand ou petit, ce n’est pas une qualité, un effort fourni ou un joli trait de personnalité, mais uniquement un signe distinctif). Aujourd’hui, proportionnellement parlant par rapport à l’âge et à la taille que j’avais en CP, je suis bien moins grande. Je ne suis plus anormalement grande. Je suis juste « pas du tout petite ».

J’ai toujours été une grande entourée de grands (ceux qui vivent du côté de mon mètre soixante-quinze d’aïeule).

Voilà pour le contexte. Le souvenir, maintenant.

Je rentre en CP. Je suis assez anxieuse (j’ai toujours été anxieuse, je suis encore anxieuse, j’espère être moins anxieuse, mais c’est un autre sujet). Je me rassure en lisant (autre blague à venir) les listes des classes affichées à la grille de l’école. Je retrouve plusieurs amis de l’école maternelle dans ma classe, puisqu’il s’agit d’un établissement accueillant à la fois des élèves de maternelle et de primaire. J’arrive à l’école le lendemain matin, après moult bisous maternels, moult « tout ira bien ma petite Averse » et autres pensées magiques.

J’arrive dans la classe. Tout se passe pour le mieux. Je n’arrive plus à savoir si je m’assois à côté d’un ami ou d’une amie ou si la personne à mes côtés est parfaitement inconnue. Je ne m’en souviens plus. Je m’assois donc.

Je fais face à un petit problème métaphysique qui, je le comprends immédiatement, m’empêchera de vivre sereinement cette année de CP. Rien de moins. Je lève la main.

-          Maîtresse ?

-          Oui l’Averse ?

-          Maîtresse j’ai un problème.

-          Que se passe-t-il ?

-          J’ai un problème de table.

-          Un problème de table ?

-          Mes genoux dépassent de la table. Je peux pas les mettre dessous. Ca cogne et ça me fait mal. Je sais pas comment je vais faire pour écrire. Et je peux pas me pencher car comme mes genoux rentrent pas dessous je suis éloignée de la table.

-          Ah. Bon. Euh. Attends. J’arrive. Je réfléchis. Je regarde.

Elle arrive. Elle réfléchit. Elle regarde. Elle constate mon problème de table.

-          Bon. Je comprends. Oui effectivement c’est un problème. Je comprends le problème. Ne t’inquiète pas. Il ne faut pas s’inquiéter (c’était elle l’inquiète, pas moi). A la récréation, je vais arranger tout ça, on va te donner une table plus grande et une chaise plus grande et tu pourras mettre tes genoux en dessous.

 

Je me souviendrai toute ma vie de la tête de la maîtresse quand je lui ai fait part de mon problème de table. Elle était sidérée. Horrifiée. Stupéfaite. Paniquée. Sans voix.

Pour moi, c’était juste un problème de table (gênant, mais pas apocalyptique, ce n'était quand même pas un pipi dans la culotte ou que sais-je). Pour elle, c’était un peu la fin du monde.

Elle m’a dit quelques temps plus tard (jours ? semaines ?) que c’était sa première année d’enseignement et qu’elle avait été élève pour être maîtresse l’année précédente. En gros, elle devait avoir grosso modo mon âge actuel voire être un peu plus jeune. Et j’ai dû lui flinguer sa première rentrée.

Malgré tout elle a parfaitement géré (j’ai effectivement eu une table à ma taille après la récréation). Ce qui était à mourir de rire : les bureaux étaient assemblés deux par deux. La table de mon voisin et la mienne se touchaient, mais les parties horizontales n’étaient pas à la même hauteur. C’était pas très pratique pour les activités manuelles. Quand le plan de classe changeait (souvent ? parfois ?), je me promenais avec mon grand bureau là où la maîtresse décidait de me placer (jamais au premier rang, bien évidemment).

Je trouvais ça rigolo comme situation et je continue de trouver ça rigolo. J’y pense en souriant. La tête de ma maîtresse. Les genoux qui rentrent pas. Le problème de rentrée. L’arrangement rapide.

Je n’ai jamais fait partie de ces filles / femmes grandes qui se ratatinent. Je trouve ça triste à pleurer. J’en ai connu une, une fois. Elle était plus grande que moi (je suis relativement grande, en gros je fais la taille d’un mec, mais je suis loin, très loin des 2 mètres considérés comme le Saint Graal par les mecs de ma famille), elle se courbait toujours pour se diminuer. Quand elle était assise, elle se vautrait. Quand elle était debout, elle se transformait en bossue. C’était super triste. Elle n’assumait pas. Je suis heureuse de n’avoir jamais été comme ça. Je suis grande et c’est tout, on n’y peut rien, ce n’est rien. Alors que pour elle, sa taille, c’était tout un monde. Un monde à renier.

Il y a trois femmes dans ma famille qui sont plus grandes que leur mec. Je fais partie de ces trois-là. Pour moi, ce n’est pas vraiment un problème. Je me contrefous de savoir qu’il soit plus grand ou plus petit que moi. Je dirai même plus : je n’ai pas besoin qu’il soit plus grand que moi, sinon, nous ne serions pas ensemble. Je n’ai pas besoin d’être protégée, couvée, surveillée, chouchoutée en raison d’une éventuelle taille supérieure du mec. Je ne dis pas que celles qui sont plus petites que leur copain pensent toutes comme ça. Je remarque simplement qu’on m’a déjà demandé si cela ne me gênait pas qu’il ne soit pas protecteur car plus petit. Pour moi, ce n’est pas ça la protection, mais c’est une autre histoire. Je trouve ça assez déplacé comme type de question. Et assez agaçant d’associer la taille à une éventuelle qualité (et, encore une fois, de considérer que j’aurais besoin d’être protégée.) Lui, je sais que ça le gêne, moi, je m’en contrefous. La seule chose qui m’énerve est quand on me fait remarquer que je suis plus grande que lui. D’une part, je ne suis pas aveugle. D’autre part, quel est le problème concernant le fait qu’une meuf soit plus grande que son mec. Sachant que, je précise, je ne fais pas non plus trois têtes de plus que lui (et si c’était le cas : et quand bien même ?).

Parfois, je le charrie en lui disant que si on a un jour un bébé ensemble, il ou elle le dépassera de très loin à l’âge adulte (je me fais incendier lorsque je prononce ces mots un poil provoc).

Mon père est aussi plus petit que moi, et pourtant je continue d’avoir peur de lui.

 

Et pour boucler la boucle :

Ma maîtresse de CP était minuscule. Mais vraiment. Elle n’était pas naine, elle était tout à fait proportionnée, mais elle était lilliputienne. On s’entendait très bien. Je ne sais pas si c’était le problème de table qui nous a rapprochées, si elle m’aimait bien à cause de mon caractère ou s’il y avait un paramètre dont j’ignore l’existence qui est la raison de notre bonne entente, mais nous nous entendions vraiment très bien. Un jour, mais je ne sais plus quand (En CP ? Ou bien après le CP ?) elle m’a expliqué refuser d’enseigner à d’autres classes que le CP ou le CE1, par peur d’être plus petite que ses élèves. Je me souviens d’elle m’expliquant qu’il faudrait se faire respecter par des plus grands qu’elle et que cela lui semblait impossible. Je me souviens ne pas comprendre pourquoi sa taille entrait en corrélation avec la notion de respect (j’ai été élevée par une femme qui m’a dit que dans la vie, pour sa sécurité et son bien-être quotidien, on n’emmerde pas la police, on n’emmerde pas les maîtres et les maîtresses, on n’emmerde pas les femmes de ménage et les concierges, mais on peut emmerder tous les autres, avec tout de même un degré d’emmerdage relativement bas, politesse oblige. La police, les profs, les boulots précaires et ingrats : c’est sacré, on touche pas, on évite les histoires. Les autres : on peut montrer les crocs tout en restant un tant soit peu civilisé). En CM2, j’étais plus grande qu’elle, qui n’était plus du tout ma maîtresse mais que j’aimais encore beaucoup. Sur la photo de classe de CP (aujourd’hui perdue, mais je m’en souviens très bien), je me tiens fièrement au dernier rang, droite comme un i, la tête qui dépasse tout le monde.

Sacrés genoux.

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03 sept. 2018

# 13

Je ne pensais pas parler de règles ici. J'ai longtemps trouvé ça ignoble et tabou, et, depuis quelques années, mon regard se transforme en un "c'est la nature, c'est pas sale."
Parlons donc de la nature qui n'est pas sale.
J'ai commencé un nouveau job (j'en suis mitigée aussi je n'écrirai aucun Alléluia), précisément en même temps que la nature qui n'est pas sale (c'est tout de même plus chic que de dire "en même temps que mes règles". D'ailleurs je profite de ces parenthèses pour dire que je ne supporte pas les expressions du type "truc de fille" ou "Anglais qui débarquent").
Mes deux premiers jours de travail, j'étais en déplacement. J'ai géré mes règles comme d'habitude : RAS vaginalement parlant.
Mais quelle ne fût pas ma surprise lorsque je débarquais (avec les Anglais dans ma culotte) dans l'agence (minuscule) dans laquelle je travaille.
Pas de poubelle dans les chiottes.
Nada dans les wawas.
Que dalle autour du trône.
Et en cadeau bonus : il s'agit de toilettes à broyeur, comme dans feue la maison de vacances de mes grands parents au fin fond de la Bourgogne.
Donc on ne peut pas y jeter de tampon (CQFD) sans tuer le bestiau.
J'ai une seule collègue femme, qui est soit bionique (son sang ne sort pas / elle ne saigne pas / elle serre les fesses pour contenir le truc / son sang s'évapore dans l'atmosphère), soit qui fait des astuces de Sioux pour s'en sortir quand elle a ses règles (lesdites astuces me fatiguent rien qu'en y pensant).
Le boss de l'agence est suffisamment macho pour penser que "le sang impur et les femmes souillées ne méritent pas de poubelle dans les toilettes."
J'hésite donc entre plusieurs choses :
* Faire des vides poches avec mes serviettes usagées, posées en déco sur mon bureau.
* Faire des sérigraphies façon test de Rorschach pour redécorer l'agence (toujours avec mes serviettes).
* Faire une guirlande de Noël avec mes tampons usagés (oui, j'ai une tendance ambidextre, en fonction de notre humeur mes règles et moi décidons d'adapter le truc dedans ou dehors).
* Faire des pendants d'oreilles avec mes tampons.
* Faire un boa (il me faudra plusieurs cycles...).

Trêves de plaisanteries.

J'ai la chance de ne pas pisser du sang à grandes eaux (contrairement au début de ma semaine de règles...) donc je me suis démerdée. J'ignore comment je vais faire les prochaines fois. J'ai fait une étude textotière de la plus haute qualité auprès de mes amis filles ET garçons, ainsi qu'après de Maman (pas de chichis entre nous, je suis sortie de son vagin - enfin non, c'est totalement faux je suis née par césarienne), mais notre proximité émotionnelle fait que les glaires et autres mucus peuvent être évoqués sans malaise (mais pas à table).

Plusieurs réponses ont été enregistrées à la suite de mon sondage Ifop :

* Acheter une poubelle, me faire rembourser sur notes de frais et parler de sang menstruel à mon chef (PAS POSSIBLE).
* Acheter des minis sacs poubelles de toilette ou pour les cacas de chien et y mettre mes trucs, puis jeter ledit sac à la pause dej (possible, mais chiant). J'ai oublié de dire qu'il n'y a pas de poubelle au coin cuisine (où va le monde ?!).
* Aller au Mcdo / chinois / kebab / café du coin pour me changer (rapport qualité prix, ça fait cher les ovules trépassés).
* Faire des couches de serviettes hygiéniques (on n'est plus chez Jane Austen).

Ce job me fatigue déjà. J'en rigole ici, en écrivant cet article, mais je trouve ça irrespectueux de ne rien prévoir dans les toilettes. Et en lisant les dossiers passés, je découvre que mon chef est le seul mec du business (tous les autres employés étaient des femmes, ET, je précise, pas ménopausées). Donc PERSONNE n'a jamais osé ouvrir sa gueule pour une histoire de poubelle. Parce que le sang c'est sale et les femmes sont souillées.

J'en ai ras le tampon.

J'en ai ras les glaires.

 PS : hors de question que je me mette à la cup pour remédier à ce problème. 1. L'aspect ventouse gynécologique ne me dit rien qui vaille. 2. Je ne m'adapterai pas au manque de poubelle de la boîte. Je refuse de faire une concession à ce propos. Récemment, une de mes grandes tantes m'a dit "Soit on répare mes volets, soit je meurs" (on fait dans la mesure chez moi, on a le génome Castafiore). Je dirai pour ma part "Soit on trouve une solution, soit je fais une crise."

(j'écris dans le métro, la mise en page est peut être foireuse) .

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21 août 2018

# 12

J'écris ailleurs, toute seule dans mon coin, sur un fichier word qui sera long comme un rouleau de papier toilette. Mais l'idée générale n'est pas de s'essuyer les fesses avec.

J'en suis à une trentaine de pages. J'écris chaque jour. Pendant les moments qui ne servent à rien (prendre une douche, faire pipi, se brosser les dents, prendre le métro, marcher dans la rue), je réfléchis à ce que je vais écrire prochainement, à l'organisation de mes idées, aux détails à ne pas oublier.

J'en parle à mes proches. Certains me voient écrire. Tous m'encouragent.

J'ai le cerveau mobilisé par ce machin.

J'ai, bien sûr, encore des trucs à raconter ici, mais pour le moment je n'arrive pas à être au four et au moulin. Je n'ai pas envie de me disperser.

J'ai écrit pendant les vacances un gros bidule introspectif (une petite dizaine de pages) à publier ici, mais je ne l'ai pas encore terminé. Je devrai aussi le relire.

J'écris sur mon papa. J'écris tout. Je fais dans l'exhaustivité, mais pas dans la dentelle.

Je reviens bientôt.

 

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22 juin 2018

# 11

En fait, en vrai, pour de vrai, ça ne va pas si bien que ça. Ce n’est pas la grande frite. Ou plutôt : c’est la frite de piscine, la frite en mousse un peu fadasse, un peu râpée, un peu défraîchie. C’est la frite fatiguée. La frite qui aurait besoin d’un petit coup de boost. La frite qu’on pourrait même carrément changer.

J’ai longtemps cru avoir une vie autoroutière. Quelque chose de tout tracé. Sans état d’âme. Un truc net, limpide et droit. En fait, au fond, c’est plus subtil que ça. Je me rends compte de ma naïveté et, surtout, de mon ignorance de la chose.

J’ai fait ce qu’on appelle « des études pas faciles ». En terminale, j’ai préparé simultanément deux gros machins qui me tenaient particulièrement à cœur : le bac, et le concours d’entrée d’une école réputée difficile. Une école publique, une école bien sous tous rapports. Une école où, en première année, on était 300 ou 500, je ne sais plus exactement, et où, en dernière année, les rares survivants faisaient une promo d’à peine 80 âmes. J’en ai fait partie. J’ai survécu. J’ai fait partie des 80 élus. J’ai intégré cette école immédiatement après le bac, en septembre de la même année. Mes copains de promo avaient un, deux, trois, quatre, six, dix ans de plus que moi. Certains étaient en reconversion, d’autres étaient « juste » passés par la case hypokhâgne khâgne khâgne. Je faisais partie des bébés. Au lieu d’être fière de moi, au lieu de me dire « putain, mes concurrents directs ont un, deux, trois, quatre, six, dix ans de plus que moi et je suis à leur niveau, et j’ai réussi autant qu’eux ce fichu concours d’entrée », je pensais à la place « putain, mes concurrents directs ont un, deux, trois, quatre, six, dix ans de plus que moi et je n’ai jamais fait autant de choses qu’eux. »

Le syndrome de l’imposteur a toujours été un trait marquant de ma personnalité. Je mourrai avec ce syndrome. C’est comme ça.

Je me suis donc cassé le cul, il n’y a pas d’autres mots, pour obtenir ce fichu diplôme. Les cours étaient très particuliers, l’ambiance était très particulière. Certains professeurs nous disaient que nous étions des merdes infinies, des raclures de toilettes, des brosses à dents sans poil. D’autres affirmaient, au cours suivant, une heure après : « Etre parmi vous, sur cette estrade, est un bonheur certain. Vous transmettre mon maigre savoir, entre ces murs, est une grande fierté personnelle. Vous êtes l’élite de la France. Vous êtes les meilleurs. Vous êtes géniaux. Vous êtes formidables. »

C’était donc, au sens propre, les montagnes russes émotionnelles au quotidien. Et, contrairement à d’autres, je n’avais pas la maturité intellectuelle pour me détacher de ces discours ridicules, dans un cas comme dans l’autre. Je n’arrivais pas à faire simplement mon taf, à étudier simplement, tranquillement, sans me poser de question. Je me demandais sans cesse si j’étais une brosse à dents sans poils ou l’avenir de notre nation. Bien sûr, je ne trouvais pas la réponse à cette question, mais j’en étais tout de même extrêmement angoissée.

Je travaillais comme un chien galeux. Je connaissais par cœur tous les horaires des bibliothèques de Paris. En période de révision, j’arrivais à l’ouverture, à 9h01. Puis je partais à 18h00, heure habituelle de fermeture, pour me diriger vers la bibliothèque du Centre Pompidou ou celle de la montagne Ste Geneviève, pour la bonne et simple raison qu’elles ferment toutes les deux à 22h. C’est-à-dire que, concrètement, je me cognais du 9h-22h. Ma mère venait souvent me chercher en bagnole, en bas de la bibliothèque, avec un sandwich, du chinois ou un Mcdo, pour que je gagne du temps. Pour qu’en rentrant chez moi, l’unique chose à faire soit une douche suivie d’un dodo. Une de mes meilleures copines d’études avait même poussé le vice jusqu’à plastifier ses fiches de révisions pour pouvoir les lire sous la douche.

Elle a été diplômée. Moi aussi.

J’étais droguée au travail. J’en oubliais de manger. Je n’avais pas le temps de manger. Je n’étais pas très épaisse durant mes études. Maintenant, je me suis remplumée (j’aimerai même me délester de quelques plumes, mais c’est une autre histoire). A l’époque, à l’inverse, je ne bouffais pas. Je n’avais pas le temps.

En parallèle, je faisais beaucoup de stages. J’ai passé tous mes étés et une partie des semestres à faire des stages un peu partout. Au total, j’ai cumulé 3 ans de stages à temps plein. 36 mois. Il ne s’agissait pas de stages café-photocopie. Il s’agissait de stages où je devais faire mes preuves, avoir des responsabilités, mener à bien des missions. J’étais extrêmement bien payée. 1200 euros par mois. J’étais la reine du pétrole.

Je n’ai jamais eu de difficulté pour trouver un stage. C’était un cercle vertueux. Je faisais de bonnes études. Je présentais bien. J’étais motivée. J’avais fait d’autres stages précédemment, qui étaient passionnants et/ou dans des structures connues. En entretien, on me brossait dans le sens du poil. Les RH comme mes futurs responsables de stage me frictionnaient le dos à la brosse à reluire. C’était agréable, mais gênant. Toujours ce syndrome de l’imposteur. Le summum de ma carrière de stagiaire a été de refuser quatre stages. J’étais admise en stage dans 5 structures différentes, toutes plus chouettes les unes que les autres. J’ai choisi la plus avantageuse à mes yeux. Celle qui proposait le meilleur stage, qui était la plus proche de chez moi. J’ai donc décliné simultanément 4 offres de stage. Certains me disaient « vous savez, on pourra vous embaucher en CDI après. » Je répondais fermement « C’est très gentil, mais mon choix est déjà fait. »

J’étais réellement la reine du pétrole.

Trois mois après mon dernier stage, j’étais embauchée en CDD. Encore une fois, dans une structure très chouette, avec des missions très chouettes. J’avais même une équipe à manager. Mon syndrome de l’imposteur m’a causé quelques insomnies (comment on fait pour gérer une équipe quand on vient de finir ses études ? Je ne vais jamais y arriver. Je ne mérite pas ce poste. Je ne suis pas assez douée. Ils se sont trompés sur moi. Comment je vais faire ?). Mise à part le fait que le responsable du département était assez particulier pour ne pas dire taré, tout s’est bien passé. A la fin de mon CDD (qui ne pouvait pas donner lieu à un CDI), une des personnes de mon équipe m’a dit « Plus tard, je voudrais être comme toi. J’espère que je serai comme toi. » J’ai balbutié un « Bah faut pas dire ça voyons » avant d’aller pleurer aux toilettes. J’avais réussi.

J’étais arrivée dans l’équipe. Elles avaient bien vu que j’étais une petite jeune. Elles étaient d’ailleurs aussi des petites jeunes. L’une d’entre elles n’avait pas compris que j’étais l’Averse. Elle croyait au premier abord que j’étais stagiaire ou assistante. Quand je me suis présentée, j’ai vu dans son regard un « Ah putain, c’est elle l’Averse, elle a mon âge et c’est ma boss. » C’était ça. C’était exactement ça.

Je leur ai dit : « Je suis à votre disposition pour la moindre question. Si vous avez le moindre doute, le moindre questionnement, prévenez-moi. Je suis là pour vous aider. Je suis à votre disposition. Il faut que tout soit limpide et transparent entre nous. Si vous me dites « ça va », c’est que ça va. Si vous me dites « ça ne va pas », OK, on va trouver une solution ensemble. Mais ne me dites jamais « ça va » si ça ne va pas. Ne me cachez jamais les merdes. Vous vous organisez comme vous voulez. Vous n’avez aucun compte à me rendre sur votre manière de travailler ou votre organisation personnelle. La seule chose que j’attends de vous, c’est de la transparence, et du boulot bien fait. Je serai toujours là en cas de besoin. Accordez-vous le temps de vous relire, de réfléchir, de vous poser des questions, de vous assurer que c’est correct. Je préfère du temps passé à se relire que du temps passé à réparer des erreurs. Du temps passé à se relire n’est jamais vain, mais du temps passé à réparer est perdu. »

Depuis, l’une d’entre elles est devenue une pote. On va boire de temps en temps des verres ensemble. Une autre a pleuré quand je suis partie. On s’envoie parfois des textos pour savoir comment ça va.

