Après l'averse

16 sept. 2019

# 22

Dans ma famille, la religion, c’est sacré. Il y a deux camps : ceux qui croient dans leur coin et qui n’emmerdent pas les autres (peu importe que « les autres » soient croyants ou non, pratiquants ou non, athées ou non, ou croient en un autre dieu que le leur) et puis ceux, bien sûr, bien sûr, qui sont des grenouilles de bénitier.

Evidemment, je me sens plus proche du premier camp que du second. Les grenouilles de bénitier m’ont toujours emmerdée et, sans doute à cause de leur rigidité et de leur conservatisme, je ne ressens aucun lien qui puisse m’unir à eux. Nous sommes de la même famille mais nous nous ignorons profondément. Nous n’avons aucune attache émotionnelle. Quand nous nous voyons, on discute de la pluie et du beau temps, on se passe le sel, mais on évite de parler de tout le reste. Le reste induisant par exemple : vivre en couple sans être marié (sacrilège), être favorable à l’avortement (quelle horreur) ou encore manger au Mcdo en période de Carême (enfer et damnation). « Quand nous nous voyons », ça remonte à une éternité. Je devrai même dire : quand nous nous voyions.

Heureusement pour moi, il y a plus de « ceux qui croient dans leur coin » que de « grenouilles de bénitier » parmi les membres de ma famille. Simplement, la connerie (monumentale) de l’équipe des grenouilles de bénitier vaut un mot compte triple dans le Grand Scrabble Familial, vis-à-vis de tous les autres.

J’ai toujours été intéressée par la religion. Je ne peux pas dire passionnée, mais intéressée. Je crois que je peux même dire que la religion fait partie de ma vie. J’ai été baptisée alors que j’étais bébé. C’était déjà la guerre entre mes parents (ils étaient encore ensemble) : mon père est de confession catholique, ma mère de confession orthodoxe. Elle a été d’accord pour céder sur le fait que je ne porte pas de prénom russe (il faut savoir qu’il y a une grande importance devant l’Eternel accordée aux prénoms russes du type Boris ou Natacha au sein de la communauté orthodoxe en France, sans doute en hommage à la diaspora des années 1920 – oui, c’était il y a un siècle, non, ce n’est pas si vieux que ça. Ou bien, a contrario, des personnes portant des prénoms internationaux, dont la version russe prévaut à l’oral, bien que les cartes d’identité soient françaises. Exemple : une dénommée Catherine sera systématiquement appelée Katia, une Anne, Anna, un Paul, Pacha, etc.). Pour ma mère, il était absolument hors de question que je sois une chrétienne catholique. Elle a été intransigeante là-dessus. Je ne sais pas s’ils ont dû parlementer et s’il a bien voulu céder ou si c’était couru d’avance qu’elle gagnerait ce round-là. Je pense qu’en pesant moins de 100 grammes à l’intérieur de son bide, elle devait déjà savoir que je serais élevée dans la foi russe, quoi qu’en dise mon père. Cela a plus ou moins emmerdé l’entourage de mon père (autres grandes grenouilles de bénitiers devant l’Eternel, mais catholiques cette fois – j’en parlerai une prochaine fois), mais c’était comme ça et puis c’est tout.

Chez les personnes d’origine russe, la foi est intrinsèquement liée à la politique. Lorsque l’URSS existait encore, lorsqu’il était interdit de prier, lorsque les prêtres étaient envoyés au goulag (au mieux) ou descendus d’une balle dans la nuque au fond d’une cave (au pire), lorsque les églises étaient désacralisées pour être transformées en usines, en entrepôts ou en déchetteries, en tout et n’importe quoi, lorsqu’on détruisait les icônes en marchant dessus ou en les foutant au feu, il y avait des gens, d’un nombre non quantifiable, qui se rebellaient. Discrètement. Tout était toujours discret.

Il y avait des gens qui se réunissaient discretos en petits groupes, qui risquaient leur vie en priant dans la cuisine d’un appartement communautaire. On m’a raconté des histoires comme ça. On m’a raconté des histoires d’appartements mis sur écoute. On m’a raconté des histoires de téléphone débranché, de musique ou de radio avec le volume mis à fond la caisse, de cinq ou six personnes planquées dans la cuisine, récitant en loucedé un Notre Père ou un Credo.

Il y avait d’autres gens, des gens qui vivaient en Europe de l’Ouest, qui venaient en aide à ces petits groupes. Il s’agissait d’une aide discrète, extrêmement bien organisée, extrêmement bien rôdée, qui se manifestait de plusieurs manières. Il pouvait s’agir par exemple de croiser par inadvertance un inconnu dans un parc, dont un signalement sommaire avait été fourni au préalable, lui dire des phrases à la con telle que « J’ai appris que votre petite sœur avait une bronchite, j’espère qu’elle sera bientôt guérie ». Il y avait l’obligation formelle de se souvenir de la réponse donnée, qui pouvait être par exemple « Oui, elle va mieux, la température a chuté cette nuit, je vous remercie, la voisine nous a conseillé de lui donner un bain d’eau glacée et ça a marché ». Cela pouvait aussi se manifester par des documents transmis ou, au contraire, récupérés puis envoyés jusqu’en Europe. Ou encore, par des objets de la vie quotidienne donnés. Quand mon grand-père allait en URSS (un jour, je parlerai de mon grand-père), il disait systématiquement à ma grand-mère, avant de quitter la France : « Si je ne t’appelle pas tel jour, telle heure, c’est que j’ai un problème, tu préviens l’ambassade immédiatement. » L’ambassade n’a jamais été prévenue. Les appels ont toujours été passés. Les problèmes n’ont jamais eu lieu. Il y avait aussi des personnes qui distribuaient des Bibles imprimées en format riquiqui. En posséder était strictement interdit. Ma mère et ma tante, lorsqu’elles étaient fraîchement majeures, partaient en vacances en URSS avec des Bibles dans leurs valises, afin de les distribuer partout. Elles me racontaient voyager en bouffant des anxiolytiques comme des chewing-gums, passer la douane en serrant les fesses et les dents pour ne pas être contrôlées tout en étant un peu stones (le but des anxiolytiques étant de pouvoir affronter le passage de ladite frontière le plus sereinement possible), prier pour que les valises ne soient pas ouvertes et avoir une seule et même réponse (toute faite) à donner en cas de mauvaise rencontre : « Ce sont mes Bibles personnelles. J’en ai besoin tout le temps avec moi. J’ai ma Bible à ranger dans la cuisine, ma Bible pour la salle de bain, ma Bible pour les toilettes, ma Bible pour le salon, ma Bible pour ma chambre, ma Bible pour l’entrée, ma Bible pour mon sac à main et ma Bible pour ma valise (parle à mon cul, ma tête est malade) »

Ma mère ne refourguait que des Bibles et des produits de première nécessité a priori sans danger, comme par exemple des serviettes hygiéniques ou des collants, en raison de la pénurie. Les magasins étaient vides. Il faut s’imaginer des magasins vides. Il faut s’imaginer acheter la seule chose disponible dans le magasin, qui pouvait être aussi bien 4 kilos de papier toilette que 12 tournevis. Il faut s’imaginer échanger les 12 tournevis contre des litres de lait. Il faut s’imaginer payer, penser et quantifier les choses non pas avec de la monnaie sonnante et trébuchante, mais avec ce qu’on avait en stock sous le coude. Il faut s’imaginer que le marché noir, ce n’était pas une histoire de gros vilains pas beau magouilleurs comme l’inconscient collectif français se l’imagine en raison de la Deuxième Guerre mondiale, mais une chose inévitable. D’où ma mère qui rapportait des serviettes hygiéniques et des collants français, pour les distribuer gracieusement. Elle a, d’une certaine manière, participé au marché noir. Sans rien demander en échange. Ma tante, elle, était un peu plus ouf, elle faisait passer, en plus des Bibles, des livres interdits par la censure, qui dynamitaient le système soviétique, promouvaient la liberté de la presse, la liberté d’expression, la liberté de culte, la liberté de vivre, la liberté d’emmerder le monde. Ma mère n’a jamais été emmerdée. Ma tante, si. Mon grand-père, lui, jouait carrément dans une autre cour. Moins on en savait sur lui, mieux on se portait. Il ne se vantait pas. Il ne rentrait pas dans les détails. Seules les grandes lignes sont connues. Il n’a laissé aucune trace à sa mort. Tout a disparu, nul ne sait par qui.

Je leur ai toujours dit l’admiration sans borne que je leur voue. Je leur ai toujours dit à quel point je les trouve incroyables. Folles. Inconscientes. Tarées. Courageuses. Héroïques.