J’ai terminé mon boulot cet hiver. Je suis partie en vacances littéralement le lendemain de mon dernier jour (15 jours toute seule en Italie, c’était le pied – j’adore partir en vacances seule, un jour j’en parlerai ici). J’ai enchaîné avec une grippe d’un mois, où j’étais au sens propre cloîtrée au fond de mon lit pendant quatre semaines, avec le thermomètre dans la main gauche et le paquet de mouchoirs dans la main droite. Je sortais de chez moi une ou deux fois par semaine, pour traîner ma carcasse péniblement chez le médecin ou à la pharmacie (ma carte vitale n’a jamais autant chauffé de ma vie). Mon toubib me disait « C’est du surmenage. C’est la fin d’une étape, le début d’une autre. Je peux prescrire tous les médicaments du monde, la seule chose à faire c’est rester sous la couette le temps que ça passe. » Je suis restée un mois sous ma couette, avec une tête qui tourne, des insomnies à gogo quand il ne s’agissait pas de rêves délirants et des gouttes de sueur qui coulaient le long de ma colonne vertébrale. C’était très chic.

Après ma résurrection, sur un coup de tête, j’ai décidé d’aller pour la première fois de ma vie de l’autre côté de l’Atlantique, rendre visite à l’une de mes tantes. En vrai, ce n’est pas une véritable tante, mais une cousine éloignée de ma mère. Sauf que comme nous nous écrivons en moyenne un mail par semaine, on peut simplifier les choses en disant qu’elle est ma tante et que je suis sa nièce. J’ai adoré cet interminable voyage en avion, j’ai adoré cet accent américain à chaque coin de rue, j’ai adoré ce soleil éblouissant, j’ai adoré cette architecture qui ne ressemble en rien à ce que je connais au quotidien. J’ai adoré. J’ai fait la connaissance d’une cousine éloignée (qui est aussi une cousine éloignée de ma tante), qui s’avère être l’archétype archétypal de la Californienne parfaite. Elle est prof de yoga. Fait des régimes alimentaires farfelus. Gère son planning en fonction de la lune. Parle de graines germées, de vies antérieures et de dettes karmiques. Nous nous sommes rencontrées pour visiter un musée et boire un verre. Elle m’a demandé ce que je préférais des Etats-Unis, ce qui me plaisait le plus. « La lumière. Ce n’est pas la même qu’en France. A Paris, c’est une lumière plus froide. La lumière d’ici est plus jaune, plus chaude, plus forte. Elle me fait un peu penser au sud de la France ou à l’Italie, mais j’ai l’impression que c’est encore quelque chose d’autre. » Elle m’a regardée avec des yeux éberlués. M’a dit mi-sérieuse mi-ironique « Tu devrais vraiment faire du yoga et de la méditation, tu atteindras l’éveil en une semaine montre en main. »

Quelques semaines après mes aventures au pays de Donald, je me suis rendue en République Tchèque, cette fois accompagnée de Monsieur. Entre temps, j’ai envoyé des candidatures un peu partout (beaucoup), j’ai passé des entretiens (régulièrement), j’ai suivi des formations à l’APEC pour les jeunes diplômés, j’ai assisté à des conférences, j’ai travaillé à la bibliothèque, j’ai fait de la généalogie par échanges de mails intempestifs avec ma tante californienne, j’ai visité beaucoup de musées et d’expos, j’ai pris des leçons de conduite, j’ai lu, j’ai vu mes amis, j’ai passé beaucoup de temps dans l’association où je suis depuis plusieurs années, j’ai cherché une nouvelle association pour découvrir de la nouveauté, j’ai commencé ce nouveau projet associatif. Je fais plus de trucs pendant cette période de ma vie, que lors des moments où j’étais étudiante, stagiaire ou employée. Et pourtant je m’emmerde. Je vois toute cette activité, toute cette énergie comme étant quelque chose de vain. Je comble mes journées comme on gave une oie en vue d’un futur foie gras. Je m’efforce de faire des tonnes et des tonnes de choses, mais la réalité ne change pas : je n’ai pas de travail.

Je n’ai pas chômé. Je n’ai trouvé aucun travail. Tous mes entretiens se sont terminés de deux manières différentes. Le premier discours étant « Vous avez un beau parcours, mais vous n’êtes pas assez qualifiée » (réponse mentale de ma part : « Bah alors mon con, tu ne sais pas lire un CV détaillé comme la Bible ? Tu n’es pas capable de t’en rendre compte devant ton ordi ? Pourquoi se faire chier à me recevoir dans ce cas ? Tu nous fais perdre du temps, à toi comme à moi »). Le second discours (encore plus grandiose) étant : « J’ai peur que vous vous ennuyiez au sein de notre équipe, vous avez déjà fait énormément de choses. » Je reste muette quand on me dit ça. Franchement, je ne sais pas quoi dire. J’en reste sans voix.

Je ne trouve donc pas de travail.

J’ai un rapport au travail très particulier. J’ai le vilain défaut d’y accorder trop d’importance. Dans ma famille, le sacro-saint travail est l’une des valeurs judéo-chrétiennes les plus importantes. Si on ne travaille pas, si on ne fait pas un métier intéressant ou valorisant ou intellectuel ou qui rapporte un minimum de sous, on est nul. Donc je me sens nulle. Je n’arrive pas à accepter le fait que je galère, comme tout le monde. Jusqu’ici, tout était toujours facile pour moi. Je croyais naïvement passer à travers les mailles du filet. Je pensais que ça serait simple, puisque tout a toujours été simple. Je me demandais même pourquoi les autres galéraient, ce qu’ils avaient mal fait ou pas fait. En fait, ils n’ont rien fait de mal du tout, ils galèrent juste. Comme tout le monde. C’est normal. C’est la base.

Je suis de nature extrêmement impatiente. Je déteste attendre. Je déteste brasser de l’air pour rien. J’ai besoin d’une réponse immédiate. J’ai besoin d’être fixée. L’attente, c’est les ténèbres. L’attente, c’est la solitude. L’attente, c’est mon père. J’ai trop attendu quand j’étais petite, quand j’étais plus jeune. J’attendais tout le temps. Et j’ai toujours détesté ça.

On me dit qu’on ne s’inquiète pas pour moi. On me dit qu’il faut attendre. On me dit que je vais trouver un boulot bientôt, que ça va aller. Mon mec me dit que ça va aller. Ma mère me dit que ça va aller. Mon beau-père me dit que ça va aller. Mes oncles, mes tantes, mes cousins, mes cousines me disent que ça va aller. Mon conseiller Pôle Emploi me dit que ça va aller. Mon coach de l’APEC me dit que ça va aller. Mes amis me disent que ça va aller. Mes anciens collègues me disent que ça va aller. Mes copains bénévoles me disent que ça va aller. Tout le monde me dit que ça va aller. En attendant, parfois, certains jours, je dirai même souvent, j’en fais des insomnies.

Le seul moment où je me sens paisible, le seul moment où je me sens utile, le seul moment où je suis sereine et fière de moi, c’est quand je vais bosser dans l’association où je suis bénévole. J’y suis entrée en 2015. Ca m’est venu comme une envie de pisser. Depuis, c’est quelque chose qui fait intégralement partie de ma vie et de mon planning.

Quand mes arrières grands-parents et mes grands-parents sont arrivés en France, ils étaient réfugiés politiques. Les hommes sont venus avec des papiers frauduleusement en règles. Les femmes sont venues avec des bijoux et de l’argenterie cousus dans les doublures de leurs fringues. Ils sont venus faire la queue leu leu à la Croix Rouge, ou à l’Armée du Salut, ou à une institution ayant disparue aujourd’hui, peu importe le nom. Ils sont donc venus à la queue leu leu, pour pouvoir bouffer décemment un morceau de pain. Car il faut savoir que les bijoux et l’argenterie sauvés n’ont pas pu couvrir tous les frais. Quand on quitte la Russie pour se promener dans toute l’Europe, quelques mois après la fin de la Première guerre mondiale, la situation n’est pas forcément ce qu’il y a de plus simple. Je n’ai pas les détails, mais je sais qu’ils ont vécu des trucs pas jojos. Et ont donc pointé à la Croix Rouge, pour bouffer du pain. J’en ai toujours eu conscience. J’en ai toujours été reconnaissante. J’ai toujours été reconnaissante que des personnes de ma famille doivent en partie leur survie à une œuvre de charité. J’ai toujours ressenti à ce sujet une dette, un poids, une chose à rembourser, alors que, ni eux, ni moi, n’avons jamais rien fait de mal. Je n’ai jamais rien fait de mal, mais j’en ressens une dette infinie. Je n’ai jamais crevé de faim, mais je ressens la valeur de leur file d’attente pour un quignon de pain. Je ressens le goût de ce pain. J’en ressens la honte, l’amertume, la tristesse, l’angoisse et le soulagement.

Je me souviens précisément de la raison pour laquelle j’ai décidé de rejoindre une association. C’était à cause du cadavre de ce petit garçon échoué sur la plage. Je me souviens de la photo avec précision. Je me suis dit à ce moment précis : « je n’ai aucune raison d’aller en Italie, dans les Alpes ou à Calais, mais il faut les aider. Il faut les aider d’une manière ou d’une autre. Ils quittent leur pays car c’est la merde noire. Ils veulent s’en sortir en Europe. C’est l’histoire de mes arrières grands-parents. C’est l’histoire de ma famille. C’est mon histoire. Il y a forcément un machin, quelque part à Paris, qui leur vient en aide. Il y a forcément un truc. »

Ledit truc est un local qui se trouve à 30 minutes à pieds de chez moi. J’y vais deux demies-journées par mois, parfois plus. Il y a une file d’attente infinie de sans-papiers, relogés dans des hôtels sociaux par le Samu social. Certains parlent français. Certains parlent anglais. Certains parlent russe. Certains parlent albanais. Certains parlent arabe. Certains parlent des langues que je ne peux reconnaître à l’oreille (tamoul ? pachtoune ?). On les aide du mieux qu’on peut. On les écoute. On leur donne un peu de quoi pouvoir bouffer. On s’assure qu’ils sont en bonne santé, qu’ils sont suivis. On s’assure que les enfants sont scolarisés. On s’assure qu’ils comprennent leurs droits. On suit leur paperasse. On les oriente vers d’autres associations aux actions complémentaires.

Comme je suis la seule qui parlote russe, je m’occupe en priorité des émigrés russophones. Ce sont beaucoup de Tchétchènes. Il y a aussi des Russes, bien sûr, mais aussi des Ukrainiens et des Arméniens. Un peu de Bulgares. Tous ont au minimum la trentaine. Beaucoup ont 50 ans ou plus. De fait, ils savent tous parler russe, puisque leur pays était nécessairement sous la coupe de l’URSS. On se connait tous. On se fait la bise ou on se serre la main pour se saluer. On se demande comment ça va. Les autres bénévoles ont l’âge d’être mes parents ou mes grands-parents. Une fois, une dame qui vient se faire accompagner voulait savoir pourquoi j’étais bénévole, ce que je foutais ici deux samedis matins par mois au lieu de décuver ma fête du vendredi soir. « C’est une raison personnelle. Ma famille est venue en France juste après 1917. » Elle a écarquillé les yeux. Elle m’a demandé si cela voulait bien dire que mes grands-parents ou arrières grands-parents, ou arrières arrières grands-parents étaient dans la même situation qu’elle. « Exactement. Ils étaient comme vous. Ils sont arrivés en France en catastrophe. Ils ont tout perdu. Ils ont tout reconstruit. Ils se sont battus. » Elle m’a fixée dans le blanc des yeux. Elle m’a demandé si ça voulait dire que ses petits-enfants ou arrières petits-enfants pourraient être comme moi. Je lui ai dit qu’ils seront comme moi. Que grâce à elle, grâce à ce qu’elle a fait, d’ici une, deux, trois générations, ça ira pour sa famille. Qu’ils seront bien installés en Europe. Que tout ira bien pour eux. Que je vais très bien. Qu’il n’y a aucune raison pour que ce ne soit pas pareil pour eux. Nous nous sommes serrées dans les bras.

Certains sont littéralement au fond du trou. Certains ne sont que l’ombre d’eux-mêmes. Certains n’arrivent pas à se battre pour survivre. Certains sont plein d’espoir. Certains sont toujours, systématiquement, souriants. Certains sont blagueurs, avec un humour à mourir de rire. Certains sont d’une force et d’un courage infinis. Je les admire tous. Je les admire d’avoir tout laissé pour venir ici. Je les admire d’essayer de tout reconstruire. Je les admire d’avoir la force de repartir à zéro.

Une fois, une de mes copines russophones est arrivée le visage dévasté. Elle est dans la catégorie « force de la nature ». Elle va toujours bien, elle rigole tout le temps. Elle est venue en France seule avec ses deux enfants, qui sont encore jeunes. Elle a appris le français comme ci comme ça, par elle-même. Elle n’a aucun papier en règle. Elle vit dans un hôtel sordide. Ses enfants sont scolarisés. Elle se démerde admirablement bien. Elle est admirable. Elle est donc arrivée la tête à l’envers. Elle m’a dit que la Samu social lui ordonnait de quitter l’hôtel taudis, pour vivre dans un autre hôtel taudis, à l’autre bout de la région parisienne. Que l’année scolaire n’était absolument pas terminée, qu’il faudrait donc que ses enfants se lèvent à 5 heures du matin pour aller à l’école. Qu’elle n’avait pas d’argent pour payer les tickets de transports. Que si elle se faisait choper par les contrôleurs, elle pourrait risquer de retourner dans son pays. Que c’était donc, véritablement, la merde noire.

Je l’ai regardée. Je lui ai dit que j’étais désolée pour eux. Je lui ai dit que je n’avais aucune solution à lui proposer. Je lui ai dit que c’était normal de pleurer, d’avoir peur, d’être furieux, qu’à sa place je pleurerais, j’aurais peur et je serais furieuse. Je lui ai dit qu’elle était une force de la nature. Je lui ai dit que tout le monde n’est pas capable de quitter son pays avec ses deux bébés sous le bras, pour tout recommencer ailleurs. Je lui ai dit qu’elle s’en était toujours sortie, tout le temps. Qu’elle s’occupait très bien de sa famille, qu’elle éduquait bien ses enfants et qu’elle trouvait de la bouffe pour eux trois, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Qu’elle savait toujours ce qu’il fallait faire, qui il fallait voir, ce qu’il fallait demander. Qu’elle avait les pieds sur terre. Qu’elle savait comment magouiller s’il fallait magouiller. Qu’elle était maline, observatrice, douée et perspicace. Qu’elle était, en ce moment précis, dans le creux de la vague, dans l’obscurité la plus totale, mais que ce n’est que temporaire. Que l’obscurité, c’est temporaire. Qu’il existe toujours une solution. Qu’il existe toujours quelqu’un ou quelque chose pour aider. Que je ne savais pas qui ou quoi aller l’aider, mais qu’elle serait aidée. Qu’elle était même suffisamment douée pour s’aider elle-même. Que j’avais une confiance absolue en ses capacités d’analyse et d’adaptation. Je lui ai dit « Soyez fière de vous. Soyez fière de tout ce que vous avez fait. Vous trouverez une solution. Je ne sais pas comment, je ne sais pas quand, mais vous aurez une solution. Je crois en vous. Je n’ai aucune inquiétude pour vous. Il y a certaines personnes ici qui m’inquiètent beaucoup, mais ce n’est pas votre cas. » Elle a éclaté en sanglots, elle s’est réfugiée dans mes bras, j’ai pris sur moi pour ne pas pleurer et j’ai fait exactement comme ce que faisait ma mère lorsque j’avais un gros chagrin. Je lui ai caressé les cheveux en lui disant « ça va aller, ça va s’arranger, il faut rester forte. » J’ai été, l’espace de dix minutes, la maman d’une fille de 10 ans de plus que moi.

Je l’ai revue une fois ou deux. Elle m’a dit avec son accent à couper au couteau « Merci pour tout. » J’ai répondu « C’est moi qui vous dit merci. » Je pense à eux trois, comme aux autres, quand je ne vais pas bien. Ils n’ont aucune conscience de la force qu’ils me transmettent.

Je pense à eux quand je sors de mon millième entretien où on me dit que je ne suis pas assez expérimentée ou que je vais m’emmerder dans l’équipe. Je pense à eux quand je fais une insomnie et que je regarde frénétiquement l’heure qui tourne à grands pas. Je pense à eux quand je me demande ce que je vais faire de ma vie, et pourquoi je ne trouve aucun boulot.

Je ne sais pas si c’est propre à tous les Russes, ou s’il s’agit d’une caractéristique uniquement présente dans ma famille de Russes de France et de Russes de Russie, mais, chez nous, on est un peu mystiques. On croit au destin, aux rencontres, aux morts qui nous surveillent et viennent nous faire coucou pendant la nuit ou au coin de la rue, au hasard du hasard. Elle m’avait dit qu’elle serait toujours là pour moi. Qu’on continuera de bien rigoler ensemble. Qu’elle continuera de veiller sur moi. Souvent, la nuit, quand je ne trouve pas le sommeil, je pense à elle. Je lui parle. Je lui demande comment elle va. Je lui demande si elle s’amuse bien, ou si c’est trop planplan pour elle. Je lui demande de me donner de la force. Je lui demande de me donner la force de réussir à dormir, la force d’arrêter cette insomnie. La force de trouver un boulot. La force de faire face à tous ces entretiens ridicules où on me dit indéfiniment que je suis trop jeune ou trop douée. La force de m’en sortir. La force d’arrêter de culpabiliser. Arrêter de culpabiliser de ne plus avoir mes propres sous. Arrêter de culpabiliser de vivre comme au camping, à moitié chez Monsieur, à moitié chez mes parents, avec un baluchon noué au bout d’une canne à pêche, qui se balance derrière mon épaule, à longueur de semaines. La force de me reconvertir, si jamais la situation stagne trop. La force de trouver une solution. La force de ne pas avoir honte de moi. La force d’être sereine. J’entends parfois le parquet qui grince subitement, mon téléphone qui vibre d’un coup, le vent qui se lève dans les branches de l’arbre au pied de ma fenêtre, et je me plais à penser que c’est elle me faisant coucou.

Un jour, une excellente amie m’a dit « Je ne sais pas comment je réagirai le jour où tu n’iras pas bien. Tu vas toujours bien. Tu souris tout le temps. Tu es tout le temps heureuse, tu racontes toujours des choses drôles. Tu serais capable de faire des blagues en phase terminale de cancer. Le jour où tu n’iras pas bien, je serai démunie. »

Je ne sais pas assumer le fait de ne pas bien aller. On m’a toujours appris que, comme on est français en France avec des papiers français, de fait, on va bien. On a la Sécurité sociale. On est en bonne santé. On mange à notre faim. On a une maison. On a une famille. On a des amis. On est scolarisé. Alors on va bien. On m’a appris à toujours voir le verre à moitié plein. On m’a appris à faire des listes des belles choses au cours de la journée. Si c’est une bonne journée, la liste est facile à faire. Si c’est une journée plus difficile, on peut quand même trouver des choses. Par exemple : aujourd’hui, j’ai de la chance, il a fait beau. Aujourd’hui, j’ai de la chance, j’ai trouvé une place assise dans le métro. Aujourd’hui, j’ai de la chance, j’ai discuté avec Machin. Aujourd’hui, j’ai de la chance, je suis en bonne santé. Aujourd’hui, j’ai de la chance, je vis dans un pays qui n’est pas en guerre. Aujourd’hui, j’ai de la chance, je n’ai pas dû fuir ma maison pour sauver ma peau.

Je fais chaque jour ce type de liste. Et pourtant, en ce moment, ce n’est pas la grande frite.

Je pense éventuellement à me reconvertir. Tout le monde me dit que c’est trop tôt, qu’on ne se reconvertit pas au bout de 6 mois de chômage. Mais je trépigne d’impatience à l’idée de travailler de nouveau. L’attente m’est insupportable. L’impression de ne rien faire de mes journées, malgré mes multiples occupations, m’est insupportable. L’impression de brasser de l’air m’est insupportable. Alors j’hésite et je me pose beaucoup de questions. J’espère trouver une réponse bientôt.

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20 juin 2018

# 10

Cette liste n'a aucune espèce d'importance, si ce n'est me donner un petit coup de pied aux fesses en cas de coup de mou :

- Apprendre à BIEN utiliser Excel. Ne pas me contenter d'à peu presque. Genre tableaux croisés dynamiques.

- Savoir faire des mailings et des feuilles de style.

- Aller à la Bnf pour lire ce que je dois lire sur mon papy (soyons francs, cette phrase me rend fière).

- Aller à la Sorbonne pour lire la thèse que je dois consulter depuis 1936 (l'univers m'avait déjà donné une to do list avant ma venue sur terre).

- Passer le permis (on ne change pas une équipe qui gagne).

- Et, le plus exaltant, me remuer les puces pour "écrire" l'histoire de ma famille. J'ai déjà une idée de plan. Ca me pétrifie autant que ça me passionne. Hauts les cœurs. En avant Guingamp.

Posté par apreslaverse à 08:53 AM - Commentaires [4] - Permalien [#]
26 mai 2018

# 9

Chez moi, pour des raisons politiques, on n’a pas le droit de célébrer la fête des mères. Je n’ai jamais très bien compris qui est le gros vilain pas beau qui a instauré ça (Pétain ? Staline ? Lénine ?). Je ne m’en souviens plus, et, au fond, cela n’a aucune espèce d’importance. La seule chose à savoir, c’est que, la semaine qui précède la fête des mères, je me garde bien d’acheter quoi que ce soit pour ladite maman, et que, le jour J, je ferme ma gueule bien comme il faut. A la rigueur, si je suis d’humeur taquine, je peux dire un « Bon bah, je te souhaite rien hein, pas de bonne fête des mamans. » Ce à quoi je peux l’entendre me répondre « Pas de merci, ma religion me l’interdit. »

Elle est l’un des amours de ma vie. Elle rend la vie plus douce. Bien sûr, parfois, rarement, on se hurle dessus. Bien sûr, parfois, rarement, on a envie de s’entretuer. Mais ça relève de l’anecdotique.

Elle est drôle (vraiment drôle). Elle a l’un des rires les plus communicatifs que je connaisse. On peut la reconnaître dans un hall de gare vrombissant de bruits en tous genres, grâce à son rire. Il m’est même déjà arrivé de me repérer dans un lieu labyrinthique à la clameur de son rire. C’est le genre de femme qui a un rire faisant obligatoirement sourire voire rire. Quand elle rit plus qu’une minute (ce qui arrive souvent) on a même l’impression qu’elle va suffoquer ou se faire pipi dessus. Elle pleure souvent de rire. Je n’ai jamais su si, depuis sa naissance, ses voisins l’ont maudite sur trois générations ou si, au contraire, l’entendre rire depuis l’appartement d’à côté est une source de joie. Dans tous les cas, une chose est sûre, jamais personne n’est venu se plaindre pour cause de tapage nocturne ou rire abusif.

Elle est un peu timbrée. Un peu folledingue. Un peu tarée. C’est de famille. Ce n’est pas une critique. De toute façon, je m’inclus dedans. Les chiens ne font pas des perroquets. Par exemple, sans même réfléchir, là maintenant tout de suite, je repense à la fois où elle a failli créer un plan Vigipirate à elle toute seule en Grande Bretagne. Nous étions toutes les deux à Londres. Je n’arrive plus à me souvenir si j’étais à la fin du collège ou au lycée. Nous prenions l’Eurostar pour rentrer à la maison. On avait plus de sacs à porter que de bras disponibles. On passe les contrôles de sécurité. Rien à signaler. On se dirige vers le quai. Elle me demande son sac à main. Je lui réponds que je ne l’ai pas. Elle me regarde, excédée, et me redemande très sèchement son sac à main. Je lui réponds, prenant un peu vite la mouche en raison de son ton pète sec, que je n’ai pas son sac, que je ne suis pas un porteur, et que, dans la vie, chacun gère son sac à main comme un grand garçon ou une grande fille. Elle ouvre des yeux comme des soucoupes. Regarde dans chaque sac rempli de bordel londonien où se trouve son foutu sac à main. Elle ne le trouve pas. Elle devient blême. Elle me dit « JE REVIENS TOUT DE SUITE » et part en courant, en me plantant là, comme une crotte, sur un quai, avec le train qui part bientôt et cette multitude de sacs relevant d’un shopping pathologique. Je lui hurle « MAIS JE FAIS QUOI ?! », avant de l’entendre me dire de l’autre bout du quai « TU TE DEMMERDES, MOI JE CHERCHE MON SAC. » Ma mère a toujours cherché à me rendre la plus indépendante possible. « Marche ou crève » doit être l’une de ses Formules de Vie. Je décide donc de me démerder, enfin, je ne décide rien du tout, je n’ai pas le choix. Je dois me démerder. Je monte dans le train. Un brave British me voit toute déconfite à côté de ma cargaison de sacs et de nos valises. Il faut savoir que ma mère a comme Principe de Vie de voyager avec une valise remplie de on ne sait jamais ça peut servir, qui consiste, par exemple, à prendre un fer à repasser, une trousse à pharmacie qui ferait pâlir d’envie n’importe quelle infirmerie, un peignoir ou encore des multiprises électriques. Elle m’a transmis ce fichu virus. Mon mec en fait des jaunisses et me dit que je dois me faire soigner (dernièrement, je suis partie en vacances avec lui et, quand même, entre autres, un paquet de riz dans ma valise, car on ne sait jamais, le premier soir, peut être que tout sera fermé et qu’on ne trouvera pas de Mcdo et qu’on aura la flemme de sortir pour manger quelque part. Il a pratiquement pleuré de rire à cause de mon paquet de riz, alors que je lui soutenais mordicus que, vraiment, il n’y a rien d’extravagant à voyager avec un paquet de riz). Pour en revenir à l’Eurostar, le charmant British me demande si j’ai besoin d’aide pour soulever mes ânes morts depuis le quai jusqu’à mon siège. Je réponds par l’affirmative avec un sourire poli (autres principes de vie maternel : « toujours sourire aux messieurs qui se prennent volontairement pour des sherpas » ainsi que « toujours être gentille et polie avec les étrangers, car les Français ont une réputation de chiotte, et on vaut mieux que ça »). Le charmant British continue de sourire, commence à porter mes affaires avant de, soudainement, s’arrêter un instant parce que le bordel à rapporter en France pèse le poids d’un bovin en surpoids. Il me demande mi-flegmatique mi-rigoleur si je collectionne les cailloux (je me souviendrai TOUTE MA VIE de cette phrase), je lui réponds un peu vexée et sèchement (j’ai demandé mentalement pardon à ma maman pour avoir failli à ses deux principes de vie sur les hommes sherpas et sur les étrangers avec qui rester systématiquement polie) que ma mère a perdu son sac à main, que je suis furieuse à cause d’elle, que si ça se trouve je vais rentrer toute seule à Paris, que je crois que c’est elle qui a les clefs de la maison dans son putain de sac, que je pense donc être peut-être à la rue et que ça s’annonce être un bordel sans nom, mais qu’au pire je me débrouillerai et que donc, vu l’ambiance, sa blague de cailloux ne tombe pas au bon moment. Il m’a regardée un peu penaud avant de me dire être navré pour le fucking handbag.

Elle est revenue toute échevelée, les joues rougies, le sourire conquérant, avec son trophée, fière comme un coq en pâte, au moment même où la sonnerie de la fermeture des portes retentissait. Elle m’a expliqué, pas peu fière, avoir parlé gentiment à un charmant monsieur de la gare, en lui expliquant que son sac à main avait disparu à un moment donné, sans doute après les portiques de sécurité, et qu’il fallait le trouver very quickly parce que son train partait now. Ils ont couru dans les couloirs labyrinthiques de la gare, en empruntant des passages secrets à la Stéphane Bern, pour parvenir au plus vite au niveau des passages de sécurité. Je ne me souviens plus si le sac trônait toujours à cet endroit, en attendant patiemment sa propriétaire tête en l’air, ou s’il a été précieusement récupéré par une bonne âme, afin de le confier au service des objets trouvés. De même, je ne sais plus si le Sauveur de ma mère lui a dit de ne pas s’inquiéter, que le train ne partirait pas sans elle, ou si, au contraire, il fallait un minimum s’activer les fesses. Cette anecdote, ce presque plan Vigipirate (je me souviens avec précision être terriblement angoissée à l’idée que la gare soit évacuée par une équipe de démineurs, en raison d’un sac à main abandonné au milieu de l’une des plus grandes gardes d’Europe – ma mère est vraiment capable de provoquer un plan Vigipirate à elle toute seule), c’est ma mère tout craché. Nous sommes revenues à la maison sans encombre. J’ai quand même dû, sûrement, lui dire un « MAIS T’ES COMPLETEMENT FOLLE, ON N'OUBLIE PAS SES AFFAIRES COMME CA, ET COMMENT ON AURAIT FAIT, ET SI LE TRAIN ETAIT PARTI SANS TOI, ET SI TU NE L’AVAIS JAMAIS RETROUVE, ET SI TU ETAIS RESTEE BLOQUEE A LONDRES ? », ce à quoi, je ne m’en souviens pas mais c’est sans doute une réponse de ce type, elle a dû prononcer avec sa tête malicieuse et rigolote « Ohlala, c’est bon, c’est pas grave, ça arrive à tout le monde, avec des si on met Paris en bouteille, tu te serais débrouillée, tu aurais trouvé une solution, j’aurais retrouvé mon sac, et ça ne t’arrive jamais d’être un peu tête en l’air ? »

 

C’est quelqu’un de très pragmatique. Quand elle s’est remariée, elle m’a dit ne pas vouloir dépenser trop d’argent pour une robe qu’on ne porte qu’une seule fois, qu’on ne remet jamais, et qui, dans le fond, ne sert pas à grand-chose. J’étais en classe de sixième et je découvrais en l’espace d’une conversation qu’un sacro-saint mariage n’avait rien à voir avec les films et que, surtout, il n’avait de sacro-saint que le nom. Elle a eu la lubie d’aller chez Tati, pour voir, à tout hasard, s’il n’y avait pas de rayon mariage. Elle a trouvé son compte. Elle est tombée sur une robe mignonne, bien coupée, planquée au fond d’un rayon, cachée par des choucroutes meringuées. Et là, comme ça, parce qu’elle est complètement folle, parce qu’elle se contrefout des convenances, parce qu’elle est toujours pressée, parce qu’elle a un emploi du temps de ministre, au lieu de faire comme tout le monde la file d’attente pour accéder aux cabines d’essayage, je vois ma mère en culotte et soutif en train d’essayer la robe repérée quelques instants plus tôt. Je suis livide. Je cherche les caméras cachées. Je vois à la place un vendeur ou vigile, je ne sais plus, se diriger vers elle pour lui dire que bon, elle est bien gentille, mais il y a des limites dans la vie. Je me souviendrai toujours de son impérial « Monsieur, à ma connaissance, je ne suis pas toute nue, personne ne meurt à cause de la vue d’une petite culotte, du moins pas en France. » A ce moment précis, j’étais mentalement en arrêt cardiaque de honte. Le pauvre monsieur a compris que ma mère était du genre courtoise-Sissi l’impératrice-souriante mais ayant toujours le dernier mot (option culotte, soutif et réplique cinglante qui tue en un battement de cils). Elle a acheté sa robe. Elle a eu l’affront de ne pas aller dans une cabine pour se rhabiller. Elle est sortie du magasin comme si de rien n’était, comme s’il n’y avait rien de plus ordinaire que d’acheter sa robe de mariage chez Tati, avec l’option fesses à l’air en cadeau bonus. Ma mère, c’est exactement ça. C’est une femme qui, peu importe les circonstances, arrive à rester digne (et, en culotte dans un lieu public, ce n’est pas donné à tout le monde).

A son deuxième mariage, tout le monde est venu me voir en s’exclamant « Ta maman est resplendissante, sa robe lui va à merveille. » Je pensais silencieusement « Si vous saviez… », mais, au fond, j’étais d’accord avec eux. Elle était resplendissante. Sa robe lui allait à merveille.

Parfois, je pense que ça se comprend aisément, ma mère me fatigue. C’est toujours de la bonne fatigue. C’est toujours de la fatigue qui fait rigoler rétrospectivement, mais, souvent, sur le moment, je lève les yeux au ciel en me disant « Qu’est-ce qu’elle va faire encore ?! ». Ma mère, c’est un phénomène à elle toute seule.

Un jour, elle m’a dit très naïvement et sincèrement « Durant toute ma scolarité, le reste de la classe me disait que j’étais un clown et que je créais une ambiance rigolote, que les cours chiants devenaient acceptables grâce à moi, mais je ne comprends pas pourquoi. J’étais considérée comme une très bonne camarade, mais je ne sais pas pourquoi. » Ma mère met une ambiance de ouf partout où elle se rend, sans même en avoir conscience.

Elle a toujours exigé trois choses de moi. Etre polie et gentille (j’ai mis du temps à comprendre qu’il s’agissait de deux concepts distincts, et, aujourd’hui encore, j’ai tendance à les associer dans une vague idée fourre-tout de « politesse-gentillesse-vivre ensemble tout ça c’est la même chose », alors que je me trompe). Etre excellente à l’école. Etre indépendante. Le reste n’avait aucune espèce d’importance. Le reste était secondaire. Elle ne m’a jamais fait chier pour quoi que ce soit d’autre. Elle se focalisait sur ma scolarité, ma politesse et mon autonomie. Concrètement, cela a donné lieu à des situations assez invraisemblables au cours de mon enfance. On menait une vie de pacha. Si je n’avais pas envie de me laver un soir, ce n’était pas grave. Si j’avais envie de manger uniquement des biscuits pour un dîner, ce n’était pas grave. Si j’avais envie de faire une nuit blanche, ce n’était pas grave. Si je voulais prendre mon petit-déjeuner au lit, ce n’était pas grave. Si je voulais sortir dans la rue en étant déguisée, ce n’était pas grave. Si je voulais apprendre à cuisiner et que je carbonisais les steaks hachés surgelés, ce n’était pas grave. Rien n’était grave. Ma mère me laissait éteindre la lumière à pas d’heure. J’organisais des soirées pyjamas, à l’école primaire, à n’importe quel jour de la semaine. J’ai rapidement compris que je rencontrerais plus de succès les mardis soirs et les samedis soirs, en raison des lendemains sans école. Mais, concrètement, ma mère m’autorisait à faire la java à la maison, n’importe quand, n’importe comment, parce que notre accord tacite était respecté. Mon job, c’était de ramener des bonnes notes à la maison. Alors s’il me venait à l’idée de fabriquer une cabane un mardi soir et de dormir dedans, plutôt que dans mon lit, il n’y avait aucun problème. Il n’y a jamais eu de problème.

J’avais les clefs de chez moi dès le CP. Je rentrais toute seule chez moi. Elle me faisait confiance. Elle m’avait montré le chemin plusieurs fois, pour s’assurer que je m’en sorte. Elle m’expliquait qu’on ne traversait pas comme une merde au bonhomme rouge, mais, qu’au contraire, il était impératif de veiller au petit bonhomme vert et de tourner la tête à gauche et à droite avant de traverser. Elle me montrait comment se faire à manger seule, comment repasser ses vêtements seule, comment se laver les cheveux seule, comment faire ses devoirs seule, comment être autonome. Elle m’expliquait que, plus tard, dans la vie, à un moment donné, pour une raison X ou Y, je devrais savoir compter sur moi et uniquement sur moi, car il n’y aura personne pour faire les choses à ma place. J’allais à la bibliothèque toute seule. Je prenais le bus toute seule. J’achetais le pain toute seule. Je prenais le métro toute seule. A chaque fois, elle m’a d’abord montré. Elle me décortiquait les actions. « Alors, tu vois, tout d’abord, tu dois connaître le trajet. Si tu ne le connais pas, tu regardes sur un plan. Il faut aussi prévoir le temps. Il faut prévoir un peu de temps d’avance. Et qu’est-ce que tu fais quand tu sors de la maison ? Tu fermes la porte à clef, tu mets les clefs dans ton cartable. On ne perd jamais les clefs. Si on les perd, on va chez la voisine, ou chez ton oncle. Tu te souviens du trajet pour aller chez ton oncle ? Tu te souviens comment on traverse la rue ? Et, par exemple, quand on va à la bibliothèque, on vérifie d’abord les horaires d’ouverture. Par exemple, c’est toujours fermé le dimanche. Donc on prévoit à l’avance. On sait qu’on va à la bibliothèque seulement quand les gens y travaillent. » Tout était parfaitement expliqué, analysé, décortiqué. Tout était limpide. Parfois, cela me faisait un peu peur, mais elle me donnait beaucoup de courage. Elle avait énormément confiance en moi, je dirai même qu’elle avait une confiance absolue en mes capacités. Elle me disait toujours « Tu en es capable. Tu vas y arriver. »

J’avais quatre excellentes amies quand j’étais à l’école primaire. Aujourd’hui, trois existent encore dans ma vie. Récemment, je dînais avec deux d’entre elles. L’une m’a dit « Tu sais l’Averse, tu étais notre modèle. Tu étais un alien. Tu étais la meilleure de la classe, et tu vivais des trucs de ouf. Nos parents hallucinaient que tu aies les clefs de chez toi, que tu restes chez toi sans foutre le feu dans ta cuisine, que tu ailles à la bibliothèque sans personne alors qu’on nous tenait la main pour traverser, et que ta mère te retrouve le soir en un seul morceau, sans avoir foutu le bordel, après avoir fait tes devoirs, comme si c’était parfaitement normal. Et puis quand tu faisais tes soirées crêpes –cabane ou tes soirées pyjamas au beau milieu de la semaine, c’était incroyable. Nos parents étaient sidérés que tu aies cette marge de manœuvre, que tout soit si simple, si libre. » Elles venaient souvent chez moi pour le goûter. L’autre a renchérit « Tu étais notre babysitter. Nos parents te faisaient confiance. Nos parents disaient « OK, vous voulez aller chez l’Averse, très bien, vous pourrez faire un dîner bonbons avec elle, de toute façon on sait que vos devoirs seront faits. » »

C’est très bizarre, mais quand elles m’ont dit ça, j’ai eu envie de pleurer. J’ai failli pleurer d’avoir été la babysitter de mes amies. J’ai trouvé ça autant triste que beau. Avec ma mère, c’était une liberté absolue. J’étais seule, mais cela n’avait rien à voir avec la solitude vécue avec mon père. C’était une autre forme de solitude. C’était une solitude « Tu es une grande fille. Tu dois te débrouiller seule. Tu dois te préparer à être une adulte. Tu seras une adulte. Alors tu fais tes armes maintenant. La vie, c’est être seul. Alors montre-moi ce que tu as dans le bide. Sois une femme ma fille. »

Elle a commencé à m’apprendre ça dès mes premières années. Je la soupçonne même de m’avoir dit, sans doute, quand j’étais encore un bébé « Mon chaton, il va falloir se relever les manches et se sortir les doigts du cul, car rien ni personne ne peut le faire à ta place. » Le premier souvenir que j’ai précisément en mémoire remonte à l’âge de 2 ans et quelques. J’étais très bavarde, mais c’était encore l’âge où seul l’entourage comprend précisément les babils de l’enfant. Pour les inconnus, les sons n’étaient pas suffisamment bien articulés pour être parfaitement compréhensibles. J’étais avec elle à la Fnac. Elle m’a dit « Maman va regarder les livres. Peut-être qu’on va se perdre. Si cela arrive, ce n’est pas grave. On va se retrouver. Quand tu te perds, tu vas voir les personnes comme le monsieur là-bas. Est-ce que tu vois le monsieur avec le gilet coloré ? Tu vois le gilet ? C’est le gilet des dames et des messieurs qui travaillent ici. Tu parles uniquement à un monsieur ou une dame avec ce gilet. Tu ne parles pas aux autres. Montre-moi une dame qui a un gilet comme ça. Voilà, c’est ça, tu as raison. Eh bien, si tu ne retrouves plus Maman, tu vas voir le monsieur ou la dame avec le gilet, tu dis « Bonjour Monsieur » si c’est un monsieur, ou « Bonjour Madame » si c’est une dame, tu dis ton prénom et tu dis « J’ai perdu Maman ». Est-ce que tu as compris ? Est-ce que tu veux que je répète ? Explique-moi ce que tu dois faire. Explique-moi la consigne. » Elle s’assurait que c’était clair et limpide. Je me suis déjà perdue plusieurs fois. Elle cheminait entre les rayonnages, plongée dans tel ou tel bouquin. Mon regard arrivait pile au niveau des présentoirs. J’étais au sens propre haute comme trois pommes. Et parfois, souvent, je cherchais du regard un gilet coloré, je disais « Bonjour Monsieur, je m’appelle l’Averse, j’ai perdu Maman. » La personne devait sans doute comprendre un « Bozour Mosio l’Averse perdu Maman ». Ma mère m’a appris il y a quelques années que je ne pleurais jamais. Que j’étais sereine. Que je savais qu’elle reviendrait. Que les vendeurs hallucinaient. Que je ne faisais aucune crise de larmes à l’accueil. Que la personne préposée aux annonces sonores disait au micro « Une petite fille avec une robe bleue et un gilet jaune dont on ne comprend pas le prénom attend sa maman à l’accueil. » Et que tout allait bien. Tout allait bien dans le meilleur des mondes. Bizarrement, quand je repense à ces souvenirs, j’en suis assez triste. C’est paradoxal, mais je suis triste que ma mère m’ait fait éperdument confiance, toujours, tout le temps. J’ai le sentiment d’avoir toujours dû être sage. J’ai le sentiment d’avoir toujours dû être vigilante. J’ai le sentiment d’avoir toujours dû être sérieuse. J’ai le sentiment d’avoir toujours dû me reposer uniquement sur moi-même, et sur personne d’autre. Peut-être, sans doute, sûrement, est-ce lié aussi à mon histoire avec mon père. Au fait que j’étais sa propre mère. Je n’ai pas de souvenir d’enfance où j’étais insouciante. Bien sûr, comme tout le monde, j’ai fait des conneries. Mais au fond de moi, j’ai toujours été vigilante. J’ai toujours fait attention. Et même si ce n’est pas grave, même s’il n’y a pas mort d’homme, je ressens le poids des responsabilités sur mes épaules. Je ressentais inconsciemment le fait que, oui, les parents de mes copines avaient la certitude absolue qu’elles prendraient un goûter chez moi, sans aucun problème, que les devoirs seraient parfaitement faits, que rien de grave n’arriverait. RIen de grave ne peut arriver si je suis là. Et je suis triste de ce trop-plein de confiance.

On m’a toujours dit (pas seulement ma mère, mais tout le monde) « Je ne m’inquiète pas pour toi. » Toujours. Tout le temps. C’est difficile à expliquer, mais c’est une phrase que je déteste. J’aurais aimé qu’on s’inquiète pour moi. J’aurais aimé qu’on s’inquiète pour moi, à cause de mon père. J’aurais aimé qu’on s’inquiète pour moi, au lieu de m’accorder une liberté peut-être un peu trop importante. Je ne sais pas comment je serais avec mes enfants, si j’en ai un jour. Je ne sais pas si je leur ferais une confiance aveugle, comme ma mère l’a fait avec moi. Elle m’a toujours immensément aimée, elle continue de m’aimer immensément, mais son manque d’inquiétude à mon égard m’a toujours pesé. J’aurais aimé qu’elle s’inquiète plus pour moi. Elle s’est tellement peu inquiétée à mon sujet qu’on peut compter sur les doigts d’une main toutes les occasions où j’ai vu l’inquiétude poindre sur son visage. Je ne lui en veux pas, je ne ressens aucune colère à ce propos. C’est seulement un sentiment paradoxal. Je lui en suis immensément reconnaissante car je suis grosso modo une Jeep tout terrain (même si, bien sûr, j’ai des failles, des peurs et des limites). Mais, à la fois, je n’ai jamais ressenti une inquiétude de sa part qui, peut-être, je n’en sais rien, m’aurait sans doute rassurée. Ce n’est pas qu’elle ne me protégeait pas. Elle m’a toujours protégée. Mais elle m’a trop appris à compter sur moi-même. Elle m’a transmis, consciemment ou inconsciemment, je n’en sais rien, l’idée que la vie c’est Koh Lanta et que pour survivre la seule chose qui compte c’est mes ressources personnelles.