Elles m’ont toujours répondu sans se concerter (car je n’avais jamais ces conversations avec elles deux en même temps, mais, bien au contraire, en seule à seule) que ce qu’elles ont fait pendant leur jeunesse était normal et que ce n’était pas courageux mais ordinaire et commun pour n’importe quel Français d’origine russe se rendant en URSS à cette époque. A les entendre, toute la communauté russe de France qui séjournait en Union Soviétique faisait ce même business. Elles m’ont expliqué que ces actions étaient motivées par leur foi. Que quand on croit en Dieu, on a les boules qu’un lointain cousin ou qu’un pote de pote de pote de pote de pote vivant en URSS et croyant lui aussi en Dieu ne puisse le faire en tout bien tout honneur, mais soit, au contraire, obligé de se faire à l’idée de se faire bouffer tout cru à cause d’un pauvre petit signe de croix fait en cachette. Elles m’ont aussi expliqué qu’au-delà de la foi, c’était une question de principe. Que, quand on se rend dans une dictature pour aller passer les vacances chez sa grande tante, la moindre des choses est de rendre la vie plus douce. Et donc, d’aider.

En France, le dimanche matin, dans toutes les églises orthodoxes, l’une des prières récitées dit en substance (je ne me souviens pas précisément de la formulation, je n’ai pas mis les pieds dans une église depuis des années) : « Prions pour ceux qui ne peuvent pas prier. »

Ils priaient pour ceux qui ne pouvaient pas prier. Ils passaient des Bibles, ils rencontraient des gens, ils donnaient des infos, ils récupéraient d’autres infos, ils distribuaient des tracts, ils planquaient des trucs pour ceux qui ne pouvaient pas prier. La politique et la religion étaient intrinsèquement liées. Certains dissidents soviétiques luttaient en secret contre le pouvoir en puisant leur courage dans la foi. La foi les galvanisait. Les mecs qui venaient d’Occident essayaient de les aider du mieux qu’ils pouvaient, à la hauteur de leurs moyens. Des serviettes hygiéniques, des papiers échangés, des mots répétés. Rien d’extraordinaire.

J’ai été élevée avec toutes ces histoires, avec tout ce bagage politico-religieux. Quand je leur disais les admirer, quand je leur demandais comment elles faisaient, quand je leur disais ne pas pouvoir être capable de faire de telles choses en admettant que je sois, un jour, amenée à faire de telles choses, en raison d’un éventuel revirement géopolitique qui, je l’espère, n’aura jamais lieu, elles me répondaient systématiquement : « Si tu étais née à notre époque, tu aurais fait exactement comme nous. Tu ferras la même chose si, par malheur, des situations similaires se reproduisent. Tu peux le faire. Tout le monde peut le faire. Ce n’est pas de l’héroïsme. C’est juste aider les gens. C’est juste aider ceux qui ne peuvent pas prier. C’est juste une question de principes. Tu es une personne ayant beaucoup de principes. »

Un jour, un jour de sa jeunesse, ma tante était restée bloquée plusieurs heures (trois heures ? quatre heures ? six heures ?) à l’aéroport, car on avait chopé des trucs dans ses affaires. Je n’ai jamais eu les détails. Elle m’a raconté que « ce n’était pas si grave que ça ». Elle m’expliquait qu’il ne pouvait rien lui arriver car, étant Française, elle était protégée. Elle m’a expliqué le pouvoir et la force qui émanent d’un bout de papier. Elle m’a appris la sécurité engendrée par la possession d’un passeport français. Elle n’était pas un poisson suffisamment gros pour avoir des ennuis apocalyptiques. Une étudiante ne vaut pas la peine de causer un incident diplomatique entre l’URSS et la France. Une étudiante, c’est une petite crotte de rien du tout. C’est une goutte d’eau dans l’océan. Même si elle a de la merde dans sa valise, aux yeux du système soviétique.

Elles n’avaient pas connaissance de la signification des messages qu’elles transmettaient et qu’elles recevaient. Elles ne comprenaient pas ce que cela signifiait. Elles répétaient juste. Elles étaient juste une courroie de transmission. Mon grand-père, lui, c’était une autre paire de manches, c’était un caïd de l’Occident, une racaille capitaliste, une ordure à la solde de l’impérialisme. Lui, il aurait pu avoir des ennuis plus conséquents. Mais, encore une fois, rien de grave ne s’est produit. La pire chose que j’aie entendue est qu’il se faisait suivre en URSS depuis la rue jusque dans l’ascenseur et que c’était une intimidation intimidante (grosse ambiance pour aller acheter le pain et rentrer dans l’appart au cinquième étage, en étant suivi tout du long par un mec patibulaire) et qu’il craignait également être sur écoute. C’est tout.

Toute cette atmosphère, toutes ces histoires, tout cet engagement, je ne l’ai bien évidemment jamais vécu. Néanmoins, d’une certaine manière, ça fait partie de ma vie. Ce sont des choses entendues depuis toujours. Ce ne sont pas des secrets. Ce sont des événements qui sont enregistrés dans un coin de ma tête et qui me servent de modèle. Contrairement à ce que me disent ma mère et ma tante, je ne sais pas si j’aurais été capable d’être comme elles. Mais je garde ça dans un coin de ma tête. Je garde dans un coin de ma tête le fait que rencontrer quelqu’un dans la rue qui ait une casquette bleue marine, lui demander s’il a réussi à trouver un kilo de farine au magasin du coin et l’entendre répondre « Non, mais j’ai du lait à la maison », peut, à une toute petite échelle, participer à l’implosion d’un système dans lequel on ne croit pas, et, surtout, peut permettre de venir en aide à quelqu’un. Reconnaître un mec en raison de ses fringues peut aider quelqu’un d’autre à s’en sortir pour une raison X ou Y. C’est l’effet papillon. Ce n’est rien d’autre que ça.

Quand j’étais petite, quand j’étais ado, quand j’étais jeune, quand j’étais maintenant, je me posais beaucoup de questions sur la foi, la religion, la spiritualité, Dieu. Je me souviens poser une multitude de questions à ma mère. Parfois elle me répondait, d’autres fois, elle me disait être incapable de répondre à ma question. Nous allions régulièrement (tous les dimanches ? je n’arrive plus à savoir précisément) à l’église et, quand je lui posais une colle, elle m’encourageait à poser la question à notre prêtre, à la fin de l’office religieux. Parfois, le prêtre (que j’aimais d’ailleurs beaucoup) me répondait précisément. D’autres fois, il m’expliquait d’un air bien embêté : « Je ne sais pas comment te répondre. Je ne sais pas comment formuler ma réponse car tu es encore une petite fille. Plus tard, quand tu seras grande, si tu continueras de t’intéresser à ces questions, tu pourras lire des livres de théologie ou suivre des cours pour adultes. Il existe un institut de théologie à Paris. On peut y aller, même si on ne veut pas être prêtre. La théologie, c’est l’étude de la religion. Je n’ai pas de réponse à te donner maintenant, mais j’espère que tu trouveras tes réponses. »

En vrac, il s’agissait de trucs du genre :

Peut-on croire en Dieu et être mauvais ? Pourquoi certaines personnes ont peur de Dieu alors qu’Il est supposé être gentil ? Pourquoi parle-t-on de la colère de Dieu alors qu’Il est supposé n’être qu’amour ? Comment Dieu peut-Il tous nous connaître alors qu’on est très nombreux sur Terre ? Est-ce qu’Il connaît ceux qui ne croient pas en Lui ? Pourquoi on va prier à l’église alors qu’on peut prier tout seul dans sa tête en préparant une tartine de confiture ? Qu’est-ce qui est mieux entre croire en Dieu et être méchant et égoïste ou être athée et être gentil et généreux ? Est-ce que Joseph était fâché contre Marie car il n’était pas le vrai papa de Jésus ? Est-ce que la Bible est inventée de toute pièce ? Quelle est la différence entre une religion et une secte ? Pourquoi m’a-t-on baptisée quand j’étais bébé, sans me demander mon avis, sans savoir si ça me ferait plaisir et si j’étais d’accord ? A quoi ça sert de communier ? A quoi sert le baptême ? Est-ce que ceux qui ne sont pas baptisés vont en enfer ? Comment peut-on accepter de communier, en mangeant ce qui représente le corps du Christ, alors que le cannibalisme est interdit ? Quand on se confesse, le fait-on de manière hypocrite, car on a peur de Dieu et de l’Enfer, ou, vraiment, veut-on vraiment apprendre de ses bêtises et ne plus recommencer ? Pourquoi saint Pierre est un saint alors qu’il a renié trois fois le Christ ? Est-ce qu’on peut visiter le Saint Sépulcre ? A quoi ça sert de prier quelqu’un mort avant le Moyen-Age ? Pourquoi l’église est-un lieu sacré ? Si Dieu existe, pourquoi Il n’a pas empêché Hitler et Staline d’arriver au pouvoir ? Si on se comporte bien dans la crainte de Dieu, fait-on vraiment le bien sans avoir d’idée derrière la tête, ou fait-on le bien de manière intéressée, et donc, il ne s’agit pas du vrai bien ? Est-ce que Dieu nous voit quand on fait caca ? A quoi ça sert de faire le Carême ? A quoi ça sert d’avoir des rites ? A quoi sert un mariage religieux, alors que seul un mariage civil fait officiellement foi pour la paperasse administrative ? A quoi ça sert de prier ? Comme Marie-Madeleine était une prostituée avant d’être une sainte, pourquoi on dit « pute » comme pire gros mot du monde ? Pourquoi il y a des mafieux en Italie alors que c’est le pays du Pape ? Est-ce que si on avorte on va en enfer parce que la vie c’est important ? Réponse de ma mère (en substance, je ne m’en souviens plus dans le détail mais l’idée est là)  : « Dieu n’a rien à voir avec l’avortement, Il n’est pas concerné par ce qui se passe dans le ventre d’une femme, ça ne regarde personne d’autre qu’elle et, à la rigueur, l’homme qu’elle fréquente s’ils sont vraiment en couple, donc non, on ne va pas en enfer si on avorte, au contraire, Dieu doit être content de voir qu’on a fait le bon choix qui convient le mieux à notre existence de femme, que ce soit d’avorter ou au contraire de garder l’enfant, ce qui compte c’est que la femme soit heureuse, le premier qui te dit qu’on n’a pas le droit d’avorter, sois bien assurée qu’il est d’une stupidité au-delà du réel ».