Elle ne m’a jamais prise pour un bébé. Elle a toujours été franche, honnête, sincère. Elle a su me dire « Je ne sais pas » quand elle ne savait pas. « Je ne peux pas » quand elle ne pouvait pas. Elle m’a toujours montré ses limites. Elle ne m’a jamais raconté de carabistouilles. Quand j’étais à l’école maternelle, la mort de la maman de Babar et la mort de la maman de Bambi ont été deux grands traumatismes. Je me souviens être allée la voir en pleurant. Pourquoi la maman de Babar (ou Bambi) mourrait. Pourquoi Babar (ou Bambi) était tout seul. Pourquoi. Elle m’a répondu « Toutes les mamans meurent. Je vais mourir. Je ne veux pas mourir maintenant. Je pense que je vais mourir dans longtemps, quand tu deviendras une maman ou une grand-mère. Quand tu seras très très très vieille. Tu t’en sortiras sans moi. Tu auras peut-être un mari, peut-être des enfants, tu auras des personnes autour de toi qui t’aideront. Tu auras un beau travail, tu seras contente d’aller au travail, et ça t’aidera. Le travail, la famille et les amis ça aide quand les mamans meurent. Et si tu n’y arrives pas, il y a des médecins qui aident quand les mamans meurent. C’est des médecins avec qui on parle et qui donnent des médicaments contre la tristesse et les cauchemars. Mais je vais mourir. Et tu vas mourir aussi. C’est triste, mais c’est comme ça. On meurt quand on a fini la vie, quand on n’a plus rien à faire, quand on a fait tout ce qu’il fallait faire. Après, on reste dans la tête et dans le cœur des gens. Et, je ne sais pas trop comment te l’expliquer, mais on sera ensemble toute ta vie. » J’en ai terriblement pleuré. Je continue d’y penser en ayant envie de pleurer. Plusieurs décennies après, je ne sais toujours pas comment je ferai sans ma maman. Je sais juste qu’il y aura des personnes de mon entourage, un travail et, si besoin, un médecin qui fait parler et donne des médicaments contre les cauchemars qui m’aideront à survivre. Il y a quelques années, je lui ai demandé comment je ferai pour m’en sortir sans elle.  Sa réponse fut lapidaire « Tu t’en sortiras très bien. Tu t’en es toujours sortie. Je ne m’inquiète pas pour toi. »

Ce qui a été paradoxal, et qui continue de l’être, c’est son côté mère juive. Ma mère, même aujourd’hui, s’assure de la présence d’un éventuel pull, d’un éventuel paquet de mouchoirs, d’une éventuelle boîte de médicaments, pour me sauver la vie. Car il fait froid dehors. Car je vais tomber malade. Car j’ai le nez qui va bientôt couler. Car le Doliprane ça sauve la mise en toute circonstance. Alors je pense au fond de moi « Putain mais je peux même pas lui dire de se calmer car elle se calmera jamais, le jour de mes 40 ans elle me dira que mon pull n’est pas assez épais et que je vais attraper une bronchite ou que je dois réajuster mon écharpe pour éviter une angine. » Ma mère, c’est ça. C’est mon assistante de santé personnelle, qui veille toujours au grain et qui sait d’avance que je vais attraper froid.

Elle a eu des gros problèmes dans son enfance. Ses parents étaient des personnes extraordinaires à mes yeux. Malheureusement, ce n’étaient pas des parents extraordinaires. Du moins, pas avec elle. Je l’ai toujours compris. Sa mère est morte avant ma naissance. Son père quand j’avais deux ou trois ans. Je lui ai dit un jour, de but en blanc, alors que j’étais soigneusement occupée à brosser les cheveux d’une poupée « Maman pourquoi tu n’aimes pas ta maman ? Je croyais que toutes les mamans aimaient leur petite fille, mais alors qu’est-ce qu’il y a avec ta maman ? »

Elle est restée muette comme une tombe. C’était l’une des rares fois de ma vie où ma mère ne me répondait pas. C’était l’une des rares fois où je comprenais que je devais me taire, qu’il existait des choses à ne pas dire. J’ai mis du temps à faire un lien de cause à effet avec un terrain de jeux sortant de l’ordinaire. Souvent, on prenait la voiture pour se rendre chez un monsieur pour les adultes. Elle me laissait dans la salle d’attente avec une valise de Barbie. J’étais assise au fond d’un canapé, avec les jambes qui dansaient dans le vide. Ou bien, à l’inverse, je me vautrais par terre en évitant de me cogner la tête dans le coin de la table basse. Il y avait souvent un monsieur assis droit comme un i à l’autre bout de la salle d’attente. Parfois, il me regardait avec stupéfaction. D’autres, fois, il faisait comme si je n’existais pas. La salle d’attente du cabinet de son psy était au fond une salle de jeux comme une autre, à la différence près qu’il s’agissait du seul endroit où une grande personne semblait éberluée par ma présence et/ou ma valise de Barbie. J’imagine qu’au bout de quelques séances, ce patient a dû comprendre la situation.

Quand j’ai pris l’avion pour la première fois, je devais me rendre à Bordeaux. Ma mère travaillait. C’était un été de l’école maternelle, mais il m’est impossible de me souvenir de mon âge précis. Je devais rejoindre le jumeau de ma mère (le jumeau de ma mère mérite à lui tout seul un article. Un peu comme toute ma famille en fait), qui avait loué une maison de vacances. Ma mère m’avait expliqué : « Tu vas prendre l’avion toute seule pour le rejoindre. Je vais venir avec toi jusqu’à l’aéroport. Les dames qui travaillent dans les avions s’appellent les hôtesses de l’air. Leur métier, c’est d’aider les gens. Tu vas avoir une hôtesse de l’air pour toi toute seule, car quand on est une petite fille qui prend l’avion toute seule, les chefs des avions obligent les hôtesses de l’air à aider les enfants. Elle va s’occuper de toi, elle va vérifier si tout va bien. Tu as des coloriages dans ton sac et ton doudou. Je vais apporter ta valise à un stand, la dame ou le monsieur du stand va récupérer la valise et elle sera dans la partie basse de l’avion. Tu seras dans le ciel pendant le voyage. Et quand tu vas arriver à Bordeaux, tu te souviens, je t’en ai parlé, c’est la grande ville où tu vas voir ton oncle, ta tante et tes cousins. Eh bien, quand tu seras à Bordeaux, l’hôtesse de l’air ou ton oncle va récupérer ta valise. Et ton oncle va montrer sa carte d’identité et une lettre, et tu seras avec lui. Après vous allez monter dans la voiture, vous arriverez dans la maison de vacances, et voilà. Tu vas voir, c’est génial. L’avion c’est rigolo, ça fait des secousses parfois, c’est comme un grand manège. Tu vas voir les nuages, tu seras dans le ciel. Moi je regarderai le ciel et je verrai ton avion, je penserai à toi dans les nuages, je me dirai que ma petite fille a beaucoup de chance d’être dans les nuages et que tu vas passer des vacances formidables. Tu as énormément de chance de prendre l’avion, d’avoir une hôtesse de l’air qui va t’aider, tu vas voir, c’est fantastique. »

J’ai adoré prendre l’avion. Je continue d’adorer prendre l’avion.

Je ne sais pas si c’est car ma mère me vendait toujours les nouvelles expériences de ma vie comme des choses formidables, ou si cela n’a aucun rapport, mais j’ai vraiment adoré prendre l’avion. J’étais à côté d’une petite fille terrorisée, qui a pleuré pendant tout le vol en serrant son doudou contre son cœur. L’hôtesse de l’air était dépassée par les événements. Je coloriais tranquillement le carnet que ma mère avait glissé dans mon sac à dos. J’étais un peu excédée par les pleurs incessants de ma voisine. Je n’avais aucune patience. J’ai fini par lui demander pourquoi elle pleurait. Bien sûr, bien sûr, c’était parce que sa maman n’était pas là. Je pense qu’elle doit se souvenir de moi, car j’ai eu la merveilleuse idée de lui dire « De toute façon, les mamans, ça meurt, tu seras toute seule sans ta maman, il faudra te débrouiller, elle sera dans une boîte dans un cimetière, y’a pas que les mamans de Bambi et de Babar qui meurent, ma maman elle m’a dit qu’elle va mourir, que toutes les mamans de tout le monde meurent, la maman de ma maman elle est morte, donc là t’es dans l’avion sans ta maman, c’est un exercice pour quand elle sera morte, maintenant est-ce que tu peux arrêter de pleurer s’il te plaît, ça me fatigue. Tu fais comment à l’école ? Tu pleures parce que ta maman elle est pas là ? C’est les bébés qui font ça. On n’est plus des bébés. Ta maman soit elle va au travail, soit elle reste à la maison, mais toi tu vas à l’école sans ta maman alors arrête de pleurer maintenant. »

L’hôtesse de l’air était profondément désespérée. Aujourd’hui, j’ai un peu honte du psychodrame causé, de l’huile que je n’aurais pas dû mettre sur le feu, de ma grande gueule que je n’aurais pas dû ouvrir. J’en ai parlé parfois en rigolant, des années après, pour raconter mon premier vol. Les réponses furent unanimes « Faut bien apprendre la vie parfois. Au moins c’était clair de ta part. Par contre peut-être que ça lui causera des années de thérapie. Mais dans un sens, tu as bien fait. »

Quand mon oncle est venu me récupérer à l’aéroport de Bordeaux, je crois qu’on lui a dit quelque chose du type « Votre nièce est très éveillée » ou quelque chose comme ça. Une jolie manière de dire au revoir au petit monstre que j’étais. J’ai encore le souvenir du mal de tête causé par les hurlements de ma petite voisine.

Etre un phénomène, c’est de famille.

Elle m’écrivait tout le temps des lettres. Elle m’écrivait des lettres quand j’étais en vacances avec mon père et mes grands-parents, ainsi que lors de mes séjours en colonie. Elle me racontait sa vie à travers ses lettres. Je n’ai pas tout gardé (honte à moi, honte aux déménagements, honte à mon ancien bordel), mais j’en ai encore un bel échantillonnage. Parfois même, quand nous étions ensemble, elle m’écrivait des lettres quand elle n’arrivait pas à me parler de quelque chose. Quand il y avait des problèmes de communication. Cf. « Pourquoi tu n’aimes pas ta maman ? ». Je trépignais d’impatience à chaque lettre reçue. Je battais des mains et faisais des cabrioles dans toute la pièce. J’avais reçu une lettre de Maman. C’était toujours un peu magique. Je me souviens d’une lettre envoyée de Londres qui disait en substance « Ma chérie, j’espère que tu vas bien. J’espère que tu es sage avec Papa, Daddy et Bonne-Maman. Je suis en Angleterre. C’est une île loin, très loin de la maison. Il faut prendre l’avion ou le train ou le bateau pour y parvenir. Là-bas, les bus et les cabines téléphoniques sont rouges, les voitures roulent dans l’autre sens qu’ici, les gens parlent une autre langue, ils ont une reine, un roi, des princes et des princesses, mais pas de président. La reine et sa famille habitent dans un vrai château, ils ont même plusieurs châteaux. Il y a un pont qui peut se lever pour laisser passer les bateaux. Le fleuve s’appelle la Tamise, mais cela n’a rien à voir avec ton tamis pour jouer dans le bac à sable. Ils mangent des choses qui sont parfois un peu bizarres. Ils boivent beaucoup de thé et ils mangent des bons gâteaux. Les soldats ont un beau chapeau qui fait penser à la peau d’un ours. L’heure n’est pas la même qu’ici. Il faut faire bouger les aiguilles des montres quand on va en Angleterre. Si tu veux, je te montrerai à la maison comment on bouge les aiguilles de la montre. Un jour tu apprendras à lire l’heure. Je pense à toi. Je t’embrasse très fort. Ta maman qui t’aime. »

C’était tout bonnement invraisemblable. Je ne savais même pas ce qu’était une langue étrangère, un fuseau horaire et le code de la route. C’était magique. Ma mère vivait toujours des aventures magiques.

C’est quelqu’un de profondément croyant. Quand j’étais petite, quand nous étions que deux, entre son premier et son deuxième mariage, quand il n’y avait que nous deux et personne d’autre, quand nous étions seules au monde, on allait à l’église. Je ne me souviens plus si nous y allions tous les dimanches, ou quelques fois par mois. Je me souviens de mes cours de catéchisme. Je me souviens que cela me passionnait. Je me souviens d’une phrase prononcée lors de l’office religieux qui dit, en substance (je n’ai plus les mots exacts en tête, mais ce n’est pas bien grave) « Prions pour ceux qui ne peuvent pas prier ». J’ai demandé à ma mère ce que cela signifiait :

« Ici, on est en France. On fait ce qu’on veut. Si on veut aller à l’église, on y va. Si on ne veut pas y aller, on n’y va pas. Personne n’oblige les gens à aller à l’église. Et personne n’interdit aux gens d’y aller. On décide si on veut y aller ou pas. On a le choix. Ce n’est ni bien, ni mal. Il y en a qui aiment les petits pois. Il y en a qui détestent. L’église c’est pareil. On ne va pas forcer les gens à manger des petits pois s’ils n'aiment pas. On ne va pas forcer les gens à aller à l’église s’ils n'aiment pas Dieu ou s’ils disent qu’il n'existe pas. Ils ont le droit de le dire et de le penser. Ils n’ont pas tort. C’est leur avis. C’est leur choix. Ce n’est pas parce que Dieu existe pour moi qu’il existe pour le voisin. Il y a des pays dans le monde, malheureusement, où on interdit aux gens d’aller à l’église. Et quand on aime aller à l’église, c’est très grave. Quand on croit en Dieu, on doit avoir le droit de lui parler. On peut lui parler dans sa tête, pendant la journée ou le soir. On peut aussi lui parler à l’église, parce que c’est l’endroit prévu pour ça. C’est la maison de Dieu, tu as compris ça ? Mais si c’est interdit d’y aller, c’est dramatique. Tu sais, je t’avais déjà raconté qu’il y a des petits enfants qui n’ont pas le droit d’aller à l’école. C’est pareil pour l’église. Il faut prier pour ceux qui ne peuvent pas le faire. On pense à eux, on pense à Dieu, on demande à Dieu que ces personnes puissent un jour avoir la chance d’aller à l’église. Peut-être que ça veut dire quitter leur pays. Peut-être que ça veut dire qu’il y aura des gros problèmes, comme des manifestations. Tu te souviens de ce qu’est une manifestation ? Peut-être qu’il y aura des gens en prison, blessés ou tués. Il faut pouvoir être libre. On a la chance d’être libre. Alors on prie pour les autres. On prie pour ceux qui ne peuvent pas prier. Ils savent qu’on prie pour eux. Ils pensent à nous dans leur tête. Et nous on pense à eux. On se parle dans nos têtes, c’est un peu magique. On s’envoie du courage par la tête. Si tu veux, on va prier ensemble pour ceux qui ne peuvent pas prier. On va leur dire qu’on pense à eux. On se bagarre dans notre tête, contre les méchants qui interdisent d’aller à l’église et on aide les autres. On défend les gens qui veulent aller à l’église. On se bat. On prie. On n’oublie jamais ceux qui ne peuvent pas prier. Prier, ça peut être une arme. »

J’ai longtemps prié pour ceux qui ne peuvent pas le faire. Aujourd’hui, je ne vais plus à l’église depuis des années, sauf pour voir des bébés se faire asperger d’eau, des amoureux s’embrasser ou des familles pleurer près d'un cercueil. J’accorde de l’importance à la spiritualité, mais cela n’implique aucun moment passé à l’église. Je n’en ressens aucun besoin. Peut-être que cela évoluera, peut-être que non. Mais je continue, de temps à autres, de prier pour ceux qui ne peuvent pas le faire. J’ai retenu et entendu ce qu’elle m’a dit. J’ai, comme elle, la certitude absolue qu’on peut se parler dans nos têtes et que c’est un peu magique. Et puis, si jamais je me plante sur toute la ligne, cela n’a aucune espèce d’importance. Au pire, ça ne marche pas, au pire, ça ne sert à rien, au pire, je perds mon temps.

J’ai eu très peur de ma mère au collège et au lycée, précisément à cause du collège et du lycée. En vacances, pendant les week-ends, cela allait. Mais elle me terrifiait lors des périodes scolaires. Il fallait être la meilleure. Concrètement, quand je revenais chez moi avec un 17, elle répondait un laconique « OK » ou « C’est bien », sans montrer aucune espèce d’émotion. Quand j’avais moins de 15, je me faisais descendre. Quand je penchais du côté obscur de la force (en maths) (moins de 10) je n’étais que l’ombre de moi-même. On en a beaucoup parlé quelques années plus tard. Je lui ai dit qu’elle avait complètement merdé sur ce coup. Qu’elle aurait pu être plus cool. Qu’elle aurait pu être plus souple. Me féliciter quand il le fallait, mettre les formes quand je me tôlais. Mais sa froideur imperturbable était terrifiante, autant que ses hurlements. Elle m’a expliqué son point de vue. Son argument se vaut, même si je ne le partage pas. « Je ne vais pas faire la danse de la joie et me prosterner à tes pieds chaque fois que tu réussis quelque chose. C’est normal que tu réussisses. C’est normal que tu aies une bonne note. Donc je réagis normalement. Et quand c’est médiocre, quand tu peux mieux faire, quand, franchement, tu ne te foules pas la rate, parce que bon, hein, tu ne vas pas me soutenir que quand tu avais 13 ou 14 tu te foulais la rate, de fait c’est normal d’en être mécontente. Tu pouvais être excellente, tout le temps. C’était normal. C’est ton job. Et pour les maths, c’est vrai, j’ai merdé. Je te l’accorde, sur ce point je t’ai mis trop de pression. Mais pour le reste, je ne regrette rien. Quand on peut faire des choses, quand on a des possibilités, on fait ces choses. Certains ne sont pas faits pour les études, ils pourront faire tous les efforts du monde, se décarcasser, ils n’y arriveront pas. Toi, si tu n’y arrives pas à un moment X au collège ou au lycée, mais qu’est-ce que t’as foutu lors de ce moment X ? Que s’est-il passé ? Qu’est-ce que tu fous quand tu rates ? A part de la paresse, je ne vois pas. Quand on est doué, on n’a pas le droit d’être paresseux. »

Elle m’a foutu la paix à partir du moment où j’ai eu le bac. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé. Je ne sais pas qui a changé. Je ne sais pas si cela vient d’elle, de moi, ou de nous. C’est-à-dire que, concrètement, à partir du moment où j’ai plongé un orteil dans le pédiluve de l’enseignement supérieur, mon dragon de mère s’était transformé en coach scolaire de bonheur. Elle m’encourageait, me félicitait, me rassurait, me brossait dans le sens du poil. J’ai vu un jour dans ses yeux que j’avais fait mes preuves. Que je n’étais pas paresseuse. Que je n’avais pas foutu je ne sais pas quoi. Qu’il n’y avait plus ces histoires d’échecs impossibles et interdits. Désormais, j’avais le droit d’échouer. J’avais le droit de me tromper. J’avais le droit de ramer. J’ai ramé, beaucoup. Et elle était là. Elle m’a tellement fait réciter mes cours, elle m’a tellement préparée pour les examens de fin d’année (c’était terrible, il n’y avait aucun examen blanc au cours de l’année, aucun contrôle continu, juste un unique examen avant les vacances d’été, ainsi qu’une session de rattrapage pour ceux qui rataient – j’ai appris à rater, que l’on pouvait préparer seulement et uniquement grâce à l’existence des annales), qu’elle connaissait sans doute aussi bien que moi la masse d’informations que je devais ingurgiter. C’était du gavage d’oie.

Elle m’a considérée comme une adulte à part entière à partir du moment où j’ai sauté dans le grand bain. Elle n’a plus jamais, je dis bien plus jamais, émis la moindre remarque sur ma scolarité, mon organisation personnelle, mes résultats, mes révisions, mon planning de travail. Elle a vu que je crevais la gueule ouverte et a compris que si elle se permettait la moindre remarque, je ferais passer par la fenêtre, au choix, sa carcasse ou la mienne.

Elle m’a dit un jour « Quand on a un enfant, on veut qu’il soit meilleur que soi-même. Un enfant, c’est soi en mieux. Tu es meilleure que moi. »

Je lui ai dit un autre jour « Je ne sais pas comment je ferai si je suis mère un jour. Je ne sais pas si j’arriverais à être aussi bien que toi. Je ne sais pas comment je vais faire sans toi. J’ai peur que mes enfants te préfèrent à moi. Tu seras la grand-mère la plus cool du monde, et moi un vrai dragon. »

Elle m’a dit qu’elle ne s’inquiétait pas pour moi. Que j’étais déjà une bonne maman avant même de l’être, puisque j’avais peur de rater. « Quand on a peur de rater, quand on se remet en question, quand on se trouve nul, c’est qu’on est bon. »

Ma mère, c’est quelqu’un de drôle, de farfelu, de courageux, de pugnace, de têtu, de chiant, de gamin, d’intelligent, de sage, de spirituel, d’énergique, de tatillon, de fier, d’indépendant, de redoutable.

C’est le mot. Elle est redoutable.

Il y a quelques années, j’avais lu le témoignage d’une journaliste dont j’apprécie le travail, qui disait en substance être partie en vacances en Angleterre avec une de ses amies, lorsqu’elles étaient mineures. Que tout était parfaitement rôdé, organisé, validé par leurs parents respectifs. Mais qu’elles étaient toutes seules. En Angleterre. En étant mineures. Elles avaient de mémoire 14, 15 ou 16 ans. Moins de 17 ans, j’en suis certaine.