A ma mère et ses explications sur les ventres des femmes : gloire éternelle. En majuscules. Avec des paillettes. Avec des néons. Tatoué sur mon front. Gloire éternelle à ma mère.

J’en passe et des meilleures.

Elle a sûrement beaucoup transpiré à cause de mes questions.

Ma mère était donc d’une patience infinie (même pour les histoires de Marie-Madeleine l’ex pute ou encore les histoires de Dieu qui me regarde faire caca), tout comme le prêtre que je devais pas mal emmerder avec mes questions métaphysiques crypto-mystiques à la mords-moi-le-nœud. Plus tard, à l’adolescence, j’ai complètement déserté l’église (pas l’envie, pas le temps, pas l’énergie, pas le courage, d’autres choses bien plus intéressantes à faire le dimanche matin, comme par exemple la grasse matinée après les fêtes du samedi). Depuis, je n’y retourne pas. Je trouve (mais c’est sans doute un a priori de ma part) que la plupart des fidèles sont galvaudés, concons, obséquieux, rasoirs. Et puis, il faut bien le dire, tout le decorum me fatigue. Je trouve que croire (ou ne pas croire) en Dieu est trop intime pour se rassembler tous ensemble et faire une kermesse hebdomadaire à grands coups de signes de croix façon macarena et autres psalmodies qui ressemblent parfois aux cris des chats errants qui se bagarrent entre deux couvercles de poubelle. Je fais une distinction entre croire en Dieu et poser son cul sur une chaise tous les dimanches matin. L’aspect campagne électorale / mains à serrer / bises à faire me fatigue au plus haut point. Les Public Relations inévitablement liées à l’église me fatiguent.

 

Ma tante a eu une leucémie « scientifiquement intéressante » pendant de longues années. Ce n’était pas un cancer lambda, mais une forme très bizarre de la maladie. Je me demande même si l’expression « maladie orpheline » n’avait pas été prononcée par les toubibs. Il lui fallait une greffe de moelle osseuse. Le frère de ma tante, mon oncle, était compatible avec elle. Il pouvait lui faire un don de moelle pour la sauver. Ma mère n’était pas compatible. Mon autre oncle n’était pas compatible. Les neveux et nièces de ma tante (mes cousins et moi-même) ne pouvaient être compatibles car sanguinement ( ?) / génétiquement ( ?) trop éloignés. On n’a demandé à aucun neveu, à aucune nièce de faire une quelconque prise de sang. Tout se jouait seulement et uniquement entre ma tante et ses frères et sœur. Celui qui était compatible, celui dont le sang matchait à la perfection, celui qui aurait pu la sauver, celui qui aurait dû accepter de donner son sang sans même se poser de question, a refusé de faire les examens complémentaires qui précédaient le don de moelle.

Le propre frère de ma tante a préféré la voir crever la gueule ouverte que l’aider.

Ce n’était pas donner un poumon ou un rein.

C’était une histoire de prise de sang et de moelle osseuse. Je ne me souviens plus des détails car c’était il y a des années et, étant encore jeune, on a voulu m’épargner ces fameux détails mais, si je crois mon souvenir, il s’agissait au pire d’une ponction lombaire et au mieux, d’une prise de sang un peu améliorée.

Cet oncle qui a préféré voir sa sœur crever la gueule ouverte fait bien évidemment partie des grenouilles de bénitier de la famille.

Cet oncle a toujours rêvé d’être prêtre (chez les orthodoxes, on peut être prêtre tout en étant marié et en travaillant dans le civil. Je dirai même plus : je ne connais pas de prêtre orthodoxe qui ne soit pas marié et qui n’ait pas de vie professionnelle du type toubib ou enseignant).

Mon oncle Grenouille a une passion pour la religion. Mon oncle Grenouille pose des RTT pour aller à l’office religieux tous les jours lors de la Semaine Sainte, jusqu’à Pâques. Mon oncle Grenouille bénit chaque repas avant de manger. Mon oncle Grenouille a une petite icône en plastoc scotchée sur le tableau de bord de sa bagnole pour que Dieu soit avec lui à chaque déplacement. Mon oncle Grenouille a de l’eau bénite chez lui. Mon oncle Grenouille suit le Carême à la lettre. Mon oncle Grenouille a une femme et des filles qui ne peuvent pas communier le dimanche où elles ont leurs règles, puisque les règles ça rend les femmes impures et qu’il est hors de question de bouffer le corps du Christ en ayant des caillots de sang qui sortent de la chatte. Mon oncle Grenouille n’aime pas les juifs, puisqu’ils ont participé à la mort du Christ. Mon oncle Grenouille honnit les musulmans (mon oncle Grenouille doit secrètement regretter de ne pas avoir vécu en France au Moyen-Age, car cela aurait été une bonne raison pour lui d’aller guerroyer en Terre Sainte – j’ignore si les Russes ont un jour fait des croisades, il faudrait que je me renseigne. Je crois que les Russes peuvent seulement s’enorgueillir de quelques pogroms envers les juifs polonais ainsi que, bien sûr, des goulags qui décoiffent sévère).

Mon oncle Grenouille est un putain de connard de merde qui, j’en suis sûre, aurait été un collabo s’il avait vécu en France pendant la Seconde Guerre mondiale.

Mon oncle Grenouille n’a, à ma connaissance, jamais regretté d’avoir refusé de donner son sang pour sa propre sœur.

Mon oncle Grenouille a la riche idée de lire la Bible tous les jours, mais j’ignore si les préceptes essentiels tels qu’aider et aimer son prochain allument un petit quelque chose dans son cerveau, ou si ledit cerveau reste désespérément rabougri, sans aucune connexion neuronale digne de ce nom. J’ignore si mon oncle Grenouille a des neurones dignes de ce nom.

J’ignore si le cerveau de mon oncle Grenouille fonctionne normalement, ou s’il est définitivement débile.

J’ignore si un homme refusant de donner son sang à sa sœur cancéreuse est définitivement débile ou profondément mauvais.

Mon oncle Grenouille (et son existence même) soulève beaucoup de questions auxquelles je suis infichue de répondre. Avant, il m’arrivait même de ne pas en trouver le sommeil. Heureusement, cette époque est révolue.

Peut-être serait-elle tout de même morte si son frère avait accepté d’être son donneur. Mais, personne ne peut le savoir, peut-être aurait-elle été sauvée. Peut-être aurait-elle été sauvée. Peut-être que le choix de mon oncle a empêché ma tante d’être sauvée.

Peut-être qu’il aurait pu sauver sa sœur.

Peut-être qu’elle aurait juste mis leucémique sur son CV, avec une fourchette de temps circonscrite, et qu’on n’en aurait plus jamais parlé, car cela aurait été de l’histoire ancienne. Basta. Point à la ligne. Une leucémie, trois petits tours, et puis s’en vont.

Peut-être.

Ce peut-être m’a donné envie de hurler de rage et de me rouler par terre pendant un long laps de temps.

Ce peut-être me serre le ventre encore des années après.

Je précise que, contrairement aux témoins de Jéhovah qui sont une secte et qui interdisent les transfusions et autres bidouilles médicales d’hémoglobine, rien, rien du tout, rien du tout du tout, rien du tout du je te le jure sur la tête de ma mère n’interdit de faire un partage de globules avec qui que ce soit chez les orthodoxes. La Bible est silencieuse quant aux transfusions sanguines : qui ne dit mot consent.

Il y a un homme que je ne connais pas, mais à qui je pense souvent. C’était le professeur qui la suivait. Elle m’en avait beaucoup parlé. J’ai oublié son nom. Elle était dans l’un des meilleurs hôpitaux de Paris, peut-être était-ce le meilleur hôpital pour ceux qui ont le sang pourri. Le médecin n’arrivait pas à comprendre que le frère de sa patiente refuse d’être donneur. Ma tante m’expliquait qu’il est impossible d’avoir un don provenant d’un donneur anonyme si un membre de la famille est compatible. Si je crois avoir bien compris, aucune procédure de don anonyme n’est mise en route dans le cas où quelqu’un de l’entourage proche peut être donneur. C’est comme ça et puis c’est tout.

Le toubib de ma tante a fait de fausses déclarations. Il a signé des papiers en mentant. Il a fait en sorte que ma tante ait un don venant d’un anonyme. Il a raconté des bobards dans le dossier médical de ma tante. Il a dit que personne de notre famille n’était compatible.

Il a été tellement offusqué par le comportement de mon oncle qu’il a transgressé les règles. Il a parjuré. Il a été au-delà de la loi.

Je ne sais pas ce qu’il a risqué. Je ne sais pas s’il a risqué un blâme. Une amende. Un séjour en tôle. Une radiation de l’ordre des médecins. Je n’en sais rien. Je sais juste qu’il a pris des risques pour sauver ma tante. Il a pris des risques pour qu’elle ait un don fait par une autre personne compatible.

Il a trouvé un autre donneur.

Elle avait un truc très rare. J’ignore si le truc correspond au sang, à l’ADN ou à que sais-je. Les considérations hautement scientifiques relatives à son dossier médical m’ont toujours échappées. Dans le détail, je n’ai jamais rien compris à sa maladie. J’ai juste compris que, grosso modo, c’était une leucémie qui craignait un max, mais je n’ai jamais compris les détails. Je me contrefoutais des détails. Je n’avais pas besoin de verbiage. Il fallait seulement aller droit au but : elle était dans une situation critique option cimetière. Son truc très rare (peu importe que ce soit son sang, le Ph de sa salive ou le thème astral du jour de sa naissance) nécessitait une greffe venant d’une personne d’Europe de l’Est. Un Soudanais, un Normand, un Canadien, un Néo-Zélandais, un Argentin ne pouvait pas l’aider. Il fallait un mec ou une meuf étant, grosso modo, géolocalisé entre l’Allemagne de l’est et la Russie. Le reste du monde était inenvisageable. On a trouvé un mec qui colle. Je ne sais plus s’il venait d’Ukraine ou de Pologne. De Pologne, je crois. On n’a jamais donné plus de détail à ma tante. Elle n’a jamais su de quelle région précise était originaire son double de corps humain, car l’anonymat du donneur doit être respecté légalement parlant.

Elle a donc eu une greffe.

Ma tante a eu une greffe grâce à des papiers magouillés par un toubib offusqué par la grenouille de merde qui lui sert de frère. Elle me disait qu’ils s’entendaient très bien, qu’il l’appréciait beaucoup et qu’il lui avait dit être complètement sous le choc d’apprendre que son frère refuse de l’aider.

Des années après sa mort, je suis encore sous le choc qu’il soit sorti de son droit de réserve. Je suis sous le choc qu’un médecin lui dise « Cette situation me choque », au lieu de se cantonner, en bon toubib lambda, à poser un diagnostic, établir un plan d’attaque à coup d’ordonnances longues comme un jour sans pain et de chimios calées dans un agenda et étudier la progression (ou la stagnation) de la merde gangrénant son corps.

Je pense parfois à lui. Je prie parfois pour lui. Je prie parfois pour ce toubib que je ne connais pas. Je prie pour que sa vie lui soit douce. Je prie pour qu’il ne fasse face à aucun drame. Je prie aussi, dans le cas contraire, pour qu’il ait les ressources nécessaires lui permettant d’affronter les éventuels drames qu’il croise sur son chemin. Je prie pour lui dire merci. Je prie pour que son courage l’habite toute sa vie. Je prie pour lui faire part de ma reconnaissance éternelle. Idem pour l’Ukrainien ou le Polonais.

Il y a une expression prononcée à l’envi lors des funérailles orthodoxes. « Mémoire éternelle ». « Mémoire éternelle ». « Mémoire éternelle ».

Mémoire éternelle à ces deux mecs, peu importe qu’ils soient vivants ou morts. Je pense pouvoir dire sans trop craindre de me tromper qu’ils seront éternellement dans ma mémoire. Ils ont permis sa survie de plusieurs années.

Je prie pour un mec que je ne connais pas et qui a donné à ma tante quelques années de plus à vivre. Je prie pour un mec qui a permis à ma tante de ne pas être face à un refus définitif lui empêchant toute survie. Je prie pour un mec qui a fait comprendre à ma tante qu’il existe toujours une solution, même dans les situations les plus critiques, même quand on croit que tout est terminé.

Je prie pour ce mec.

Je n’aurais rien à lui dire si je l’avais en face de moi. A part m’effondrer en larmes au point d’en avoir le hoquet, je n’aurais rien à lui dire.

Grâce à ces faux papiers magouillés, grâce à la greffe qui a eu lieu alors qu’il était interdit de faire appel à quelqu’un d’autre, elle a survécu plusieurs années. Elle a vécu tranquillement, elle a fait ce qu’elle avait à faire jusqu’à sa rechute. Elle a clamsé des années après la greffe, sans crier gare. Elle a fait un rejet de greffe des années après l’opération. Ce qui, aux yeux de son toubib, était hautement improbable, au moins autant qu’une histoire de frangin refusant de sauver sa frangine.

Quelques jours après sa mort, peut-être était-ce la semaine suivante, j’ai écrit une carte aux deux services où elle avait été suivie. Les Myosotis et les Coquelicots. Ou bien peut-être y avait-il des Bleuets et des Jonquilles. Je ne sais plus. Je me souviens d’elle m’expliquant que l’un des deux services était pour les Sangs Pourris mais ayant quand même un peu d’espoir. Tandis que l’autre était pour les Sangs Pourris Pourris, pourris jusqu’à la mort. Je leur ai dit merci de s’être occupés d’elle. Je n’ai bien sûr pas mentionné le toubib sauveur. J’ignore s’il a eu connaissance de ma lettre. J’ignore s’il l’a lue. J’ignore s’il l’a lue entre les lignes. J’ignore s’il a compris que je lui disais merci. Mon merci ne sera jamais assez fort pour lui faire part de ma reconnaissance, qui est infinie.

Je prie pour cet Ukrainien-Polonais qui s’est réveillé un matin en se disant « Tiens, au fait, et si j’allais à l’hosto donner ma moelle à l’heure du dej ? J’ai un trou entre midi et deux, je vais caser ça entre ma ratatouille et ma pause clope. »

Je n’arrive plus à me souvenir si j’ai fait ce choix avant ou après sa mort. C’était encore l’époque où il fallait avoir une carte dans son portefeuille indiquant qu’on acceptait d’être donneur d’organe en cas de décès. Je n’ai jamais pu donner mon sang, car je suis anémique (et, il faut le dire aussi, je suis courageuse au point d’entendre à chaque prise de sang « Mademoiselle, vous avez été sage et très courageuse », ce qui, de fait, induit mon manque de sagesse et de courage). Je me suis promenée pendant des années avec cette carte de donneur. Je me souviens avoir prévenu plusieurs membres de ma famille. Je me souviens avoir dit à Monsieur : « Si je me fais écraser par un bus et que j’aie quoi que ce soit en or massif aux yeux de la médecine, ils peuvent tout prendre, c’est moi qui régale, ça serait con de pas en faire profiter un autre, il vaut mieux être recyclée pour un vivant que croquée par des vers de terre. J’espère avoir un foie, des reins ou des poumons princiers, autant pour mon bien-être personnel que pour les autres, si besoin est. »

Il m’a dit que cette conversation n’avait pas lieu d’être. Je lui ai répondu qu’il avait tort.

J’ai toujours ma petite carte quelque part dans mes affaires. Pour ma tante. Pour l’Ukrainien-Polonais. Pour le toubib. Pour celles et ceux qui ont un proche autant aimé que ma tante.

Avant sa mort, elle m’a demandé de promettre un truc super farfelu. Sur le moment, je n’ai pas compris, je trouvais qu’elle yoyotait grave, mais pourquoi pas, qui suis-je pour juger quelqu’un sur son lit de mort, sans doute aurai-je moi aussi des lubies alors que je serai en train de clamser. Elle m’a dit « Jure-moi de ne rien dire à ma grenouille de frère, à sa femme et à leurs enfants lorsque je serai morte. Jure-moi de ne pas leur dire que je suis morte. Jure-moi de ne pas leur dire la date et le lieu de mon enterrement. Jure-moi qu’ils ne seront pas à mon enterrement. Jure-moi que mon propre frère ignorera tout de ma mort et de mon enterrement. »

Bien sûr, depuis l’épisode « Je suis ton frère mais je te pisse à la raie et tu peux te torcher pour que je te donne mon sang, espèce de sale cancéreuse », les relations tanto-grenouille n’étaient pas au beau fixe. Bien sûr.

J’ai donc promis que je ne dirai rien à Grenouille et compagnie, même si je ne voyais pas vraiment là où elle voulait en venir. Je ne voyais pas vraiment le truc venir.

Elle a toujours eu une longueur d’avance. Elle a toujours tout compris d’avance.

 

Quelques jours après sa mort, j’ai eu l’une des conversations les plus lunaires de mon existence.

On était dans sa voiture. Il conduisait tranquillement, je n’arrive plus à me souvenir si nous étions sur le périphérique ou sur un tronçon d’autoroute. Je me souviens seulement de la vitesse, de lui étant concentré, de moi à la place du mort, du flux de voitures autour de nous. Mon téléphone sonne. Mon téléphone sonne et indique que c’est ma cousine germaine Grenouillette fille de Grenouille. Je précise que les Grenouilles ne m’appellent jamais. Jamais. J’ai immédiatement fait le lien de cause à effet. La promesse de ma tante. Sa mort. Grenouille. L’appel.