J’ai dit à ma mère que j’aurais adoré faire ce type de voyage, à cet âge. Mais que je n’avais pas assez confiance en moi pour verbaliser cette envie. Que je savais d’avance que je n’aurais pas eu le droit. Que ce n’était même pas possible en rêve. Qu’elle ne m’aurait pas accordé cette autorisation, qu’il était donc inutile de rêver. Elle m’a répondu lapidairement « C’est bête, t’aurais dû le dire, bien sûr que tu aurais pu le faire. On en aurait beaucoup parlé, on l’aurait préparé ensemble, mais bien sûr que tu aurais pu partir en vacances toute seule en Angleterre avant tes 18 ans. Tu sais que je ne m’inquiète pas pour toi. Je te fais confiance. C’est vraiment dommage que tu n’aies rien dit. »

Sa phrase préférée, sa phrase fétiche, qu’elle ressort plusieurs fois par semaine est : « Il faut savoir prendre des risques dans la vie. » Ou, quand elle rigole, quand elle est taquine, elle dit dans un grand éclat de rire « Il faut savoir vivre dangereusement. » Ce qui revient grosso modo au même.

Elle a su prendre des risques. Elle a su m’apprendre à en prendre.

Parfois, j’ai l’impression d’avoir été un petit adulte en devenir dès le jour où je suis entrée dans sa vie. J’ai l’impression d’avoir été adulte bien avant mes 18 ans.

Ma mère et mon père m’ont, chacun à leur manière, fait grandir énormément.

Ma mère, en toute subjectivité, c’est la meilleure du monde.

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05 mai 2018

# 8

J'ai reçu une lettre de Liouba ces derniers jours. C'est une longue histoire. Liouba, c'est le diminutif de Lioubov. Cela veut dire amour en russe. Accessoirement, c'est un prénom. En vrai, Liouba ne se prénomme pas ainsi, mais je préfère l'appeler Liouba ici. Accessoirement, cela lui va très bien.

Liouba, pour être la plus exacte possible, c'est la cousine germaine de mon grand-père. Liouba est née dans les années 1930. Liouba a eu, comme l'ensemble de sa génération, une vie digne d'un roman. Liouba, c'est donc l'une de mes grandes-tantes russes. C'est surtout la grand-mère que je me suis appropriée, comme je suis à ses yeux l'une de ses petites-filles, même si, sur le papier, au premier abord, nos liens familiaux sont un légèrement plus compliqués. 

J'ai toujours entendu parler d'elle, de sa jumelle, des autres membres de cette branche de ma famille. J'ai toujours eu connaissance de son existence. Au départ, on me parlait d'elle comme d'une personne désincarnée, vivant très loin, que je ne rencontrerai probablement jamais. Les rares photos de Liouba représentaient une femme d'une autre époque, avec des vêtements d'un autre temps, dans un décor qui m'était inconnu. L'URSS m'a toujours semblée obscure. Au sens propre comme au sens figuré. C'étaient uniquement des photos jaunies, me permettant de reconnaître plusieurs membres de ma famille, dont Liouba, qui m'étaient à la fois totalement étrangers et étonnamment familiers. On me racontait des anecdotes personnelles, voire intimes, sur plusieurs individus dont je partageais le sang, mais dont je ne connaissais pas même la voix, l'écriture ou la démarche. Cela m'a toujours semblé bizarre. Cela m'a toujours fait de la peine. Ils m'ont toujours manqué, toute ma vie. Ressentir le manque d'inconnus a toujours été quelque chose de bizarre. Leur absence était présente. Leur éloignement était palpable. Le très lointain m’était familier. D'une certaine manière, dans un certain sens, je crois que je peux percevoir certaines sortes de sentiments vécus par des enfants adoptés ou nés sous X. Il y a des choses qui me semblent similaires. Le manque. L'interrogation. L'inconnu. L'attente. L’absence. Le lointain. Le jamais. L’espoir du peut-être.

Je ne parlerai pas aujourd'hui des retrouvailles de ma famille vivant en France avec ma famille vivant en Russie. Je le ferai sans doute ici, une prochaine fois. Ça mérite un article à part entière. Pour dresser le tableau en quelques mots, c'était rocambolesque, pendant les années 1960, en pleine Guerre froide. Liouba et les autres sont arrivés dans la vie des Français il y a environ 50 ans. Ils se sont retrouvés à cette époque, alors que c'était tout sauf facile. Il faut savoir qu'à un certain temps, en URSS, on pouvait vivre au mieux des interrogatoires musclés, au pire aller en camp de concentration et/ou se faire fusiller, pour le simple fait d'avoir des membres de sa famille vivant en Occident. Ca donne une vague idée de l'ambiance. C'est suffisant pour dresser le tableau. C'est suffisant pour comprendre le bordel de la chose. Avoir des membres de sa famille vivant hors de l’URSS pouvait faire de soi un traître à la nation, un parasite, une cible à abattre. Alors on fermait les yeux sur son arbre généalogique, on taisait sa famille, on oubliait jusqu’aux prénoms des êtres aimés. On ne se souvenait de rien ni de personne, on réinventait son histoire, on sauvait sa peau en effaçant les souvenirs des siens. On éradiquait un pan entier de son existence, uniquement pour survivre. L’identité, les racines, l’entourage n’étaient rien. On était seul. Cours pour ta vie. Marche ou crève. Chacun sa croix et Dieu pour tous.

J’ai toujours rêvé de rencontrer Liouba et les autres. J’ai mis du temps à le projeter, à le verbaliser, à l’imaginer. J’ai mis du temps à comprendre que je pourrais, un jour, sans doute les voir. J’ai mis du temps à comprendre que maintenant, ce n’est plus comme avant. Il suffit juste d’avoir un passeport, un visa (l’obtention d’un visa russe méritant à elle seule un texte entier), un peu de sous pour se payer un billet d’avion et beaucoup de temps pour séjourner suffisamment longtemps afin de rencontrer tout le monde. En somme, rien d’impossible. Juste une question de temps, de budget et de patience.

Il faut savoir que, dans ma famille, les Russes de Russie ne se déplacent pas. Les Russes de Russie ne vont nulle part, sauf en Russie. C’est aux Russes de France de se bouger les fesses. Ma tante Katia était encore en vie (on va l’appeler Katia, mais vous avez compris que ce n’est pas son vrai prénom), elle a pris sa plus belle plume, a envoyé pour moi deux trois mails à deux trois Russes de Russie, en disant en substance « Salut les chéris, l’Averse veut tous vous voir, chez qui peut-elle crécher et pour combien de temps ? Elle est gentille, elle ne prend pas de place, elle parle comme ci comme ça, mais vous verrez, elle sait se faire comprendre et est vraiment gentille. »

J’y suis allée. J’étais déjà allée à St Pétersbourg, mais jamais à Moscou. J’ai aussi de la famille à St Pétersbourg, mais c’est une sombre histoire d’une complexité romanesque, aussi, ça sera peut-être, un jour, pour une prochaine fois. Je sors de l’aéroport de Moscou. Je connais précisément le visage de la tante qui m’attend. Pas Lioubov, une autre, plus jeune, Lara, 60 ans et quelques, la femme du fils de la jumelle de Liouba (courage pour les méandres généalogiques). Lara m’attend, Lara me parle, Lara me dit quelques heures après mon arrivée « Tu n’as pas changé d’un poil, je t’ai vue un après-midi à Paris quand tu avais environ deux ans, à l’époque je voyageais un peu en Occident, tu disais tout le temps non, tu étais une petite fille très affirmée, tu savais précisément ce que tu voulais, et vraiment, oui vraiment, tu n’as pas changé d’un poil. » Les Russes se souviennent de tout. Les Russes voient quelqu’un durant quelques heures et en ont un souvenir suffisamment prégnant pour connaître et reconnaître précisément telle ou telle personne. Mes Russes de Russie aiment reconnaître le fait qu’ils connaissent tout.

Je mourrais de chaud dans l’atmosphère aoûtienne de Moscou. Pas un souffle de vent. De la moiteur, de la chaleur, de la torpeur, des métros avec des sièges qui collent aux fesses, des cheveux collés au visage, des joues rougies, un vrai bonheur, une vraie horreur. Je me nourrissais de pastèques géantes russes, de raviolis sibériens et de miel léché à la petite cuillère. Je ne sais pas si ce sont uniquement mes Russes de Russie qui le font, ou si c’est une coutume de tous les Russes de Russie, mais là-bas, le miel est versé dans une petite coupelle, disposée à côté de la tasse de thé noir comme de l’encre, et on déguste le miel cul sec, comme ça, à la cuillère, sans rien d’autre. On peut même manger du miel sans rien boire à côté. C’est le même principe que le pot de Nutella vidé à la petite cuillère, l’huile de palme en moins.

Je n’ai pas rencontré Liouba tout de suite. Elle se trouvait avec les autres Russes de Russie de son âge au fin fond de la campagne moscovite. En été, on a l’habitude de quitter la torpeur de Moscou pour se mettre au vert. On se rafraichit au loin, près des lacs et/ou des bois. Tout le monde a sa petite maison de vacances. Contrairement à la France, ce n’est pas un signe extérieur de richesse. On peut tirer le diable par la queue et avoir une bicoque en bois de la taille d’une chambre de bonne. C’est en raison du communisme. Le système avait mis en place des sortes de villages de vacances, au bon air, pour respirer l’air pur de la campagne, loin des villes. Les personnes étaient parquées par professions. C’est-à-dire qu’il y avait le village de vacances avec les maisonnettes des médecins, le village de vacances des ouvriers, le village de vacances des professeurs… Plusieurs membres de ma famille exerçaient la même profession, aussi, ils ont réussi à se retrouver dans le même village de vacances. C’est quelque chose d’assez rustique, tout ou presque est en bois. Il n’y a pas de magasins, pas de lieux ouverts au public du type bibliothèque ou autre. Un colporteur ( ?) passe régulièrement pour connaître les besoins des uns et des autres, on transmet la liste de courses, et on récupère les provisions quelques jours plus tard. Ou bien, si on est motivé, on prend sa voiture, on fait un nombre de bornes assez conséquent, pour se rendre à la ville, et là, avec de la chance, la seule et unique supérette possède ce dont on a besoin. Mais ça relève de l’expédition.

Aujourd’hui, les personnes âgées et les jeunes enfants passent tout l’été à la campagne. Ceux qui travaillent restent à Moscou. Les autres partent temporairement, pour respirer l’air pur. Respirer l’air pur est un concept typiquement russe. Je croyais que c’était quelque chose du dix-neuvième siècle ou du tout début du vingtième siècle, ambiance Heidi, tuberculose ou école de plein air, mais non, aujourd’hui encore, en Russie, il est primordial d’aller respirer le bon air pur de la campagne, pour s’oxygéner et se purifier le corps.

Lara m’a dit « On va bientôt aller séjourner à la datcha ». La datcha, c’est cette fameuse maisonnette en bois où l’on vit pendant les congés d’été. Qui dit datcha dit Liouba. La veille du départ, je n’étais pas vraiment dans mon état normal. J’avais cette sensation très étrange d’avoir 14 ans et demi et de compter les heures avant le concert de mon groupe préféré. Cette sensation d’avoir 17 ou 18 ans et d’aller boire un premier verre avec celui ou celle pour qui on pourrait faire n’importe quoi. Cette sensation d’avoir 24 ans et de passer l’entretien pour le job du siècle. J’essayais tant bien que mal de ne pas montrer que j’étais au bord de l’hystérie. J’étais au bord de l’hystérie. Rencontrer tout le monde, pas seulement Lara la femme de mon oncle (qui n’a d’oncle que de nom, si vous suivez le machin). Rencontrer tout le monde mais surtout Liouba. Ma tante Katia (ma vraie tante, la sœur de ma mère, celle qui est morte) adorait Liouba. Elle m’avait dit un jour, lors de nos conversations crypto-mystiques : « J’adore Liouba. Je l’aime très fort. Et comme je t’aime aussi très fort, vous allez vous aimer très fort. C’est mathématique. Tu ne peux qu’adorer Liouba. Liouba ne peut que t’adorer. » Je ne sais pas si son discours m’a directement influencée. Avant cette conversation, je voulais déjà connaître Liouba et, je crois bien que je l’aimais aussi. Les autres aussi me donnaient envie de les rencontrer, mais les autres, ce n’était pas pareil. Ils étaient juste les autres, un pot commun, un melting pot, un tout ensemble disséminé partout sur un arbre généalogique. Ils étaient les autres mais n’étaient pas Liouba.

J’ai fait une insomnie la veille de notre rencontre. Je me souviens avoir tourné comme un tigre en cage, la gorge serrée et les mains moites. Je me souviens avoir fait les cent pas dans ma chambre, en essayant d’être la plus silencieuse possible pour ne pas réveiller les Russes de Russie dormant dans les pièces d’à côté. Je crois même me souvenir avoir pleuré à l’idée de rencontrer Liouba.

On m’avait raconté de nombreuses histoires à son sujet, dont une qui m’avait passablement bouleversée. Pendant la Guerre froide, quand un Soviétique venait en Occident, sa famille était potentiellement prise en otage. C’est-à-dire que seules les personnes ayant une famille pouvaient séjourner temporairement en Occident. On disait au futur voyageur « Vous pouvez y aller, mais seul. Vous ne pouvez pas y aller avec votre famille, votre femme, vos enfants. On garde un œil sur votre famille, on s’assure que tout se passe bien pour elle pendant votre séjour. » Ou, plus exactement : on s’assure que vous allez revenir en URSS, sinon, votre famille, elle n’existera plus. Concrètement, si on était célibataire et sans enfant, il était absolument impossible de quitter le territoire soviétique, pour la simple et bonne raison que l’absence d’attache familiale pouvait permettre à l’individu de fuir le pays pour de bon. C’est la famille qui est prise en otage, de manière subtile et délicate. Tout le monde (ou presque) revenait en URSS. Personne (ou presque) ne prenait le risque de ne jamais revenir, pour ne pas sacrifier les siens. Pour l’écrasante majorité, rêver d’une nouvelle vie à l’Ouest ne justifie pas l’exécution sommaire de sa famille. Une nouvelle vie à l’Ouest ne justifie pas l’envoi de sa famille dans les camps de concentration, pour une durée indéterminée. C’était une prise d’otage rondement menée. C’était très subtil.

Liouba est venue deux ou trois fois en France. Son fils et sa famille étaient gardés bien au chaud par le système. Bien sûr, elle est revenue en URSS. Bien sûr, il s’agissait juste de séjours temporaires en Occident. A son retour en URSS, la vie a continué : tous surveillés mais (presque) tous vivants.

Mon grand-père avait de nombreuses passions dans la vie, dont : combattre le communisme. Mon grand-père était un fervent opposant au régime. Il vivait en France, avait la nationalité française, mais avait tout en haut de son top 10 de rêves inaccessibles : voir la fin du système communiste et, accessoirement, voir la destruction du Rideau de fer et la fin de la Guerre froide. Il a eu une chance inouïe, il est mort suffisamment tardivement pour voir la chute du Mur de Berlin, la chute du bloc soviétique et les balbutiements de l’actuelle Russie. Le jour de la chute du Mur, il a pleuré, ils ont fait la fête, ils ont mangé un immense gâteau commandé à la boulangerie du coin et, je n’en sais rien mais cela ne m’étonnerait pas, je suppose qu’ils se sont saoulés la gueule à la vodka ou au champagne. Je n’étais pas là, je n’étais pas née, mais on me l’a tellement raconté que je m’en souviens à travers leurs souvenirs. Je me souviens à travers leurs souvenirs de la ferveur générale, du bonheur infini, de l’hystérie collective provoqués par la chute du Mur. « Tu ne peux t’imaginer un bonheur plus grandiose. Tu ne peux vivre un événement plus historique. Tu ne peux entendre la clameur générale, les pleurs, les rires, les cris, la stupéfaction, la sidération, l’incrédulité, la vie qui renaît, la lumière qui jaillit, les voix qui commencent à balbutier et qui témoigneront bientôt, quand le reste du monde sera prêt à les entendre, les ténèbres qui ne seront plus. Les ténèbres qui ne seront plus jamais. »

Avant tout ça, quand, là-bas, on se faisait suivre dans la rue par des personnes dont c’était le travail, quand les voisins disparaissaient pendant la nuit, quand on entendait la police d’Etat frapper violemment à la porte alors qu’on était au fond de son lit, quand les familles étaient démembrées, quand l’épaisseur des sous-sols des bâtiments officiels masquait les bruits des balles tirées en pleine nuque, quand on avait peur, quand on se taisait, quand on fermait les yeux, quand on ne savait pas, quand on refusait de savoir, quand on n’avait pas le droit de parler ni même de penser, Liouba est donc partie séjourner quelques semaines en France, pour découvrir qu’un autre monde existe.

Mon grand-père se faisait une joie de voir sa cousine Liouba. Il se faisait une joie de lui faire lire des livres interdits en URSS. Il se faisait une joie de lui expliquer qu’en Occident, on vote pour qui on veut, sans devoir dire à qui que ce soit son choix, et qu’en plus, cerise sur le gâteau, les votes ne sont pas truqués. Il se faisait une joie de lui faire découvrir la société de consommation et le consumérisme en général. Les magasins d’alimentation regorgeant de produits, aussi bien français qu’étrangers. Les vêtements de toutes les couleurs et toutes les formes possibles. La multitude de journaux mis en vente, presse étrangère incluse. Les rayonnages de livres de n’importe quel genre, aussi bien la dernière merde à la mode qu’on lit en attendant son train, que le succès du siècle, qu’on transmettra à ses enfants. Indépendamment du fait que le Président de la République ait ou non lu ce livre, ait ou non apprécié ce livre, ait ou non ravalé ses moustaches de colère à cause de ce livre. La liberté de pouvoir parler de tout et n’importe quoi avec n’importe qui, n’importe où. La liberté de se déplacer. Etre en sécurité. Etre confiant. Etre en paix. Etre au calme. Ne rien craindre, rien ni personne. Ne pas avoir peur. Ne pas être aux aguets. Ne pas avoir l’oreille et les poils qui se dressent. Etre en Occident.

C’était la misère noire là-bas. La pénurie. On faisait beaucoup de troc. On s’accommodait. On se débrouillait. On était démerdard. Les magasins étaient vides. On achetait ce qu’on trouvait. Si on trouvait 10 kilos de de boulons, on achetait au plus vite ces 10 kilos de boulons. On discutait avec le voisin qui avait réussi à chopper plusieurs litres de lait. On marchandait du lait contre des boulons. On gardait un peu de boulons sous le coude, pour pouvoir en échanger contre des ampoules électriques, des patates ou des fils de laine à tricoter. On se démerdait. On ne suivait pas le cours de la bourse, on ne s’intéressait pas aux devises étrangères. L’unique chose à avoir en tête était de savoir qui, précisément, dans son carnet d’adresse, possédait quelque chose de différent, afin de faire du troc. J’ai eu un jour l’idiotie de dire « Mais 10 kilos de boulons c’est ridicule, ça sert à rien, c’est quoi l’idée ? » On m’a répondu « Sois heureuse de ne pas comprendre. Sois heureuse de ne pas percevoir. Dans une autre vie, dans une vie qui n’était pas la tienne, 10 kilos de boulons, ça pouvait servir. »

Lors de sa venue à Paris, il l’a accompagnée dans un grand magasin. Il lui a dit :

-       Je t’achète tout ce dont tu as besoin. Je t’achète tout ce qui est manquant, tout ce qui n’existe pas là-bas. On va commencer par ton petit garçon. On va aller au rayon manteaux pour enfants.

 

Ils sont allés au rayon manteaux pour enfants. Elle a tout regardé. Avec capuche. Sans capuche. Avec poches. Sans poches. Avec boutons. Avec boutons pressions. Avec fermeture éclair. En lainage. En imperméable. En tout ce qu’on peut imaginer.

Elle a répondu :

-       Je ne sais pas quoi faire. Je ne sais pas comment tu fais, c’est trop compliqué pour moi. Je ne sais pas choisir. En URSS, on ne choisit pas, on ne décide pas, on subit, on se débrouille, on survit, on suit le mouvement, on fait comme on peut, avec ce qu’on a. On ne disserte pas sur la présence ou l’absence d’une fermeture éclair ou de boutons pressions. Je ne sais pas comment faire pour choisir. Je ne sais pas ce qui est bien. Je n’ai jamais choisi de ma vie. Je ne sais pas comment faire face au choix. Je ne sais pas comment faire face à la multitude de choix. Je n’ai jamais vu autant de manteaux de ma vie et j’en suis complètement perdue.

Il a essayé de la rassurer, il lui a dit qu’on pouvait y passer la journée si elle le souhaitait, ou qu’on pouvait partir et revenir plus tard, ou encore demander conseil aux vendeurs ou regarder dans les magazines du type Modes et Travaux ce que cousent les ménagères pour leurs rejetons. On pouvait faire n’importe quoi pour acheter un manteau pour son petit garçon. Elle n’a pas pu. Ce n’est pas qu’elle ne voulait pas, mais elle ne pouvait pas. Elle ne pouvait pas choisir, car elle ne savait pas. Elle ne savait pas être en mesure d’émettre une opinion, d’avoir un avis, de décider, de penser. Elle est rentrée en URSS sans avoir acheté de manteau pour son fils. La première fois qu’on m’a rapporté cette histoire de manteau jamais acheté, j’ai mis du temps à trouver le sommeil le soir même au fond de mon lit.

Quand j’ai vu Liouba pour la première fois, je venais de faire plusieurs centaines de kilomètres, à travers des routes pleines d’ornières, des chiens errants qui traversent n’importe comment et des signes de croix faits discretos après l’évitement d’accidents de la route. J’étais donc en pleine forme. J’avais une folle envie de faire pipi, car, en Russie, les aires d’autoroute sont un concept inexistant. Ne maîtrisant pas l’art du pipi accroupi, j’ai demandé à Lara alors que nous nous engagions dans le chemin de terre menant à la datcha où se trouvaient précisément les toilettes, d’après le futur emplacement de la voiture. Une fois le moteur coupé, j’ai ouvert précipitamment la porte, j’ai couru dans une direction inconnue en sachant que les toilettes étaient par ici, j’ai trouvé une cabane en bois, j’ai pensé « OH PUTAIN », j’ai serré mes dents, bouché mon nez et fermé mes yeux à cause des toiles d’araignée, de la gueule des toilettes, des planches de bois non jointives, de l’odeur que je ne décrirai pas et du papier toilette vieux comme Hérode et, enfin, j’ai pu faire pipi. Je m’en souviendrai encore sur mon lit de mort. Je me souviendrai toute ma vie de ce pipi.