-          Allô l’Averse ?

-          Salut Grenouillette, ça fait super longtemps, comment vas-tu ?

-          Ca va ça va. Dis-moi, j’ai une question…

-          Oui ?

-          Je m’inquiète pour notre tante, est-ce que tout va bien ?

-          Notre tante ? Mais laquelle ? Tu t’inquiètes pour qui ?

-          Bah Katia.

-          Comment ça ?

-          Je m’inquiète à cause de sa maladie.

-          Mais pourquoi ?

-          Une dame de l’église (d’une grande ville à l’autre bout de la France) m’a contactée sur facebook pour me dire que Katia était au plus mal.

-          Attend je comprends rien du tout là. Une dame, d’une église de la ville X (note : tous les descendants d’émigrés russes se connaissent en France, ceci n’est pas un mythe), que tu ne connais pas, te contacte sur facebook, pour te dire que Katia est au plus mal ?

-          Oui.

-          Mais c’est super bizarre. Je ne comprends pas.

-          Tu as des nouvelles de Katia ?

-          Bah là en ce moment non pas spécialement mais je l’ai vue il y a quelques temps elle était normale, tout allait bien, elle menait sa vie quoi.

Soudain, j’entends Crapaude (ma tante, la femme de Grenouille, qui mérite elle aussi un article à elle toute seule) hurler dans le téléphone de sa fille en disant « L’AVERSE ARRETE TON CIRQUE JE SAIS QUE KATIA EST MORTE, ON LE SAIT TOUS, ELLE EST MORTE, ALORS MAINTENANT DIS-NOUS QUAND A LIEU L’ENTERREMENT, ARRETE DE MENTIR, TU DOIS DIRE LA VERITE, C’EST MA BELLE-SŒUR, C’EST LA SŒUR DE MON MARI, ON DOIT SAVOIR CE QU’IL SE PASSE ».

Et là, à ce moment précis, alors qu’on roulait à toutes berzingues sur l’autoroute ou le périph ou je ne sais quoi, alors que le corps de ma tante n’était pas encore totalement froid, alors que j’avais tout en tête, alors que je pensais à la promesse faite à ma tante, alors que je me disais « Putain mais c’était une voyante, c’est pas possible, c’est un sketch, au secours, putain Katia tu te fous de ma gueule, mais qu’est-ce que c’est que cette histoire pas possible de promesse d’enterrement à pas raconter, mais comment ça se fait que tu le savais déjà », j’ai répondu calmement à cette chère Crapaude « Je suis désolée, je ne peux rien te dire. »

Je n’ai rien dit de plus.

Elle a hurlé encore un bon coup avant de me raccrocher au nez. Je ne lui ai jamais reparlé de ma vie. Aujourd’hui, en 2019, des années après l’épisode téléphone, je n’ai toujours pas reparlé à mon oncle Grenouille et ma tante Crapaude.

Les Grenouilles ne sont jamais venues à l’enterrement de ma tante.

Il y avait une annonce parue dans Le Monde, tout le monde était au courant, je dis bien que tout le monde était au courant, tous les orthodoxes de Parisle savaient, des gens sont venus d’endroits au-delà de la Seine pour venir l’enterrer, des gens que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam, des gens qui ont dû se serrer les bourrelets dans l’église comme dans un métro aux heures de pointe, mais les Grenouilles étaient absentes. Les Grenouilles ont brillé par leur absence.

J’ai tenu ma promesse. Je n’ai rien dit. J’en suis immensément fière. Cette conversation téléphonique ubuesque est l’une des plus grandes fiertés de ma vie.

On était toujours dans sa bagnole après cette conversation venant d’au-delà du réel. Il a tourné la tête une fraction de seconde. Il m’a dit très sérieusement « Je pense que tu devrais envisager de faire du théâtre ou, au moins, d’écrire des choses. Ca là, ce truc-là qui vient de se passer, ça c’était complètement fou. »

Je n’ai pas parlé de ma colère pendant des années. Je n’ai jamais mentionné à qui que ce soit la rage qui m’habitait. La rage ressentie envers mon oncle Grenouille. La rage concernant le fait qu’il aurait dû, qu’il aurait pu la sauver. Il aurait dû. Je n’ai jamais eu de frère ou de sœur, je ne sais pas ce que c’est, j’ignore le concept, je ne sais pas à quoi ça ressemble, mais je sais que je l’aurais fait. J’aurais fait une putain de prise de sang à la con entre midi et deux, entre deux fourchettes de riz cantonnais et trois notifications instagram pour sauver ma sœur en fin de parcours.

C’est sorti devant elle, un jour, comme ça, entre la poire et le fromage, alors même que la fin de ma thérapie commençait à voir le jour.

Je lui ai dit « Ma colère est indicible. Vous savez, au fond, mon père, d’une certaine manière, je crois que je peux comprendre et admettre à défaut d’accepter. Il est malade, il n’y peut rien, ce n’est pas sa faute. Mais mon oncle Grenouille, je vous jure, si vous le voyez ne serait-ce que cinq minutes, contrairement à mon père, vous ne vous diriez pas que c’est un grand malade. Il est normal. Il est normal mais il a refusé de la sauver. Il croit en Dieu. Il bénit les salades niçoises cuisinées par Bobonne avant de commencer à manger. Il fait le signe de croix avant de s’endormir. Il connait par cœur et dans plusieurs langues les offices religieux. Il lit les Evangiles en guise de passe-temps. Il a pas voulu la sauver. Ma rage est indicible. C’est au-delà des mots. Je n’ai pas les mots pour vous expliquer ma colère envers Grenouille. Il n’y a pas de mot pour ça. Aucun mot n’existe. Si je vivais dans un monde fantasmé, j’irais lui fracasser sa voiture à coups de batte de base-ball, je défoncerais ses rétroviseurs, je lui niquerais les rotules je ne sais pas comment et je lui hurlerais dessus toute ma rage. Je lui vomirais ma rage à la gueule, je lui cracherais dessus, au sens propre, je le secouerais comme un prunier, je hurlerais, je hurlerais, je me roulerais par terre, je foutrais le feu à son paillasson, je mettrais du caca dans sa boîte aux lettres, je plastiquerais sa maison, ferais un milliard de trucs comme ça, et rien ne serait suffisant pour apaiser ma rage. Mais je vis dans un monde réel, je suis une personne normale et plutôt saine d’esprit, alors, bien sûr, je ne fais rien de tout ça. »

Elle ne m’a pas regardée comme si j’étais folle. Elle m’a dit qu’elle comprenait. Pire, elle m’a dit : « C’est normal de ressentir ça. »

« Pour la prochaine fois, il faudra écrire une lettre à votre oncle. Vous la lirez pendant la séance, comme s’il était devant vous. Ne vous censurez pas. »

J’ai écrit à Grenouille. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps, des années après, à cause de sa mort à elle, à cause de sa connerie à lui.

Je lui ai dit qu’il était impardonnable. Que c’était inqualifiable. Incompréhensible. Inacceptable. Inexcusable. Indigne.

Je lui ai dit que ma rage est indicible. Je lui ai dit qu’entre lui et moi, entre lui qui bénit ses tartiflettes et moi qui mange des pizzas pendant le Carême sans même savoir que c’est cette période de l’année, qu’entre lui qui va à l’église tous les dimanches et moi qui m’y rends seulement aux enterrements, qu’entre lui qui doit sûrement faire acte de contrition et d’abstinence d’une manière ou d’une autre et moi qui n’aurais aucun scrupule à communier tout en ayant du sang dans ma culotte, en admettant que j’accorde de l’importance à la communion, qu’entre lui et moi donc, qu’entre lui le vrai bon chrétien qui respecte les dogmes au pied de la lettre et moi la fille perdue qui sèche l’église comme les cours de sport au lycée, celui qui se comporte mal, celui qui a fait une faute, celui qui doit demander pardon, c’est lui. Je suis une chrétienne du dimanche, voire même une non chrétienne, mais je pense être bien plus honnête, bienveillante (sauf envers Grenouille) et charitable (sauf envers Grenouille, bis) que lui. J’aurais donné mon sang sans sourciller. Je serais sans doute tombée dans les pommes, j’aurais peut-être même pleuré ou fait ma chochotte en disant que « ça fait mal », mais je n’aurais même pas réfléchi. On ne réfléchit pas quand on peut sauver quelqu’un de sa famille.

Quand elle a vu l’étendue de ma colère, elle a cherché à comprendre ce qui pourrait la faire diminuer. Elle m’a dit qu’il ne s’agissait pas d’un éventuel pardon à donner, mais, plutôt, de digérer ma colère, pour ne pas finir consumée. Je lui ai répondu quelque chose de politiquement incorrect (le propre des psys est d’entendre du politiquement incorrect), en lui expliquant que le seul moyen d’éteindre ma colère envers mon oncle est d’apprendre qu’il lui arrive une bonne grosse merdasse en plein dans l’existence, comme, par exemple, à tout hasard, un cancer.