Quand je suis sortie en trombe de la voiture, Liouba, mes deux autres grandes-tantes, plusieurs de mes oncles et cousins étaient là, en rang d’oignon, faisant un accueil triomphal à l’arrivée de notre voiture. C’est-à-dire que j’ai couru comme une folle pour aller faire pipi au lieu de les saluer comme il se doit. A mon retour, un peu penaude, j’ai dit bonjour à tout le monde (il n’y avait pas d’évier dans les toilettes bien sûr, en Russie, ce n’est pas la peine de se laver les mains après un quelconque séjour aux toilettes, on a les anticorps qui fonctionnent à toute berzingue et un système immunitaire au summum de sa forme). Lara a dit très doctement « L’Averse ne sait pas faire pipi comme nous, en France, on ne fait pipi qu’assis. » Tout le monde a trouvé l’anecdote très instructive, on m’a longuement questionnée sur les us et coutumes du pipi français. C’était un accueil triomphal, mon pipi et moi étions au sommet de notre gloire.

J’ai salué Liouba en dernier. Le meilleur pour la fin. Elle m’a regardée dans le blanc des yeux. Elle m’a fixée comme jamais. Elle a ouvert grand ses bras. Elle m’a serrée dans ses bras en me murmurant à l’oreille « Mon Averse, ma très chère, mon amour, ma princesse, ma beauté, mon soleil, quelle joie de te voir. Quel bonheur de te connaître. Je vis un rêve éveillé. J’aime ton grand-père, ta grand-mère, tous leurs enfants, tout le monde, toute notre famille de France à l’infini. Et te voilà. Et tu voyages jusqu’ici, et tu viens me saluer jusqu’ici. Et tu quittes la France pour nous voir. Et je te vois. Je ne te connais pas, mais je t’aime à l’infini. »

Je n’ai jamais rien vécu de tel. J’avais l’impression d’être un jeune homme revenant du front. J’ai compris ce que signifie revenir. Je ne pouvais pas revenir, puisque je n’étais jamais venue ou partie. Mais pourtant, j’étais de retour. Je ne sais plus si j’ai pleuré ou non. Je ne sais plus si j’ai dit quelque chose ou non. Je ne sais plus si j’ai pensé au pipi dans la cabane, aux chiens errants, à la chaleur de Moscou, à la voiture qui roule comme Fast and Furious, à ce que me disait ma tante Katia à propos de Liouba, à mes grands-parents, au Mur de Berlin, à nos envoyés aux camps, à nos fusillés, à nos rescapés, au téléphone sur écoute, au manteau de son fils qui n’avait jamais été acheté, aux kilos de boulons, aux photos jaunies, ou si je n’ai pensé à rien. J’étais avec Liouba pour la première fois de ma vie. Le pire, ou plutôt, le plus drôle, c’est que je la connaissais déjà. J’avais l’étrange sentiment de reconnaître sa voix, son odeur, sa démarche, son regard. Je lui ai dit quelques temps après « Je crois que nous nous connaissons déjà. » Elle m’a répondu « C’est possible. Tout est possible. »

Je ne faisais rien sans elle, à part affronter les Toilettes de la Mort. C’était comme si j’avais 5 ans. Je passais du temps avec les autres, bien sûr, mais je m’asseyais à ses côtés, j’arrêtais ma conversation avec la personne en face de moi quand elle se mettait à parler, je dormais dans sa maisonnette à elle, je passais tous mes repas avec elle. Elle m’avait prise sous son aile. Elle m’avait dit « On reste ensemble pendant tout ton séjour à la datcha. »

Je parle un russe hésitant, folklorique et limité. Je peux comprendre ce qu’on me dit, mais je m’exprime étrangement. Je me promenais avec mon dictionnaire franco-russe, mimant les mots manquants. Je faisais des périphrases très improbables, pointais beaucoup du doigt et restais longtemps silencieuse avant de prononcer une phrase. C’est difficile d’avoir des conversations profondes avec un vocabulaire limité. C’est difficile de réduire à l’essentiel ce qu’on souhaite partager. C’est difficile de ressentir une frustration à cause des mots. Elle me parlait très doucement. Elle s’assurait que je comprenne. Elle me félicitait tout le temps. Un jour, nous étions revenues à Moscou (elle avait quitté sa datcha spécialement pour moi, alors qu’en principe, les vacanciers y restent des mois entiers et attendent le début de l’automne pour rentrer en ville). Nous étions dans la rue, nous attendions le bus. J’avais oublié mon dictionnaire. Je voulais lui dire quelque chose, et je n’y arrivais pas. Je n’arrivais pas à trouver de synonyme pour le mot me manquant. Je n’arrivais pas à réduire au sens strict ma pensée. Je détestais résumer mes propos, car la simplification de mes phrases me donnait l’impression d’être idiote, de manquer de contenu, de détail et de précision.

-       Je ne connais pas le mot. Je ne sais pas dire. C’est très difficile. Mon esprit est arrêté. Je ne sais pas. Je suis triste du mot difficile.

-       Ce n’est pas grave mon Averse. Tu veux qu’on recommence la conversation au début ? Peut-être que si j’utilise d’autres mots, en reformulant, tu vas entendre quelque chose qui va t’aider ? Tu veux que je répète ?

-       Oui. J’ai besoin tes phrases. Tes phrases disent peut-être mon mot. Mon esprit est encore arrêté. Dis tes mots, c’est l’aide. Mon idée est facile en français, mais je ne sais pas dire en russe.

Cela a duré cinq bonnes minutes. Soudain, elle a prononcé un « Darling, in English. Maybe I understand. »

Je suis restée pétrifiée. J’ai balbutié en franglorusse « But you parles angliski ? Niet, c’est pas possible, are you serious ? »Si j’ai bien compris, car c’est l’une des conversations les plus invraisemblables de ma vie, Liouba a appris l’anglais toute seule, en lisant des livres. Rien ne permet de savoir s’il s’agissait de livres autorisés ou interdits, mais j’ai ma petite idée sur la question. J’ai continué de passer du temps avec elle, mon dictionnaire, mes mimes et mes doigts pointés. Nous nous comprenions très bien. Elle m’a avoué qu’elle adorait mon russe invraisemblable, et qu’elle serait très triste le jour où je le parlerais de manière tout à fait convenable. « Tu fais de la poésie sans le savoir. Tu prononces des choses imagées, autant drôles que jolies. T’écouter parler est magnifique. »

-       Liouba, je dois rentrer l’appartement de Lara pas pendant la nuit, mais avant la nuit. Demain, la matinée, je vole l’avion pour la France. Le bagage n’est pas encore construit. C’est grand et longtemps, il y a beaucoup de choses à faire dans le bagage. C’est important de ne rien oublier.

-       Répète ?

-       Tu ne comprends pas ? L’avion ? Le bagage ?

-       Si, j’ai parfaitement tout compris. Mais « construire un bagage » est tellement ravissant que j’ai envie de l’entendre encore une fois. On dit « préparer ses valises ».

-       Comment ? Préparer ses valises ? Je ne comprends pas.

-       Préparer ses valises. Pas « construire le bagage ». Construire, c’est par exemple le travail qui est fait à l’usine, quand on fabrique quelque chose. Construire un bâtiment. Tu sais, l’usine, les ouvriers, les machines, les bâtiments. On ne construit pas de bagage. On le prépare. On prépare ses affaires, on prépare à manger, on prépare sa valise. D’ailleurs, c’est la valise, pas le bagage. Tu comprends ?

-       Oui, mais difficile. Je comprends mais mon esprit oublie les mots. Beaucoup de mots. 

Au-delà de nos conversations à mourir de rire, on a aussi réussi à parler de choses sérieuses. J’ai réussi à lui parler de sa maman. Elle est morte pendant la Deuxième Guerre mondiale, à Saint-Pétersbourg. Liouba était très jeune, mais s’en souvient encore. On m’a raconté la mort de sa mère pendant plusieurs années, au fur et à mesure que ma capacité à comprendre s’affine. Au fur et à mesure que je sois en état de comprendre, en admettant qu’on puisse comprendre quelque chose. On m’a expliqué les choses par étapes, pour me ménager. Au départ, quand j’étais très jeune, on m’a simplement annoncé que mon arrière grande-tante était morte « pendant la Deuxième Guerre mondiale. » Aucun autre détail ne permettait d’en savoir plus. Je comprenais que je ne pouvais pas poser plus de questions. J’ai rapidement compris que, dans ma famille, beaucoup de questions restent sans réponse. Beaucoup de questions appellent le silence, donc autant éviter de poser des questions. Quelques temps après, on m’a appris qu’une famine avait lieu en URSS, durant la guerre. Pas une pénurie, mais une famine. Un truc où on ne fait pas la fine bouche. Un truc où on se met tout ce qu’on trouve sous la dent : des chats, des rats, des chevaux, de la sciure de bois. Tout et n’importe quoi. On m’a raconté des histoires de galette de farine de copeaux de bois au goût absolument immangeable, mais on n’avait pas le choix. On survivait grâce à la sciure de bois. On avait le corps décharné. On était malade, affaibli, frigorifié. On détruisait les meubles et les parquets pour les brûler, afin de se réchauffer. On vivait dans un froid glacial, avec le ventre vide. En hiver, en Russie, il vaut mieux éviter d’avoir faim. On me disait qu’on mourrait de froid et de faim. On m’a raconté des histoires comme ça. Quand j’ai été en mesure de comprendre ça, quand j’ai été en mesure d’admettre qu’on puisse bouffer des rats et détruire ses meubles pour se réchauffer, on m’a parlé de cas de cannibalisme à Saint-Pétersbourg. On m’a dit que la maman de Liouba était sortie de chez elle pour trouver de quoi nourrir ses enfants. Elle n’est jamais revenue. On m’a dit qu’elle est sans doute morte d’épuisement dans la rue. On n’a jamais retrouvé son corps. Elle n’a jamais été enterrée, ou, si elle l’a été, personne n’en connaît l’endroit. On penche plus pour une fosse commune que pour un machin en bonne et due forme. J’avais demandé si elle avait pu fuir, si elle avait pu abandonner volontairement sa famille, pour survivre toute seule, pour alléger son fardeau, pour avoir une seule bouche à nourrir, la sienne. On m’a répondu que c’était impossible. On m’a affirmé, promis, juré, craché que c’était impossible qu’elle abandonne sa famille, mais que c’était hautement probable qu’on ait récupéré son cadavre pour se nourrir. J’ai demandé comment était-ce possible de manger quelqu’un. On m’a répondu « Comment était-ce possible de manger des rats ou de la sciure de bois ? »

J’ai longtemps trouvé cette histoire profondément absurde. Invraisemblable. Limite grossière. Drôle. Impossible. Impossible à croire. Impossible à comprendre. Puis j’ai commencé à imaginer la possibilité de la chose. Alors l’effroi a remplacé l’absurdité. J’en étais horrifiée. J’en étais sans voix. J’en ai pleuré. J’ai pleuré pour la mort d’une personne inconnue, dont le décès me donnait des hauts le cœur. J’ai pleuré à cause de l’absence de sa tombe. J’ai pleuré pour ses petites jumelles qui n’ont certainement pas compris la raison de la disparition de leur maman, avec, en cadeau bonus, une famine sur fond de guerre. Cette histoire m’a longtemps hantée. Un jour, je ne sais pas pourquoi ni comment, j’ai réussi à la voir sous un autre angle. Je me suis dit qu’elle n’était pas morte pour rien. Je me suis dit que ceux qui l’ont vraisemblablement bouffée n’avaient pas le choix. Je me suis dit que dans des situations extrêmes, on fait des choses extrêmes. Je me suis dit que, d’une certaine manière, son sacrifice n’a pas été vain. Elle a permis à d’autres de survivre. Elle a permis à d’autres de rester vivant, peut-être même ont-ils pu survivre à la guerre. Je ne pourrai jamais tout comprendre. Je ne pourrai jamais comprendre ce qui traverse l’esprit de ceux qui en arrivent à ce point de non-retour. La seule chose comprise, la seule chose que je sais, c’est que ça me dépasse trop pour que je puisse comprendre quoi que ce soit, et que je n’y comprendrai jamais rien. Qu’il ne faut pas juger ceux qui l’ont trouvée et mangée comme étant des monstres inhumains, car je suis bien incapable de savoir quelle aurait été ma réaction à leur place. Je suis bien incapable de savoir quelles sont les limites que l’on définit dans une situation au-delà du réel, ou si, au contraire, on fait sauter toutes ses barrières mentales pour, justement, pouvoir survivre. Quand il n’y a plus de rats crevés à se mettre sous la dent, quand on ne trouve plus de sciure de bois, on ne fait pas la fine bouche. On choisit de se laisser mourir, ou de continuer. 

J’ai demandé à Liouba comment elle fait pour rendre hommage à sa mère. Comment on fait pour se recueillir sans tombe. Comment on fait quand il n’y a aucun certificat de décès, aucun témoignage officiel, que du néant. Comment on fait pour gérer la mort couplée au néant et à l’absence de réponse. Je lui ai dit que ma mère, je l’aime à l’infini, et que le jour où elle clamse, j’aurais besoin de me rendre sur sa tombe. J’aurais besoin d’y mettre des fleurs, des petites bougies ou des bidouilles comme ça. J’aurais besoin de m’asseoir sur ou à côté de sa tombe, pour lui parler dans ma tête ou à haute voix. J’aurais besoin d’un lieu pour me raccrocher à elle.

« Tu sais mon Averse, ma maman, elle est dans ma tête et mon cœur. Ce n’est pas grave de ne pas savoir où elle est. Ce n’est pas grave qu’elle ne soit jamais revenue. Ce n’est pas grave que son corps ait disparu. Ce n’est pas grave. Je peux penser à elle quand je veux, où je veux. Je peux prier pour son âme à l’église. Je peux allumer un cierge pour elle. Je peux regarder les photos qu’il me reste. Le reste n’a aucune espèce d’importance. Il ne faut pas être triste. C’est comme ça. C’est la vie. »

J’ai fait ma petite enquête. Je lui ai posé beaucoup de questions, sur presque tout le monde. Uniquement des questions qui ne fâchent pas. J’ai une famille dysfonctionnelle. Cela ne m’empêche pas de les aimer, cela ne m’empêche pas d’en être fière, mais ils sont, grosso modo, tous plus ou moins tarés. Pour découvrir la vérité, ou, plutôt, pour essayer de percevoir une bribe de vérité, je lui faisais part de choses entendues en France, afin de connaître la version russe. C’était édifiant. Depuis nos conversations, la vérité est encore moins palpable. Pour une personne, une histoire, une anecdote, j’ai plusieurs versions existantes. Le principe du téléphone arabe. L’unique vérité rigoureusement scientifique est que ma famille est dysfonctionnelle. Le reste importe peu.

Mon grand-père Lev était connu dans la France entière pour ses colères inouïes. Il disjonctait grave. Il avait le hurlement facile. Il n’était ni méchant, ni mauvais, mais profondément et violement colérique. Il était de nature dramaturgique, une vraie diva. En plus, c’était la plupart du temps pour des choses relativement pas importantes. Il fallait respecter ses choix, faire comme il voulait. Ceux qui pensaient ou faisaient autrement n’étaient que des cons dont la stupidité descendait jusqu’aux entrailles de la terre, et ce jusqu’à la nuit des temps. Rien de moins. Une vraie diva. Il a perdu tout contact avec l’un de ses fils (mon oncle, donc), en raison de sa petite amie de l’époque qui est devenue depuis sa femme. Lev considérait que ma future tante ne méritait pas mon oncle. Qu’il valait mieux que ça. Selon Lev, elle était conne du grenier jusqu’au sous-sol, en plus d’avoir une religion pas permise. Grosse ambiance. On parlait partout de Lev et de son ex fils qui refusaient de se voir. C’était Dallas. On en parlait jusqu’en URSS. Un jour, Liouba a essayé de ménager son cousin. Elle lui a dit en substance « Tu sais, quand même, c’est ton fils, ce qui compte c’est qu’il soit heureux, je suis sûre qu’elle est très bien, je suis sûre qu’elle est charmante. » Lev a pété un câble. Il a hurlé, hurlé, hurlé. Liouba est restée silencieuse. Elle m’a raconté la scène plusieurs décennies après, en précisant à juste titre que c’était sans doute la colère du siècle pour Lev, ce qui n’est franchement pas un cadeau. Elle a attendu qu’il arrête de disjoncter, en restant silencieuse. Quand il a retrouvé ses esprits, elle lui a dit « Si cette situation te rend autant fou de rage, si tu ressens autant de colère et de tristesse à cause de ton fils, alors continue de hurler. Continue de me hurler dessus. Hurle tout ce que tu peux. Vide ta colère ici. Je suis prête à la recevoir. J’attends ta colère de pied ferme. Tu ne peux pas hurler devant ton fils et sa fiancée, alors hurle devant moi. Hurle. Vas-y. Purge-toi. » Elle m’a raconté qu’à partir de ce moment-là, Lev n’a plus hurlé à cause de son fils et de sa future femme. Il a préféré se murer dans un silence, ce qui n’est pas la meilleure solution, mais reste tout de même mieux que faire des crises de fureur faisant trembler les fenêtres.

Liouba m’a raccompagnée jusqu’à l’aéroport. Elle est allée jusqu’à l’endroit interdit à ceux qui n’ont ni billet ni passeport. Elle a dit au mec de la sécurité « Voici la chair de ma chair. Faites qu’elle vole en sécurité jusqu’en France. Je compte sur vous. Je me souviendrai de vous, quoi qu’il arrive. Faites votre travail correctement pour cette personne. » Il a balbutié qu’il n’était pas vraiment concerné puisqu’il n’était pas le pilote de l’avion. Elle lui a dit qu’elle ne voulait rien savoir.

Je suis revenue l’année d’après. Katia était déjà morte. J’ai demandé à Liouba de venir avec moi à l’église, n’importe laquelle. Chez les orthodoxes, on peut faire dans n’importe quelle église du monde un service des morts. On va voir le prêtre en avance, on lui dit qu’on veut faire une célébration pour Machin ou Bidule, peu importe qu’ils soient morts 40 jours ou 40 ans plus tôt. On paie un petit machin pour l’église. Et on a la célébration, personnalisée en l’honneur de Machin, Bidule ou Katia. N’importe qui peut y assister, même ceux qui ne connaissent pas le défunt. Si on se trouve dans l’église à ce moment-là, on peut se joindre à la célébration pour rendre hommage à ses propres morts. On peut se taper l’incruste comme ça, sauf que c’est poli, possible, normal et faisable. J’ai dit à Liouba :

-       Katia est morte en France. Tu ne peux pas voler l’avion à Paris. Tu es absente à la fête de l’église du jour quand elle meurt. Alors on fait ici maintenant. Tu as dit pour ta maman. Ici c’est Katia.

J’ai vécu un deuxième enterrement dix mois après sa mort. Je pensais que ça irait, je pensais que ça passerait. J’ai pleuré tout ce que j’ai pu, dans un endroit inconnu, en écoutant un prêtre dont je ne comprenais aucun mot sortant de sa bouche, sans savoir quand il fallait faire le signe de croix, sans rien comprendre à ce qu’il se passait. J’ai déjà vécu plusieurs fois ce type de célébration en France, mais comme tout était prononcé en français, c’était totalement différent. Je savais juste que c’était pour elle, et que Liouba comprenait. A la fin, elle m’a dit « Je sais comme vous vous aimiez. Je sais ce que c’est. »

Le jour de mon départ pour la France, elle m’a serrée dans ses bras en me disant « Je ne sais pas quand nous nous reverrons. Je ne sais pas si ce sera ici et maintenant, dans le monde des vivants, ou plus tard et ailleurs, dans le monde des morts. Quoi qu’il arrive, on sera toujours ensemble. On sera toujours dans le cœur de l’autre. On se reverra mon Averse. »

Depuis notre première entrevue, nous nous écrivons de longues lettres. Je procède toujours de la même manière. J’écris tout d’une traite en français, sur plusieurs pages. Cela me prend une à plusieurs soirées. Puis je sors mon dictionnaire, en essayant de construire des phrases grammaticalement correctes. Je sais que je me foire dans la conjugaison et la déclinaison. Quand mon brouillon est terminé, je le donne à relire à ma mère. Elle corrige alors mes feuilles avec un stylo d’une autre couleur. Parfois, elle a besoin de savoir ce que je voulais dire, en français, car ma phrase n’a ni queue ni tête. Et puis je recopie au propre. Les lettres mettent énormément de temps à parvenir en Russie, on croirait qu’elles sont acheminées à dos de girafe. Je ne sais pas ce qu’ils foutent, s’il y a des problèmes à la douane ou non. Je ne comprends pas. Parfois, les lettres sont perdues. Alors, dès qu’une personne de mon entourage se rend pour une raison ou une autre là-bas, je lui passe ma lettre, qu’elle glisse dans ses affaires, et qu’elle transmet à Liouba. Et vice-versa. Parfois, quand je sais qu’il y a de la place dans ladite valise, je donne des petits cadeaux au format accessible, qui se logent entre une paire de chaussures et une trousse de toilettes. On me dit « Roh l’Averse ça fait vraiment mafia, et puis ton truc il pèse combien, ça mesure combien ton cadeau pour Liouba ? ». Je me démerde toujours pour que ça passe. Je souris un bon coup, je papillonne des yeux, je fais un bisou et ça passe toujours. J’ai quand même réussi à refourguer une fois un album photo plus grand qu’une feuille A4, et relativement épais.

Chacune de ses lettres commence toujours par « Quel bonheur de te lire, quelle joie de lire tes pages entières. Comme tu écris bien, comme je suis fière de toi. » Chacune de ses lettres se termine par « Mon Averse aimée, je t’aime et t’embrasse très fort. »

Je n’ai jamais osé lui dire que, pour moi, c’est dur de ne pas pouvoir la voir n’importe quand. C’est dur de ne pas prendre un coup de métro pour aller boire un thé chez elle. C’est dur de devoir passer par ces lettres transmises à dos de girafe ou dans des valises. C’est dur de ne pas se téléphoner, car sans dictionnaire, doigt pointé et mimes, je ne m’en sors pas. La joie de la connaître véritablement est supérieure à la difficulté qui émane de toute cette situation. Connaître Liouba est une joie infinie. Je sais que je ne pourrai pas aller à son enterrement, quand elle mourra. Je sais que ce sera tout un bordel pas possible de devoir acheter un billet d’avion à la dernière minute. Je sais que je n’irai pas, et qu’elle aura une célébration des morts en France. Je pense qu’elle s’en doute très bien. En attendant, on continue de se parler à travers des lettres. Chacune est précieusement gardée. Chacune est reçue dans la joie et l’allégresse, et ce pendant plusieurs jours. Une lettre de Liouba, c’est un sourire scotché pendant une semaine.

Une fois, elle m'a interrogée sur la France. Elle voulait savoir comment était ma vie au quotidien. Si j'avais des difficultés, s'il existait des difficultés. Si tout allait bien. Je lui répondais que je pouvais faire ce que je voulais, aller où je voulais, rencontrer n'importe qui, faire n'importe quoi. Etre libre. Ne pas avoir de problèmes, ou, plus exactement, ne pas avoir d'autres problèmes que les tracas du quotidien qui peuvent survenir de temps à autres. Elle avait l'air soulagée.

Posté par apreslaverse à 12:01 PM - Commentaires [5] - Permalien [#]
14 avr. 2018

# 7

Je suis en train de me voir grandir. Je suis en train de voir des personnes parier sur moi. Me donner des responsabilités. Me donner leur confiance. Me dire que je suis capable de faire bien plus que ce que j'imagine. Me dire de voir au-delà. Me dire de penser sur le long terme. Me dire que je fais partie des meubles. Me dire que je fais bouger les choses. J'ai juste l'impression de faire mon boulot, d'être sérieuse et investie. Rien de plus. Juste ça. J'ai parlé à l'un d'entre eux de mes failles, de mon syndrome de l'imposteur, du "tu sais, parfois, j'ai peur de ne pas être assez capable", du "tu sais, parfois, j'ai peur de me faire bouffer".

Je suis bénévole dans une association depuis maintenant trois ans. Je suis arrivée la bouche en coeur, en voulant prêter main forte, faire quelque chose, sans trop savoir par où commencer, sans trop savoir où aller. Juste être là pour aider. Me rendre utile. M'engager. L'engagement, c'est de famille, mais j'en parlerai une prochaine fois. Au fur et à mesure du temps, j'ai pris à bras le corps un point en particulier. Je suis devenue "celle qui sait" pour un point précis, qui, jusqu'alors, ne faisait pas partie des missions de l'équipe. J'ai continué à creuser mon trou tout en apprenant à leurs côtés, à chaque réunion, à chaque action. J'ai été rapidement (re)connue pour mon investissement et mon action de bénévole, alors que la seule chose que je faisais, c'était être présente à l'heure dite, savoir répondre efficacement à des échanges de mails et rencontrer beaucoup de personnes. 

Aujourd'hui, j'ai déjeuné avec l'un des salariés de cette association. C'est une association Gros Machin National, que tout le monde connaît. Je ne dis pas le nom car je n'en ai pas envie, mais, de fait, vous la connaissez. 

Entre la poire et le fromage, il m'a demandé sur le ton de la confidence qui je pouvais voir comme prochain chef d'équipe du local où je suis, comme le mandat de Big Boss touchera bientôt à sa fin. J'ai répondu "Machine, mais je sais qu'elle dira non car elle n'a pas le temps. Bidule serait dans un sens très doué car il a d'excellentes qualités organisationnelles et logistiques, c'est un ouf en Excel, retroplannings et Dropbox, mais il n'est pas assez à l'écoute, pas assez empathique, et je pense que ça causerait de gros clashs voire le départ de plusieurs membres de l'équipe. Peut-être Truc, mais je ne suis pas sûre, il faudrait voir, je ne suis pas certaine qu'elle sache gérer les situations de stress et les conflits." J'ai poursuivi en rigolant : "Si j'avais été plus vieille, si j'avais leur âge, je t'aurais dit moi, mais je me vois mal être la chef de personnes qui ont au mieux l'âge d'être mes grands grands frères et soeurs, au pire l'âge de mes parents voire même limite grands parents pour certains. Enfin ça sert à rien que je te dise ça, c'est une idée en l'air comme ça, on en reparlera dans 20 ans."

Il m'a dit que ce n'était pas du tout une idée en l'air comme ça et qu'on n'en reparlera pas dans 20 ans mais maintenant. Il m'a dit de réfléchir. Il a pris la température. Il m'a demandé ce qu'est un bon chef. Je lui ai répondu "C'est quelqu'un qui observe, qui écoute, qui analyse, qui arbitre, qui cherche des solutions, qui résout les conflits, qui valorise les autres, qui cherche les compétences de chacun, pour les mettre en avant, qui rebooste quand il faut rebooster, qui recadre quand il faut recadrer, qui sait demander de l'aide, qui sait qu'il ne sait pas tout, qui est transparent, qui communique, qui délègue, qui partage."

Il m'a sourit. Il m'a dit que je savais parfaitement ce qu'est être un bon chef d'équipe. Je lui ai murmuré "Tu sais, au fond, depuis toujours, vraiment, j'ai toujours aimé gérer des projets, j'ai toujours aimé encadrer des choses ou des gens, mais dire j'aime être chef ne se fait pas, c'est orgueilleux, c'est présomptueux et égotique et je ne veux pas être orgueilleuse, présomptueuse et égotique." Il m'a dit "Tu as le droit d'aimer être chef. Il y en a qui ont ça dans le sang. Et heureusement. Il faut des chefs."

On a parlé de l'engagement, des problèmes liés au pouvoir, des egos surdimensionnés, des requins, des problèmes éthiques, de l'écoute, de la transmission, des interférences, de la politique, de l'avenir. 

Je lui ai fait la liste de tout ce que je ne sais pas faire. Il a répondu méthodiquement, point par point "C'est un détail" ou "Ca, ça s'apprend" ou "Ca, ça se délègue". 

Je ne sais pas ce que cette conversation donnera. Je ne sais pas si ça restera du domaine de la conversation, ou si je vais, effectivement, un jour, être un (bon) chef d'équipe du local d'une association Gros Machin National. Je ne sais pas ce que cette conversation donnera mais j'en ai été assez bouleversée. Même si rien ne se fait, même si je continue mon petit bout de chemin dans mon coin tranquillement dans mon coin, même si je ne deviens pas Grand Chef à Triple Colliers de Plumes d'Autruche et Dents de Sanglier, je suis heureuse et fière de cette conversation.

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21 mars 2018

# 6

C’était une famille bien sous tous rapports. Une famille qui présente bien. Qui va à la messe tous les dimanches, qui connaît aussi bien Monsieur le Curé que Monsieur le Maire, qui donne régulièrement de l’argent aux bonnes œuvres, qui se montre très charitable, qui salue poliment chaque voisin, qui s’enquiert de la santé de chacun, qui n’a jamais aucun problème, qui a de beaux garçons et de belles filles. Les beaux garçons portaient dans leur jeunesse des culottes courtes avec des chaussettes montantes en hiver, les belles filles avaient un serre-tête et des chemisiers à col Claudine. Une belle famille sans problème. Ils n’ont tellement pas de problème que le fils aîné a décidé de suicider à 20 ou 25 ans, alors qu’il avait troqué ses culottes courtes contre des pantalons, depuis déjà quelques années. D’ailleurs, ce n’était pas un suicide puisqu’il s’agit d’une famille sans problème. Il était invraisemblable qu’il s’agisse d’un suicide. Le suicide ne touche que le pauvres gens, que ceux qui doivent tirer le diable par la queue, que ceux qui sont aidés par la paroisse ou le Rotary Club. Le fils aîné ne s’est pas suicidé, le fils aîné a eu un accident. Et puisque cette famille sans problème n’a jamais eu de problème, il n’a jamais été question d’évoquer cet accident. On ne lave pas son linge sale en public. D’ailleurs, on a que du linge propre, qu’il est de bon goût d’étaler à la face du monde. Grâce aux silences, grâce au déni, grâce à la honte, grâce au ressentiment, grâce aux problèmes qui n’en sont pas, grâce à la non communication, grâce à l’aigreur, grâce à la colère, grâce à la paralysie des sentiments, ils sont tous devenus plus ou moins toctoc, zinzin ou taré. Mais c’est un non sujet, qui ne peut être abordé ni avec Monsieur le Curé, ni avec Monsieur le Maire, ni avec personne d’autre. L’entièreté de cette famille est profondément, terriblement malsaine, et ce sans même s’en rendre compte.

Il fait partie de la fratrie. Il est le plus atteint. Il a toujours été fragile. On l’a toujours décrit comme étant fragile. Il est impossible de savoir précisément ce que cache ce mot. Il est impossible de retracer son enfance et sa jeunesse. Seul le silence prévaut. Il a eu une scolarité ordinaire. Il était timide, pas vraiment déluré. Il avait quelques amis. Il a fait les quatre cents coups, comme tout le monde. Il admirait son grand frère. Le suicidé, ou plutôt, l’accidenté. Il est impossible de savoir si l’accident de l’accidenté lui a grillé le cerveau, ou s’il était déjà mal barré avant la mort de son frère. Je vote pour les choix 1 et 2. Personne ne donne son avis. Tout le monde se tait. Le silence, ça protège. Le silence, c’est rassurant. Ils ont vécu toute leur existence avec l’option chape de plomb.

Leur histoire reste assez improbable. De rares photos permettent de se représenter la chose. Elle était enjouée, dynamique, avec des failles et des blessures, comme beaucoup, mais surtout, par-dessus tout, enjouée et dynamique. Il était éteint, réservé, discret, mélancolique. Il pouvait entrer dans des colères noires. Et se calmer peu après. Elle était suffisamment enjouée et dynamique pour fermer les yeux. Elle savait très bien fermer les yeux. Elle devait penser, sans doute, que ça passerait. Ça passera toujours. Ils ont fait un bébé. Sa grossesse a été ponctuée de chantages au suicide et d’hospitalisations en service psychiatrique. Le futur papa n’avait pas suffisamment les pieds sur terre pour pouvoir gérer. Il était maladivement dépressif depuis des années. Il était gravement, sérieusement, pathologiquement dépressif. De toute façon, la vie, ça ne sert à rien, je ne sers à rien, je vais me foutre en l’air, je ne te sers à rien, je ne t’apporte rien, tu vivras mieux sans moi, vous vivez mieux sans moi, toi et le bébé, ma vie ne sert à rien. La future maman n’avait pas suffisamment de dynamisme pour prendre ses jambes à son cou. Le bébé est né dans des sanglots étouffés, des plaquettes de médicaments vidées et des menaces proférées. Tout allait mieux dans le meilleur des mondes. C’était une famille ordinaire. C’était un jeune homme et une jeune femme bien sous tous rapports. L’accouchement s’est terriblement mal passé. Le toubib lui a dit « Quelques années plus tôt, l’une de vous deux y serait restée. Heureusement, vous accouchez maintenant et vous êtes toutes les deux vivantes. » Il lui était impossible d’imaginer avoir un autre enfant. A cause de l’accouchement, des menaces et des hurlements.

Elle est partie comme dans un film. Il n’était pas à la maison, elle en a profité pour faire ses bagages, prendre le bébé sous le bras et se casser sans demander son reste. Son enjouement et son dynamisme ont eu raison du reste. Elle a compris qu’elle ne pourrait pas le sauver. Elle a compris qu’elle ne pourrait pas être l’infirmière, l’assistante, la maman, la bouée de sauvetage de son mari. Personne n’a jamais su comment il a réagi. Personne n’a jamais su s’il l’a suppliée, vraiment, promis, je vais arrêter, je vais faire des efforts, je vais me calmer. Personne n’a jamais su s’il est entré dans une colère noire, en ravageant tout sur son passage. Personne n’a jamais su s’il est resté prostré et abruti dans l’entrée, assis par terre, sanglotant la tête dans les mains, après avoir dit vingt fois dans le vide « Bonjour, c’est moi ». Je vote pour les choix 1, 2 et 3.

Il était très malheureux, très affaibli, très déboussolé, très anxieux, très perdu, très démuni, très dévasté, très sans espoir. Il était une ombre et vivait dans le silence de l’obscurité. Elle a foutu le camp chez l’un de ses frères. Elle s’est installée dans la chambre d’amis, sur un canapé-lit avec sa petite fille. Le reste de la maison était aux petits soins pour elles deux. Elle a mis quelques temps pour se refaire une santé, pour redéployer ses ailes. Elle a dit à sa petite fille « Papa et Maman ne vont plus vivre ensemble. Ce n’est pas à cause de toi, c’est un problème entre Papa et Maman. Papa et Maman t’aiment très fort. Tu verras Papa plus tard. Pour l’instant, tu es avec Maman, on est ici avant de trouver une nouvelle maison pour nous deux. » Assise au bord du canapé-lit, la petite fille balançait ses jambes dans le vide, en ayant bien conscience que l’atmosphère était plus détendue qu’avant, quand on était à la maison avec Papa. Ni glapissements, ni voix brisées par la fureur, ni portes qui claquent, ni murs qui tremblent. Juste une maison normale, avec une chambre d’amis et un canapé-lit pour elle et sa maman.

Il est allé s’installer chez ses parents. Il était l’ombre de lui-même. Il ne voulait rien, ne pouvait rien. Il a passé des semaines entières à broyer du noir dans une chambre silencieuse, aux volets fermés. Il ne fallait pas déranger. Il ne fallait pas faire de bruit. Il fallait qu’il reprenne des forces. Il fallait se relever. Quand il a décidé de sortir des ténèbres, quand il a essayé de se raccrocher à la réalité, il a eu peur de tout. Tout était impossible. Tout était trop difficile. Il était incapable de tout. Il n’était capable de rien. Il ne pouvait rien faire de ses dix doigts. Il fumait comme un pompier. Un à deux paquets par jour. Quand il avait suffisamment de force et de courage, il arrivait à acheter soi-même ses clopes. Sinon, on le faisait pour lui. Il a vivoté. Il a distribué des prospectus dans la rue et dans les boîtes aux lettres. Il a fait un peu des petits travaux ici et là. Il est parti quelques temps dans le sud de la France, comme saisonnier, pour faire les vendanges et travailler dans une usine de confiseries. Il n’arrivait pas à se souvenir qu’il avait une meilleure situation avant. Il n’arrivait pas à se souvenir qu’il avait des compétences, un bac plus plus, un métier avec un bureau, un téléphone, un chef et des réunions. Il voulait se faire tout petit et recommencer à zéro puisqu’il se voyait comme un zéro. Il était un zéro. Il était invisible. La seule chose visible était sa tristesse. Il avait les yeux perpétuellement embués. Il avait la voix perpétuellement brisée. Il était brisé.

Il se faisait hospitaliser de temps à autres. Il refusait de prendre des médicaments, il refusait de voir un psy. Les psys, c’est tous des cons. On sauve son âme, on s’aide uniquement grâce à la prière. Que Dieu me vienne en aide. Dieu me viendra en aide. Dieu m’éprouve, mais j’ai confiance en Lui. Je n’ai pas de problème. Je ne suis pas malade. C’est les autres qui ne vont pas bien. C’est les autres qui ne comprennent rien.

Il n’a jamais été réellement diagnostiqué. Lors du divorce, le juge a dit à sa nouvelle ex-femme : « Madame, vous avez bien fait. » Le juge est sorti de son droit de réserve. Le juge a donné son avis. Le juge a ouvert sa gueule, alors qu’on ne lui avait rien demandé. Elle n’était pas assez en forme pour comprendre qu’il lui tendait une perche. Elle n’était pas assez en forme pour que cela lui mette la puce à l’oreille. Elle aussi était affaiblie, mais bien sûr moins que son nouvel ex-mari.

Elle allait voir son papa une semaine sur deux. Il vivait encore chez ses parents. Il était encore fragilisé. Son père et sa mère disait qu’il était fatigué, qu’il avait besoin de se reposer. Il n’était pas dépressif. Ce type de mot est interdit. Ce type de mot est honteux et effrayant. Daddy et Bonne Maman n’avaient pas un fils suicidé et un autre gravement dépressif. Ils avaient un fils mort accidentellement et un fils émotif.

Leur petite-fille était rayonnante, dynamique, enjouée comme sa maman. Leur petite-fille voulait sauver son papa. Elle se donnait un mal de chien à essayer de le faire rire et sourire. Elle en avait aussi peur, quand même, un peu. Elle avait très bien compris qu’il ne fallait pas parler fort, qu’il ne fallait pas faire de colère, qu’il ne fallait pas faire de glissades sur le parquet et de cabrioles autour de lui. Il pouvait se briser à n’importe quel instant. Il pouvait entrer dans une colère noire, hurler, crier, vociférer à n’importe quel moment. Il pouvait s’effondrer, pleurer, tomber par terre à n’importe quel moment. Il fallait lui donner du courage. Il fallait lui donner de la force. Elle était à l’école maternelle, elle était tellement petite que les grandes personnes s’adressaient à elle en s’agenouillant ou en s’accroupissant. Elle pensait quand même qu’elle était suffisamment forte pour le sauver. Elle se donnait un mal de chien à sauver son papa, qui mourrait à moitié au fond de son lit, une clope au bec, les volets perpétuellement fermés. Elle s’assurait que la clope ne brûlait pas les draps. Elle s’assurait que le gaz n’était pas allumé. Elle était à l’école maternelle et elle était la maman de son papa. Bonne Maman et Daddy fermaient les yeux, félicitaient Monsieur le Curé pour sa formidable homélie et s’assuraient être à jour dans leurs dons annuels envoyés au Lion's Club, aux Petits Frères des Pauvres et aux Enfants du Mékong. Leur fils était juste un peu fatigué, depuis des années. Il était juste un peu émotif.

Il s’est stabilisé. Il a passé les concours de la fonction publique. Il a trouvé un appartement. Tout s’est empiré quand il a quitté Bonne Maman et Daddy. Il voyait sa petite fille un week-end sur deux. Il allait la chercher sur le pas de la porte de son ex-femme, ou bien, au contraire, elle était déposée rapidement chez lui. Il passait ses week-ends à dormir et pleurer. Il lui disait que la vie, c’est difficile, être papa, c’est difficile, avoir une petite fille, c’est difficile. La vie était tellement difficile qu’il oubliait de manger et, accessoirement, de lui faire à manger. Elle attendait. Elle était patiente. Elle ne faisait pas de bruit. Elle ne voulait pas déranger son papa. Elle lui demandait quand est-ce qu’on irait chez Daddy et Bonne Maman. Au moins, là-bas, personne n’était trop fatigué pour oublier de cuisiner. Elle vérifiait encore plus souvent d’éventuelles cendres de cigarette embrasant sa couette, ou un éventuel bouton de la gazinière ouvert par inadvertance. Parfois elle restait immobile dans le chambranle de la porte, l’observant, le guettant, le veillant. Elle veillait un malade dont la maladie était inaudible, inconnue, incomprise, indicible, invisible. Dormir n’a jamais été une maladie. Pleurer n’a jamais été une maladie. Oublier de manger n’a jamais été une maladie.

Parfois, il arrivait à survivre. Il arrivait à sortir de chez lui. Il était un peu bizarre. Il était toujours bizarre. Ils allaient faire les courses, ils étaient devant l’entrée de la supérette du coin et il lui disait « J’ai pas la force de faire les courses. Je te donne mon porte-monnaie. Tu fais les courses. » Il n’avait pas beaucoup de sous. Il disait qu’il avait un petit salaire. Il faisait attention à tout. Il avait un budget illimité pour ses clopes. Le reste était accessoire. Il fallait tout le temps, à chaque fois, regarder le prix au kilo, la date de péremption et les lots deux achetés, le troisième est offert. Bien sûr, bien sûr, il était interdit de prendre des marques, interdit de s’intéresser aux paquets de céréales accompagnés d’une bricole en plastique. Parfois, souvent, elle faisait des mauvais choix. Elle se faisait hurler dessus. Elle se faisait houspiller. Elle se faisait hurler dessus pour le prix au kilo d’un paquet de coquillettes mal vérifié.

Quand il allait retirer de l’argent au distributeur, il oubliait son code une fois sur deux. Il oubliait de récupérer sa carte bleue et l’argent une fois sur deux. Elle faisait comme si de rien n’était. Elle tirait sur sa manche, elle lui disait « Papa, il faut taper les numéros, prendre la carte et les sous. » Alors il tapait les numéros, prenait la carte et les sous. Elle était sa petite maman habillée au rayon enfant. Elle était son ange gardien. Elle vivait dans la pénombre et l’obscurité. Elle côtoyait sa folie en croyant que c’était la normalité. Demain, Papa sera de bonne humeur. Demain, on ira peut-être au square. Demain, comme je serai sage, on ira sûrement au square. Daddy et Bonne Maman viendront avec nous. Ça sera chouette. On passera un bon moment.