Je lui ai dit mot pour mot : « Ma colère aura disparu s’il se ramasse un cancer dans la gueule, car, en admettant que Dieu existe, Il aura fait son œil pour œil dent pour dent, et la boucle sera bouclée ».

Elle a hoché la tête, a répondu un « Je comprends », en ayant véritablement l’air d’avoir compris.

Quinze jours après cette entrevue, j’ai appris que mon oncle souffrait d’une leucémie.

Pour être parfaitement honnête, j’ai fait une petite danse de la joie dans ma tête, ponctuée de « bien fait pour toi » à chaque fois que je pensais à la situation (comique, comme situation).

Et je me suis rendue compte que ce que j’avais dit deux semaines plus tôt était vrai : ma colère avait disparu. Apprendre cette histoire d’arroseur arrosé XXL avait balayé toute ma colère. Mes sarcasmes mentaux (« bien fait pour toi ») ont laissé place, peu à peu, à la pitié. J’éprouvais de la pitié pour lui. J’éprouvais de la pitié pour sa vie. J’éprouvais de la pitié pour ses dogmes entravants. Et, surtout, j’éprouvais de la pitié pour son cancer (punition divine ou non, retour de bâton ou non, karma ou non, nul ne le sait, mais la coïncidence est suffisamment intéressante pour être pointée du doigt).

C’était il y a presque un an.

De mon côté, j’ai fait une prise de sang pour vérifier que tout va bien (tout va bien), car une famille qui collectionne les cancers et autres leucémies, c’est pas de la tarte. J’ai dit au revoir à ma colère. J’ai regardé ma colère laissée sur l’autre côté de la rivière, je suis montée dans une barque, je me suis éloignée du rivage. J’ai fait de grands signes de la main à cette boule de colère, afin de lui dire adieu. J’ai dit adieu à ma colère de la même manière que j’ai dit adieu à ma tante. Ma colère ne me manque pas, ma tante, si. Je garde d’elle un souvenir lumineux. Je lui ai dit, dans ma tête, après cette conversation avec ma psy « Tu vois, ton con de frère, il s’est pris une grosse mandale dans la gueule ».

Contrairement à ma tante, je ne suis jamais allée rendre visite à mon oncle pour lui faire part de mon soutien. Je ne soutiens pas celui qui a contribué à la mort de ma tante, même si je ne ressens plus de haine à son encontre. Je suis désormais plus ou moins neutre. J’ai eu des échos de l’une de ses filles, il semblerait avoir un très bon suivi médical et ne pas être « si malade que ça » (toute proportion gardée bien sûr, on parle quand même d’une leucémie et non d’un rhume).

Un an après cette conversation avec ma psy, un an après cette lettre fictive écrite à mon oncle, je peux dire que je suis en paix. J’ignore s’il est tombé malade par hasard ou par punition divine, mais son épreuve m’a apaisée.

Je ne comprends toujours pas ce qui a traversé le cerveau de mon oncle (ou plutôt : ce qui ne l’a pas traversé), mais la rage n’est plus.

Je suis en paix. Je vais mieux grâce à l'existence de sa leucémie.

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06 août 2019

# 21

Je me souviens précisément de notre dernier goûter. Je n’arrive pas à le situer dans le temps (j’ai un problème avec les dates), mais je me souviens précisément de cette journée. C’était entre le mois d’avril et le début du mois de juin. J’ai déménagé le 31 mars. Elle est morte en juin.

Je me souviens que nous avions convenu d’une date au téléphone, comme d’habitude. Comme d’habitude, je suis venue avec des fleurs. J’adorais lui offrir des fleurs. J’adore offrir des fleurs tout court. Je n’avais pas beaucoup de sous sur mon compte en banque (euphémisme). Je me souviens du soulagement ressenti en passant devant ce fleuriste près de la place d’Italie, qui proposait à la vente de jolies fleurs pas chères du tout. Je voulais aussi lui acheter quelque chose pour le goûter (j’avais la certitude absolue qu’elle n’était pas sortie de chez elle ce jour-là, et mon flair avait raison. C’est normal, c’est mon flair). Je suis donc allée au Monoprix acheter des chouquettes qui me semblaient ne pas être trop caoutchouteuses. En vrai, elles étaient délicieuses.

Je suis arrivée. Elle ne répondait pas à l’interphone. Il y avait régulièrement des problèmes avec son interphone, ou, plus exactement, elle commençait à ne plus savoir l’utiliser correctement. Ou bien peut-être ne l’entendait-t-elle pas très bien. Je l’ignore.

Elle était très surprise de me voir. Elle n’avait pas noté la date. Ou bien peut-être l’avait-elle oubliée. J’ai trouvé que ça sentait le sapin. Ca sentait le sapin depuis quelques temps. Comme d’habitude, après lui avoir fait la bise, je suis allée mettre ses fleurs dans l’un de ses grands vases. Comme d’habitude, j’ai profité de ce petit laps de temps où je pose mes affaires et où je me lave les mains pour faire discrètement le tour du propriétaire, afin de vérifier que tout se passe bien. Regarder si la gazinière est bien éteinte pendant que le vase se remplit. Jeter un coup d’œil aux courriers reçus en posant ledit vase dans son bureau, sur la table au centre de la pièce. Regarder si elle a mangé quelque chose plus tôt dans la journée, en jetant à la poubelle les tiges coupées du bouquet, tout en cherchant à y trouver d’éventuels déchets alimentaires. Demander l’air de rien si le volet de la salle à manger est fermé pour se protéger du soleil, ou s’il est à tout hasard bloqué. Ce genre de choses.

Comme d’habitude, on a beaucoup discuté. Comme d’habitude, elle m’a perdue avec notre généalogie. Mon grand-père avait (je crois), une dizaine de frères et sœurs. Leur père, mon arrière-grand-père, avait lui-même une dizaine de frères et sœurs. Du côté de ma mère, je maîtrise ma généalogie sur le bout des doigts. Je connais même certaines années de naissance et de mort de personnes disparues avant mon existence. Je connais les prénoms. Je connais les noms. Je connais les liens. Je connais les photos. Je reconnais les visages de personnes mortes il y a près d’un siècle. Certains trouvent ça très surprenant, moi non. Après tout, on peut être tout à fait capable de reconnaître en photo Victor Hugo ou Marie Curie. Alors pourquoi pas ses arrières grands parents, leurs frères et sœurs, leurs parents, leurs enfants ? Ca, c’est du côté de ma mère. C’est-à-dire que je connais des personnes qui me sont à jamais inconnues. A l’inverse, au sein de ma famille paternelle, c’est plus obscur. Pas uniquement à cause de mon père. L’une des autres raisons est assez simple : je n’ai pas vraiment été « formée » à la généalogie paternelle, je n’ai pas vraiment eu de « flambeau » qui m’aurait été passé.

Je l’ai rencontrée par hasard. Je pense qu’on peut dire que cela a été un coup de foudre. L’une de mes tantes, avec qui je m’entends très bien (la seule personne que j’aime beaucoup du côté paternel), m’a dit un jour, il y a maintenant cinq ou six ans (ou plus, moi et les dates…) : « Tu devrais appeler la cousine germaine de Daddy, c’est une encyclopédie familiale à elle toute seule, elle connaît tout sur tout, elle a beaucoup d’humour, elle a eu une vie incroyable, tu vas l’adorer. » J’ai téléphoné à la cousine germaine de Daddy. On a discuté quelques minutes. On a convenu d’un rendez-vous. Et voilà.

Pendant cinq ou six ans, nous nous sommes vues régulièrement, toujours en suivant le même rituel : téléphone, fleurs, déjeuner ou goûter, rigolades, généalogie, à la prochaine, téléphone, fleurs, déjeuner ou goûter, rigolades, généalogie, à la prochaine. Il y avait toujours une prochaine fois.

Je l’appelais souvent, pour savoir si tout allait bien. Elle était veuve depuis longtemps et n’a jamais eu d’enfants. Elle avait des neveux et nièces (de l’âge de mes parents, donc), mais j’ignorais la fréquence de leurs entrevues.

Elle est très rapidement devenue ma grande tante adorée. Après notre première conversation au téléphone, je me souviens avoir pensé « Quel personnage ». C’est le mot. Elle était un personnage.

Elle m’a raconté mille et une histoires. Drôles. Joyeuses. Douloureuses. Tristes. Actuelles. D’un autre temps.

Son père (le frère de mon arrière grand-père) qui faisait des courses automobiles dans les années 1910 1920. L’AVC de sa sœur, lui causant un état végétatif triste à pleurer. Ses dizaines de kilomètres faits quotidiennement à vélo, au fin fond de la France, pendant sa jeunesse. Ledit vélo déraillait régulièrement. Elle s’est amusée à compter. Je n’arrive plus à me souvenir de la distance parcourue ni du nombre de déraillements, mais après plus d’un demi-siècle, elle était en mesure de me raconter avec un immense sourire « J’ai déraillé tant de fois entre telle ville et telle ville. Tant de fois, tu te rends compte ?! » Le nombre était prononcé dans un grand éclat de rire. Son employeur qui l’engueulait dans les années 1940 à cause de son vernis à ongles rouge. Un jour, entre la poire et le fromage, elle s’est arrêtée net sur mes ongles rouges en disant « Rassure-moi ma chère Averse, on ne t’embête pas au travail à cause de tes ongles ? » Je lui ai répondu en souriant que ça ne causait aucune gêne. Ses cousins morts pendant la guerre, dont certains n’ont jamais été retrouvés. Sa tante à la mode de Bretagne qui l’accueillait chez elle, toujours pendant la guerre, en lui interdisant néanmoins d’utiliser sa salle de bain (« Elle était rosse »). Son mari rencontré très tard, à plus de quarante ans. Son absence d’enfants (« Au fond, même si tu es seulement la petite-fille de mon cousin germain, tu es un peu la mienne aussi »). Ses voyages autour du monde. Amérique du Sud. Canada. URSS. Egypte. Italie. Etats-Unis (je crois) et tant d’autres pays dont je ne me souviens plus. Je me souviens des périples racontés, des conditions de voyage différentes des nôtres, des logements compliqués à trouver, de l’absence de langue commune et de la nécessité d’être un minimum aventureux et courageux pour se rendre aussi loin. C’était avant les airbnbs, google translate et autres joyeusetés de ce genre. Son voyage, seule à Madagascar, à plus de quatre vingt ans (son mari était déjà mort), en faisant le choix de dormir dans une tente à même le sol. A chaque repas, à chaque goûter, à chaque appel téléphonique, j’avais un phénomène en face de moi, qui me racontait des histoires incroyables, du haut de son un mètre cinquante talons inclus. Ses histoires étaient toujours impressionnantes. Elle était du genre à se perdre seule avec son chameau dans le désert, à être prise dans le courant d’une rivière glaciale ou à perdre ses clefs un jour férié. Elle s’en sortait toujours. Elle me racontait ses morts et ses vivants. Elle était pleine de vie.

Elle m’a réconciliée avec ma famille du côté de mon père. Je continue de m’emmêler les pinceaux avec mon arbre généalogique. Les hommes ont tous le même prénom. Louis fils de Jean. Pierre père de Paul. Paul fils de Louis. Jean frère de Pierre. Elle m’a confirmé que ma grand-mère était odieuse (un jour, je parlerai de ma grand-mère odieuse) en me racontant le mariage de mes grands-parents. Elle était proche de mon grand-père, j’ai cru comprendre qu’ils ont plus ou moins été élevés ensemble. Le jour du mariage de mes grands-parents, ma grand-mère lui a dit « Vous êtes née en 1922. Je suis votre aînée d’un an. Vous me devez donc le respect. » Ca, c’est signé ma grand-mère. C’est typique de ma grand-mère. Lorsqu’elle me parlait de Daddy, elle n’avait que des mots gentils : « Ton grand-père était le seul, je dis bien le seul à se souvenir de tous les anniversaires, à écrire systématiquement une carte de vœux et à correspondre et téléphoner assidument. Tu sais bien comme notre famille est tentaculaire, je te laisse calculer son budget pour les timbres-poste et les communications téléphoniques. C’était une mémoire phénoménale. Il connaissait tous les anniversaires. » J’imagine quelque chose comme 10 + 14 + 7 + 8 + 9 + 11 + 6 anniversaires à se souvenir. Sacré Daddy.

Elle m’a raconté le droit de vote. Elle m’a raconté le permis de conduire. Elle m’a raconté les camps de concentration. Elle m’a raconté les Allemands. Elle m’a raconté les chiens des Allemands. Elle m’a raconté les trains pour l’Allemagne. Elle ne m’a pas raconté la Libération. Elle m’a raconté le Club Alpin, les excursions, l’équitation, la natation, la marche à pied. Elle m’a raconté l’enfance de ses neveux, ses enfants par procuration. Elle m’a raconté l’an 2000.

Elle m’apprenait plein de choses. Elle était très au fait des actualités. C’est elle qui m’a expliqué ce qu’était la Cop 21. Elle me parlait d’Obama, de Trump, du Brexit, d’Hidalgo, des voies sur berge, de Hollande, de Macron, de Le Pen.

On est allées voter ensemble. On avait prévu de déjeuner chez moi ce jour-là. Mes parents et moi sommes allés la chercher en voiture. Elle nous a demandé si ça ne nous dérangerait pas trop de l’accompagner jusqu’au bureau de vote, en raison de sa patte folle et de sa canne. On a tous levé les yeux au ciel en disant d’une même voix « Mais non voyons c’est normal, on va vous accompagner voter, c’est tellement important ! ». Je m’en souviendrai toute ma vie. Je me souviens d’elle me disant si je pensais comme elle : il faut voter Macron et pas Le Pen. Je lui ai répondu que mon avis ne comptait pas, et qu’elle devait choisir elle-même son bulletin. Elle m’a de nouveau demandé si je votais Macron. J’ai murmuré un « La question ne se pose même pas » en souriant. Nous sommes arrivées dans le bureau de vote plein comme un œuf. Elle s’agrippait à la fois à sa canne, à sa carte d’électeur et à sa carte d’identité. Elle avait peur de les perdre. Je lui ai suggéré de les laisser dans son sac à main et de les sortir au moment venu, mais elle refusait. A notre arrivée, au son de sa voix (les voix des vieilles dames nées en 1922 sont universellement reconnaissables), tout le monde s’est retourné sur son passage. Tout le monde lui a dit de passer en priorité. Une femme enceinte au bord de l’implosion (on voyait presque la tête de son bébé dépasser) a lourdement insisté : « Madame, je vous en prie, passez devant moi. » Madame a pris les deux bulletins de vote. Madame m’a dit devant tout le monde, avant d’entrer dans l’isoloir (alors que ce n’est pas très politiquement correct) qu’il était hors de question de voter pour « cette folle ». J’ai jeté un rapide coup d’œil aux assesseurs afin de savoir si je pouvais l’accompagner dans l’isoloir, on m’a répondu par signe de tête un « Mais oui bien sûr ». Elle a choisi Macron. Nous sommes sorties. Elle a insisté pour je ne sais plus quelle raison (la vérification de la carte d’identité ?) auprès des assesseurs, qui, eux, répondaient un « Non non ne vous inquiétez pas ». Nous sommes sorties devant une haie d’honneur, elle tremblotante comme une feuille en s’appuyant tant bien que mal sur sa canne ; moi derrière elle, lui passant le bras au milieu du dos, au cas où. En quittant le bureau de vote, nous avons croisé des parents disant à leurs jeunes enfants « Arrêtez de courir, vous allez bousculer la dame. » C’était une dame pour qui faire cent mètres à pied relevait du miracle. La faute, sans doute, aux péripéties vécues durant les quatre-vingt-dix dernières années. La haie d’honneur s’est refermée après son départ. Tout le monde pouvait de nouveau respirer, même la future maman dont le bébé était au bord du goulot. J’étais émue de cette scène. J’étais émue de la voir sortir de chez elle, elle qui avait si peur de tomber dehors (elle est tombée un milliard de fois à cause des vélos, trottinettes, chiens tenus en laisse, marchepied de bus et compagnie). J’étais émue qu’une dame de quatre-vingt-douze ans insiste lourdement pour faire ce qui était à ses yeux son job : voter.

Certains étés, elle se mettait au vert, dans un monastère en région parisienne. Mes parents et moi allions parfois lui rendre visite. On se promenait dans le jardin du domaine, on déjeunait tous ensemble, avec les autres résidents, un peu comme une colonie de vacances pour adultes. Certains faisaient une retraite spirituelle, d’autres voulaient juste passer l’été au calme, loin de l’agitation, sans forcément suivre les rites des sœurs vivant ici à l’année.

Je leur ai envoyé un mail le lendemain de sa mort. Je n’ai pas eu de réponse, mais ce n’est pas grave. J’ai le sentiment d’avoir fait mon job. Je leur ai dit précisément :

« Madame, Monsieur,

 

Je vous écris pour vous informer du décès de ma grande tante, Madame X née Y, qui est venue séjourner à plusieurs reprises au sein de l’abbaye. Elle appréciait beaucoup cet endroit et la compagnie des sœurs comme des pensionnaires. J’ignore si elle a pu vous remercier à l’issue de ses séjours, aussi je me permets de vous remercier en son nom pour votre hospitalité et votre gentillesse.

Je vous remercie de bien vouloir avoir une pensée pour elle dans vos prières.

Bien sincèrement,

L’Averse »

 

Elle est morte joliment. Elle appréhendait la mort avec sérénité. Elle espérait devenir centenaire. Je l’espérais aussi. On parlait de la fête qu’elle organiserait. Du champagne coulerait à flot. On serait de nombreux membres de la famille à être réunis. Les descendants de Jacques fils de Paul, de Paul fils de Pierre, de Pierre fils de Jean, de Jean fils de Jacques, de Louis fils de Paul, d’Henri fils de Louis et de Louis fils de Pierre. Aujourd’hui, on est des dizaines et des dizaines à porter notre nom. Elle nous connaissait tous, au moins de nom. Elle me disait espérer ne pas mourir violemment. Elle avait très peur de salir ses tapis en mourant. Elle craignait les chutes, l’impossibilité de se relever, et la mort lente et douloureuse, seule sur son parquet. Parfois, elle me disait « Si je meurs sur le parquet, c’est froid mais ça ne salit pas, par contre, si je meurs sur un tapis, je risque de le souiller, mais ça serait plus agréable grâce au tissu ». Je lui répondais à chaque fois « Je suis sûre que vous allez mourir dans votre sommeil, ou bien d’un arrêt cardiaque immédiat et que tout sera très propre. » Elle avait très peur de mourir salement et de causer des tracas à la personne en charge de nettoyer après la découverte de sa dépouille. Je répondais systématiquement la même chose : « Ne vous inquiétez pas pour ça, c’est un détail. Nettoyer après la mort de quelqu’un, hors scène de crime, c’est un détail. » Elle me serrait fortement la main en souriant « Ma chère Averse tu es bien gentille de me rassurer ».