Parfois, il la regardait avec émerveillement. Il la regardait, les larmes dégoulinant le long des joues, la morve coulant jusqu’à sa bouche, en lui disant que c’était difficile d’être un papa, mais qu’elle était une petite fille formidable. Il lui parlait de ses démons. Il lui disait que la vie était trop dure pour lui, que les gens étaient trop durs pour lui, que le travail était trop dur pour lui, que la société était trop dure pour lui, que les informations étaient trop dures pour lui, que le monde était trop dur pour lui. Il lui disait qu’il était entouré d’idées noires et de démons, qu’il broyait du noir. Que la vie était un nuage noir. Qu’il vivait dans les ténèbres. Qu’il ne voyait pas la lumière. Qu’il n’y avait pas de lumière. Que la lumière n’était pas faite pour lui. Que l’obscurité l’entourait. Qu’elle était sa seule compagne. Il écrivait des poèmes. Il lui disait qu’elle les lirait plus tard, quand elle sera grande. Qu’elle comprendra tout. Qu’il lui expliquera tout. Il s’effondrait devant elle, il tremblait, il tombait par terre, il sanglotait la tête dans les mains. Elle lui disait d’une voix blanche « Papa pourquoi tu pleures ? » en comprenant pertinemment que c’était à cause des démons, de l’obscurité, des ténèbres, des idées noires et de la lumière qui n’est pas là. Il lui parlait de Brel, de Brassens, de Dostoïevski, de Troyat, de l’Irak, du Kosovo, du conflit israélo-palestinien, des Tutsis et des Hutus, du pétrole, du chômage, des diamants de Bokassa, de Jospin, de l’Indochine, de Hitler, de la vie impossible à vivre. Elle hochait la tête en silence, sans rien y comprendre. Elle se gardait de l’interrompre, de lui poser des questions, de lui dire qu’elle ne comprenait rien. Il avait des livres partout. Son appartement dégueulait de livres. Il avait une mémoire impressionnante. Une information lue ou entendue était automatiquement enregistrée dans son cerveau. Il était capable de dire de mémoire le PIB de la Chine, la superficie de l’Arizona ou le nombre de fleuves parcourant le Cambodge. Il était capable de citer dix génocides, vingt peintres des années 1820, trente espèces animales vivant dans les Pyrénées. Lors de ses rares résurrections, il était d’une curiosité insatiable. Il était hyperactif. Il lisait, parlait, écoutait, discutait, écrivait, imaginait, réfléchissait, débattait. Il parlait très vite, il souriait, il était volubile, il faisait des grands gestes, il s’esclaffait, il avait mille idées à l’heure, il ne terminait pas ses phrases, il débordait de projets, il allait mieux, il allait bien, tout allait mieux, tout irait mieux, là ça va mieux, là je vais bien, je vais très bien. Et de nouveau le néant.

Il était ingérable. Il entrait dans des colères noires. Il délirait. Il vociférait. Il hurlait. Il insultait. Il disait des mots qui tuent. Il proférait des discours sans queue ni tête. Il ne frappait jamais. Il se contentait des mots. Son regard devenait vide, sa bouche se tordait, les veines de ses tempes et de son cou se mettaient à palpiter, ses mains se crispaient, les jointures de ses doigts blanchissaient, son corps tremblait dans son ensemble. Et il hurlait. Il hurlait jusqu’à plus soif. Il hurlait jusqu’à ce que sa voix se brise. Il déversait sa bile. Il dégobillait des horreurs. Quand Daddy et Bonne Maman étaient là, ils disaient à leur fils de se calmer, d’aller se reposer, enfin voyons, on ne se met pas dans ses états-là, mais enfin, contiens-toi mon fils, c’en est des manières. Sans s’occuper de leur petite fille. Elle était trop petite pour comprendre, et puis ce n’était rien d’autre qu’une petite dispute. Quand elle était seule, quand il n’y avait personne pour faire barrage, elle faisait face seule. Elle restait debout, face à lui. Elle ne pleurait pas. Elle n’a jamais pleuré. En grandissant, elle s’est fait la promesse de ne jamais pleurer devant lui. Elle s’est fait la promesse que la gagnante, c’était elle. C’était un jeu. Le but du jeu était de ne pas pleurer devant Papa. Le but du jeu était de ne pas être touchée, de ne pas être blessée, de ne pas l’entendre, de ne pas y prêter attention. Elle se promettait qu’elle ne finirait jamais comme lui. Elle considérait qu’elle valait mieux que lui, qu’il racontait n’importe quoi, qu’il était n’importe quoi, que tout était du n’importe quoi. Mais elle ne disait rien. Elle le protégeait. Personne ne voyait rien. Personne ne faisait rien. Personne ne voulait rien voir et rien faire. Quand sa maman lui demandait ce qu’elle avait fait ce week-end, comment ça s’était passé avec Papa, elle répondait laconiquement « On est resté à la maison, c’était comme d’habitude. » Personne n’a jamais cherché à en savoir plus. Personne ne s’assurait qu’elle puisse manger à sa faim, que le frigo soit rempli ou que les billets de banque étaient bien récupérés au distributeur automatique, après avoir saisi mécaniquement les quatre chiffres magiques.

Parfois, il déraillait complètement. Il partait la nuit entière, à la recherche d’un bar-tabac ouvert de nuit. Il avait fini son dernier paquet de clopes et il lui en fallait un pour tenir la nuit. Alors il partait. Il arpentait des kilomètres et des kilomètres. Elle était toute seule dans son lit. Elle ne savait pas quand son papa reviendrait. Elle pensait parfois que, peut-être, il aurait une crise dans la rue. Peut-être qu’il n’arriverait pas à retrouver sa maison. Peut-être qu’il allait se suicider, comme il lui disait parfois. Peut-être qu’il allait l’abandonner. Elle avait compris que sa vie était difficile, que c’était difficile d’être une grande personne, que c’était difficile d’être un papa. Elle avait parfaitement enregistré. Elle en était navrée. Elle était navrée que son existence soit difficile aux yeux de son papa. Elle était navrée d’être un poids pour son papa. Elle aussi, elle était navrée d’exister. Il y avait des monstres sous le lit. C’était l’obscurité. C’était le néant. Et elle faisait face. Seule.

Elle avait deux vies : la vie avec Papa et l’autre vie. L’autre vie était parfaite. Elle était chérie, choyée, admirée par sa maman. Tout allait bien à l’école. Tout allait bien avec ses amis. Tout allait bien avec Bonne Maman et Daddy. Elle était vive, souriante, pleine d’esprit, curieuse, adorable. Elle faisait front. Elle faisait face. Elle tenait tête. Elle voulait le sauver. Elle voulait le porter à bras le corps. C’était un adulte miniature, un petit bout de femme qui supportait son père à bout de bras. Elle ne comprenait pas qu’il fallait parler. Elle ne comprenait pas qu’il fallait demander à l’aide. Puisque personne ne faisait rien, puisque personne ne disait rien, puisque personne ne voyait rien, c’est que c’était normal. C’est que les papas sont comme ça. Après tout, c’est plausible. Tous les papas doivent être comme ça.

Il était abusif, il était maltraitant, il était malade. Il lui disait qu’elle était nulle, qu’elle n’était pas assez intelligente, qu’elle n’était pas assez bien, qu’elle ne savait rien, qu’elle ne comprenait rien, qu’elle n’arriverait à rien, que les femmes n’arrivent jamais à rien. Puis il s’agenouillait devant elle. Il éclatait en sanglots. Il lui disait qu’elle était la plus belle chose, la meilleure chose, la chose la plus précieuse de toute sa vie. Il lui disait que sans elle il serait parti depuis longtemps. Il lui disait qu’il ne la méritait pas, qu’il ne méritait pas d’avoir une petite fille aussi exceptionnelle. Il lui disait qu’elle était extrêmement intelligente, qu’elle aura une vie extraordinaire, que tous les garçons seront amoureux d’elle, qu’elle était magnifique, que c’était une magnifique petite fille et qu’elle sera une magnifique jeune femme. Il lui disait que Dieu lui viendrait en aide pour faire face à ses démons, que Dieu le guiderait, qu’Il lui indiquerait le chemin de la lumière pour être un meilleur papa. Il n’a jamais voulu lui faire du mal. Il n’a jamais été conscient de son comportement, de ses mots. Il n’a jamais compris qu’il était dangereux pour lui et pour elle. Un jour, quand elle était à l’école primaire, ils sont allés à la mer. Daddy était déjà mort. Bonne Maman n’était pas là. C’était le début de la soirée. Ils étaient dans sa voiture. Il est sorti un instant, sans doute pour aller acheter un paquet de clopes. Il reviendra dans cinq minutes. Il n’est pas revenu. Il est revenu le lendemain matin. Elle a passé la nuit, seule, dans la voiture. Elle a été abandonnée dans une voiture une nuit entière, vraisemblablement pour un paquet de clopes. Il avait passé la nuit sur la jetée, afin d’admirer la mer. Elle s’est réveillée le matin, caressée par les rayons du soleil. Seule dans la voiture. Sans bouteille d’eau. Sans nourriture. Sans téléphone portable, de toute façon ce n’était pas vraiment courant à l’époque, sa maman en avait un, mais pas son papa, puisqu’il considérait n’avoir personne à qui téléphoner. Elle était là, sans rien. Elle s’est réveillée avec une peur panique, une faim de loup, une soif inextinguible et une horrible envie de faire pipi. Elle n’a pas mangé, pas bu et pas fait pipi. Elle ne savait pas s’il fallait attirer l’attention des passants ou rester tranquillement dans la voiture. Elle ne savait pas ce qui était le mieux. Elle ne savait pas si son papa allait revenir. Elle ne savait pas où était son papa. Elle ne savait pas dans quel état était son papa. Elle ne savait pas s’il fallait mourir d’inquiétude ou considérer la situation normale. Elle ne savait pas à partir de quand il fallait s’inquiéter. Elle regardait l’heure sur le tableau de bord. Elle attendait. Elle ne savait pas ce qu’il fallait faire : se protéger elle ou le protéger lui. Elle ne savait pas si elle avait le droit de sortir de la voiture. Elle n’avait pas les clefs de la voiture. Elle ne savait pas si elle avait le droit d’alerter quelqu’un. Elle ne savait pas s’il fallait aller dans un bar-tabac pour demander si on avait vu son papa, il est peut-être venu hier acheter des cigarettes, ou pour demander à appeler la police, ou pour demander à téléphoner à sa maman. Elle ne savait pas quoi faire. Elle ne savait pas si c’était une punition ou un oubli. Elle était seule, désespérément seule. Elle était abandonnée. Elle était sans personne. Elle était juste avec elle. Comme d’habitude. Il n’y avait pas Maman, il n’y avait pas Bonne Maman, il n’y avait plus Daddy, il n’y avait aucune personne qui pouvait venir en aide ou conseiller. Elle avait peur de faire une mauvaise rencontre. Elle avait peur que Papa aille en prison. Elle avait peur qu’on la kidnappe. Elle avait peur qu’on fracture une vitre de la voiture et qu’on lui fasse du mal. Elle était pétrifiée. Elle réfléchissait beaucoup. Elle analysait la situation. Elle avait la chance d’être intelligente. Elle avait la chance de capter vite et bien, d’avoir un certain sens de l’adaptation. Il est revenu la bouche en cœur, quelques temps après, disant qu’il avait profité de la mer, que la vue était splendide, le temps merveilleux, le soleil lumineux. Elle a pleuré pour l’une des rares fois de sa vie devant lui. Il lui a dit qu’elle faisait du cinéma. Elle faisait toujours du cinéma. Elle n’était pas très sage. Elle était une petite fille assez difficile à vivre, et c’était dur de s’en accommoder. C’était très dur d’être le papa d’une petite fille qui pleurait pour si peu. Elle n’a rien répondu. Il lui avait coupé la chique. Elle était en état de choc alors elle n’avait rien à répondre. Le principal, c’est qu’il était revenu. Le principal, c’est qu’il était vivant. Le reste était accessoire.

Un jour, c’en était trop. C’était le chantage au suicide de trop. C’était les menaces de trop. Elle lui a répondu « Bah vas-y, fais-le, t’as qu’à te suicider, ça fera des vacances. » Elle était encore à l’école primaire. Il l’a fixée, l’air abasourdi. Il est resté silencieux. Il n’a rien dit. Il n’a plus jamais fait de chantage au suicide. Elle avait le sens de la formule pour moucher une grande personne, et elle ne s’en était même pas rendu compte.

Elle avait voulu boire un verre d’eau. Il était en train de dormir. Elle a ouvert le placard silencieusement, centimètre par centimètre. Il ne fallait pas faire de bruit pour ne pas réveiller la bête. Il ne fallait pas prendre le risque d’une énième dispute. Il ne fallait pas le rendre furieux. Chaque geste, chaque parole, chaque chose était millimétrée, analysée, prévue, anticipée. La manière dont les couverts étaient disposés autour de l’assiette. La phrase à venir. La manière dont son dos touchait le dossier de la chaise. La manière dont elle nouait ses lacets. La manière dont elle mettait en place ses cheveux derrière son oreille. Tout était critiquable. Tout était sujet à hurlement. Il fallait tout le temps, systématiquement le contenter. Un mot de travers, un geste brusque, une maladresse, un oubli, un regard en biais pouvait le transformer en monstre vociférant des horreurs et se roulant par terre en sanglotant. Il fallait donc se servir un verre d’eau silencieusement. Le verre s’est cassé. Elle avait signé son arrêt de mort. Il est entré en trombe, en claquant la porte derrière lui. Il a hurlé. Il a invoqué Dieu. Il a demandé à Dieu pourquoi il avait une telle petite fille. Il a demandé à Dieu ce qu’il avait fait pour mériter ça. Il lui a dit qu’elle était une incapable, une bonne à rien, incapable de rester sage, incapable d’être silencieuse, toujours bonne à se faire remarquer, toujours bonne à faire du bruit, toujours bonne à faire chier le monde, une chieuse, une emmerdeuse, une petite merde, une petite conne. Elle ne pleurait pas. Elle tenait sa promesse. Ne jamais pleurer devant lui. Elle pleurait à retardement. Elle pleurait dans sa tête, en gardant le visage imperturbable. Quand c’était trop insupportable, elle pleurait aux toilettes en silence, et faisait en sorte d’en sortir le visage impassible. Ou alors elle pleurait deux ou trois jours après, sous la douche, chez sa maman. Mais jamais devant son papa. Elle avait peur que pleurer devant lui lui soit défavorable. Elle avait peur que ses pleurs à elle réveille son monstre à lui. Alors elle ne pleurait pas. Il est retourné se coucher après sa crise. Elle fixait la fenêtre. Elle voulait se défenestrer. Elle n’en pouvait plus. Elle n’avait plus de force. Elle était vide. Elle était épuisée. Elle était rongée de l’intérieur. Elle était vide de l’intérieur. Elle fixait la fenêtre en sachant que c’était son salut. Elle savait précisément ce qu’étaient la mort, le suicide, la défenestration. Elle n’était pas idiote. Elle était en CE1. Elle a compris qu’il n’y aurait pas de retour possible. Elle a compris que ce n’était pas un jeu. Elle a compris que c’était une décision à prendre au sérieux. Un choix de grande personne. Un truc à faire en étant sûre de soi. Elle a pensé à sa maman. Elle se demandait comment le prendrait sa maman. Elle se demandait si elle survivrait à sa mort. Elle se demandait comment vit une maman sans enfant. Elle savait que sa maman était très forte, très courageuse, mais elle avait un doute. Elle avait un doute sur la survivance de sa maman. Elle pensait à son papa. Elle pensait à son papa monstrueux. Elle savait que, si elle sautait et qu’elle se ratait, si elle ratait son suicide, il hurlerait. Il lui ferait une scène monumentale. Il lui ferait la pire crise de sa vie. Elle ne pouvait pas prendre le risque de causer une telle fureur. Elle ne pouvait pas prendre le risque de survivre à une tentative de suicide, elle ne pouvait pas prendre le risque d’affronter son papa. Elle ne pouvait pas prendre le risque de faire de la peine à sa maman. Alors, sagement, elle n’a rien fait. Tout était prévu dans sa tête, tout était pensé, imaginé, conceptualisé, mais rien n’a eu lieu. Elle ne s’est pas suicidée à cause de l’amour de sa maman et de la colère de son papa. Elle a nettoyé les débris de verre. Aucune fenêtre n’a été ouverte, aucune rambarde n’a été franchie. Le plus drôle, c’est que le grand frère accidenté s’est suicidé en sautant par la fenêtre. Il n’y a jamais de hasard.

Elle comptait les heures. Elle comptait les heures avant de retrouver sa maman. Elle comptait les heures à partir de vendredi soir, jusqu'à dimanche soir. Elle s'inventait des petits jeux. Elle imaginait combien de minutes étaient passées depuis la dernière fois qu'elle avait regardé l'heure. Allez, on va dire quinze minutes. Le pire, le drame, c'est quand ces hypothétiques quinze minutes étaient en fait deux ou trois minutes. Elle se réfugiait dans les livres et le silence. Elle pensait beaucoup, tout le temps. Elle attendait. Elle détestait attendre. Elle était impatiente. L'impatience a toujours été son pire défaut. Elle pouvait rester assise des heures sur une chaise, sans bouger. Il ne fallait pas faire de bruit, il ne fallait pas le réveiller, il ne fallait pas l'embêter. Son existence même était un embêtement.

Elle s’est peu à peu séparée de lui. Elle l’a peu à peu abandonné. Elle a culpabilisé, beaucoup, mais elle a compris que ce qui compte, ce qui est le plus important, c’est elle. Elle a admis qu’elle ne pourra jamais sauver son papa. Elle a compris qu’il n’était pas sauvable. Elle a compris qu’elle n’y pourrait rien, qu’elle n’y pourrait jamais rien. Elle a compris que ça serait le mythe de Sisyphe. Elle ne lui a pas dit adieu. Elle est partie sur la pointe des pieds, peu à peu, discrètement. Elle n’a pas coupé brutalement le cordon. Elle a espacé les entrevues. Il survit comme il peut. Il est toujours dans les ténèbres. Il délire de plus en plus. Il mourra dans les ténèbres, dans son délire. Dieu n’est jamais venu l’aider. Dieu continue de l’éprouver au quotidien. Elle n’y peut rien. Elle a compris qu’à défaut de le sauver lui, il fallait se sauver elle. Elle a compris qu'il ne fallait pas qu'il y ait une nouvelle victime. Elle a compris que la maladie gagnerait contre lui, mais pas contre elle. Elle était plus forte que la maladie, la maladie n'a jamais réussi à la toucher. Elle était inattaquable. Elle a pris soin d’elle. Elle chérit sa vie. Elle sait que sa vie est formidable. Elle sait qu’elle a une chance infinie d’être loin des ténèbres, des démons, du néant et de l’obscurité. Elle ne sait pas si c’est le Dieu de son père ou elle-même qui la protège. Mais elle est protégée. Elle est épargnée. Sa vie est normale, faite de hauts et de bas, comme tout le monde. Sa vie est tout à fait normale.

Des années après, dans l’atmosphère feutrée d’un cabinet, en lui racontant au fur et à mesure des séances ce qu’elle avait enduré durant son enfance, elle lui a dit « Vous savez, d’une certaine manière, je le comprends. Je ne lui en veux pas. Je ne suis pas en colère contre lui. Il a fait ce qu’il a pu, il a fait comme il a pu. Si j’avais été à sa place, j’aurais sans doute fait pareil. Je sais que ce n’est pas de sa faute. Je sais qu’il est malade. C’est juste une maladie. C’est un malade mental, un grand malade, un fou. Il est fou. Il n’a aucune conscience de ses actes. Il est inconscient. Quand j’avais une dizaine ou une douzaine d’années, il m’avait raconté l’affaire du sang contaminé ou un truc dans le genre. Il m’avait dit qu’une personne avait affirmé « Je suis coupable mais pas responsable », et que c’est impossible de dire ça. Il expliquait qu’on est responsable donc coupable. On est coupable donc responsable. Mais non. Lui n’est ni responsable, ni coupable. Il n’est responsable de rien du tout. Il n’est coupable de rien du tout. Il est irresponsable. Il n’a rien fait de mal. Il avait raison : ça doit être difficile pour lui de vivre, d’être un papa et d’avoir une petite fille. Il n’a pas pu dire aux autres qu’il ne pouvait pas s’occuper de moi. Il n’a pas pu dire aux autres qu’il fallait me protéger de lui. Les autres n’ont pas pu et n’ont pas voulu voir, car c’est difficile de voir ce genre de chose quand on est un Versaillais réactionnaire pour qui dire bonjour au sous-préfet et parader le samedi matin chez le meilleur boucher de la ville est plus important que s’occuper de la santé mentale de son fils ou de son frère. Et ma mère n’a rien pu voir car elle n’a rien pu voir. C’est la faute à pas de chance, c’est un enchaînement de circonstances malheureuses, c’est un immense gâchis, ça m’est tombé sur la gueule mais j’étais capable de faire face. J’ai toujours fait face. C’est ma vie : je peux faire face à n’importe quoi. Je suis un véhicule tout terrain. Je peux m’adapter à n’importe quelle situation, à n’importe quelle personne, à n’importe quel discours. Je sais personnellement, précisément, depuis mes entrailles, ce que sont la brimade, la peur, la honte, l’humiliation, le silence, la folie, le désespoir, l’abandon, le néant, l’insécurité, le danger. Je sais ce que ces mots signifient. Je l’ai vécu. Je comprends le sens de ces mots. Ce ne sont pas des concepts abstraits. Ce sont des souvenirs précis et palpables. Parfois j’ai l’impression d’avoir plus vécu que les autres, alors que je suis malgré tout relativement jeune. Je ne suis qu’au début de ma vie, mais j’ai l’impression d’être une centenaire. J’ai l’impression d’avoir vécu dix vies. J’ai l’impression d’être une vieille dame, un vieux briscard, d’être rôdée pour toute la vie. Je n’ai pas peur de la vie, grâce à mon père. Comme tout le monde j’ai peur de petits trucs débiles, mais pas de la vie en général. Je me fais confiance pour me sortir de n’importe quelle circonstance. J’ai confiance en mes ressources. » Elle a posé son stylo en fixant silencieusement sa patiente. Elle a réfléchi quelques instants avant de lui dire « Vous avez vécu des choses extraordinaires. Vous vous êtes sauvée toute seule. Vous n’avez pas été une enfant. Vous avez été tout de suite une adulte au lieu d’être une petite fille. Vous n’avez jamais été insouciante. Vous avez été confrontée à des choses indescriptibles. Vous êtes très forte, très courageuse, très sage. Soyez toujours fière de vous. »

Parfois, elle a mal au ventre en pensant à son papa. Parfois, elle a envie de pleurer. Parfois même, elle pleure en pensant à lui, mais comme il n'est pas là, la promesse n'est pas piétinée. Elle pense à la petite fille qu'elle a été, à cette petite fille abandonnée dans l'obscurité et elle lui dit "Je te promets que ça va changer. Je te promets que c'est momentané. Tu commences par le pire, mais le meilleur arrive. Tiens bon. On va s'occuper de toi, je vais m'occuper de toi." Elle est fière d’elle. 

Posté par apreslaverse à 01:38 AM - Commentaires [12] - Permalien [#]