 

Je ne lui ai jamais vraiment parlé de Monsieur. Je crois qu’elle savait que j’ai un fiancé, mais ils ne se sont jamais rencontrés. J’éprouve une forme de pudeur vis-à-vis des personnes âgées. Je n’assume pas le fait d’être amoureuse de quelqu’un sans être mariée, seulement et uniquement quand la personne en face de moi a un âge raisonnable pour ne pas dire vénérable. Si mes grands-parents étaient encore en vie, je ne sais pas s’ils connaîtraient Monsieur. Mes vieilles personnes à moi, mes grands-parents, ma grande tante, mes grandes tantes de Russie, sont toutes d’un autre temps, d’un temps où il était impossible de vivre avec quelqu’un sans être marié. J’ai toujours eu énormément de respect pour eux, on m’a toujours appris à ne pas brusquer ou choquer les aînés. Alors, dans les faits, je suis amoureuse de quelqu’un mais je ne rentre pas dans les détails. Elle a rencontré Monsieur le jour de son enterrement. Je lui ai demandé s’il était d’accord pour venir avec ma mère et moi. Il savait que je l’aimais beaucoup, je lui en parlais très régulièrement. Il est venu. De la même manière qu’avec ma tante Katia, il a rencontré ma grande tante paternelle dans une église, le corps caché entre quatre planches.

C’était une mort assez improbable. En la quittant, le jour de notre dernier goûter, j’ai eu la sensation de la voir pour la dernière fois. Je n’ai pas voulu la serrer dans mes bras encore plus fort qu’à l’accoutumée. Je n’ai pas voulu lui faire un câlin plus long que d’habitude. Elle me tutoyait, je la vouvoyais, mais on se serrait fort dans nos bras en guise d’au revoir. Elle m’a raccompagnée jusqu’à son ascenseur, en claudiquant avec sa canne. Je lui ai adressé un grand sourire en lui disant à bientôt. Je suis arrivée au rez-de-chaussée. J’ai hésité à aller à la loge. J’ai hésité un jour ou deux. J’y suis retournée. Je suis allée voir la concierge, je lui ai dit être la petite nièce de Madame X (c’est plus simple à expliquer que « la petite fille du cousin germain de Madame X ») et m’inquiéter pour son état de santé. Je lui ai laissé mon numéro de téléphone en lui disant « Vous pourriez me prévenir si jamais il se passe quelque chose de grave ? »

J’ai toujours été inquiète qu’elle puisse mourir sans que je le sache. Mon nom figurait dans son carnet d’adresses aux mille personnes. Malgré notre proximité, j’étais un nom parmi tant d’autres. Elle me parlait régulièrement d’autres membres de notre famille, j’en ai rencontré certains, mais aucun membre de ma famille directe (exception faite pour ma tante) ne côtoyait la cousine germaine de mon grand-père. Je suis donc allée rendre visite à la loge. J’ai donné mon numéro. On ne m’a jamais appelée.

 

Un jour, ma mère, par acquis de conscience, a dit à ma grande tante « Vous savez, si un jour vous avez un souci, un problème d’intendance, peut-être que ce serait pratique pour l’Averse ou moi-même d’avoir le numéro de téléphone de l’un de vos neveux ». Elle a récupéré le numéro d’un inconnu de ma famille. Je l’ai contacté quelques semaines après ma dernière visite. J’ai téléphoné à ma grande tante pendant plusieurs jours, sans succès. La ligne de son portable était résiliée. Son téléphone fixe sonnait dans le vide. Je commençais à paniquer. J’ai téléphoné à son neveu (je ne sais même pas comment dire ce qu’il est par rapport à moi, je suppose mon grand cousin éloigné ou quelque chose comme ça). Je lui ai dit n’avoir aucune nouvelle de ma grande tante. Il m’a expliqué qu’elle se trouvait en maison de retraite depuis une durée très récente. J’étais autant soulagée que triste. Soulagée de la savoir vivante (j’avais une peur panique qu’elle soit morte sans que quiconque me prévienne, puisque ma famille paternelle n’a pas beaucoup de liens avec elle) et triste de la savoir partie de chez elle. Elle avait une aversion totale pour les maisons de retraite. Elle me disait que ce n’était pas pour elle, que cela ne lui convenait pas, que c’était pour les vieux en fin de parcours et que, son parcours à elle, elle voulait le finir chez elle, entre ses quatre murs, entourée de ses affaires. Je savais en parlant à mon grand cousin que c’était bel et bien la fin du sapin.

 

Je me disais toujours que j’irai la voir bientôt à la maison de retraite. Je reportais toujours ma venue. Le week-end prochain, j’irai. Le week-end prochain, j’avais une foultitude de choses à faire. La semaine prochaine, j’irai. La semaine prochaine filait à toute allure. J’irai bientôt. Promis, j’irai la voir bientôt. Pour l’unique fois de ma vie, rendre visite à ma grande tante me pesait et me contrariait au lieu de me mettre en joie. J’attendais toujours nos entrevues avec un grand bonheur, en sachant d’avance que je me régalerai en sa compagnie, que j’apprendrai de nouvelles choses, que je découvrirai de nouvelles anecdotes, qu’on se poilera de nouveau à fond les ballons. Ma grande tante et la maison de retraite, c’était une association d’idées qui fonctionnait mal dans mon cerveau.

Je reculais toujours pour venir la voir. J’ai reculé pendant un mois.

Un jour, par un heureux hasard, j’ai pensé à vous toute la journée. Le matin, en marchant dans la rue, je suis passée devant un fleuriste, dont les fleurs dégueulaient de beauté sur le trottoir. J’ai pensé à vous. Je me suis dit « Tiens, il faut vraiment que j’aille la voir avec de très belles fleurs ». J’étais en route pour voir mon grand cousin Olaf (le fameux). Après avoir discuté 5 minutes avec Olaf, je me suis mise à lui parler de vous. Je me souviens précisément ce que je disais « La cousine germaine de mon grand-père paternel est dans une maison de retraite et vu le personnage, c’est le début de la fin ». Je me souviens de son « Je suis vraiment désolé » et de mon « C’est rien, c’est la vie, c’est comme ça ». Je me souviens lui avoir dit quelle femme extraordinaire vous êtes. J’ai pensé à vous tout au long de la matinée. Dans le métro, par un heureux hasard de circonstances, je suis tombée nez à nez sur une affiche qui, là encore, me faisait penser à vous. C’était une publicité pour la Comédie Française, reprenant un dialogue de Shakespeare que j’adore : « Voulez-vous dîner avec moi ce soir ? » « Oui, si je suis vivant ». C’était typiquement vous. C’était typiquement votre humour. On partageait le même humour. C’est typiquement le genre de phrase que vous, comme moi, sommes capables de prononcer sur un ton très pince sans rire, face à un interlocuteur complètement décontenancé. J’ai vu cette pub. Je l’ai adorée. Je l’ai photographiée. J’ai pensé à vous. Le soir, en téléphonant à ma mère, je lui ai raconté tout ça. Je lui ai dit que vous m’aviez accompagnée toute la journée et que, c’était décidé, le week-end prochain, on irait vous voir toutes les deux dans votre maison de retraite. Ma mère et moi nous étions mises d’accord pour venir vous rendre visite dans les jours à venir. Lors de ma conversation téléphonique, j’ai entendu le petit signal sonore indiquant que je recevais un texto. J’ai attendu de terminer ma conversation pour le lire. J’ai lu ce message juste après avoir convenu de vous voir bientôt. Ledit message m’apprenait votre mort. J’ai passé la journée à penser à vous. J’ai passé la journée à prévoir de vous voir bientôt. J’ai convenu avec ma mère de notre prochaine entrevue. J’ai parlé de vous au moment même où j’ai reçu un message m’informant de votre décès. J’étais choquée, mais pas surprise. Rien n’arrive par hasard. J’ignore si vous vous en êtes rendue compte ou non, mais j’ai pensé à vous durant toutes vos dernières heures, en ignorant même que c’était terminé pour vous. L’ironie de l’histoire, car histoire il y a, c’est de prévoir pendant un jour entier une entrevue qui n’aura jamais lieu.

Je pourrai raconter encore beaucoup de choses, mais je ne sais pas par où commencer. Je prends juste note de cette ironie de l’histoire, qui vous aurait fait mourir de rire : j’ai pensé à vous et parlé de vous pendant un jour entier, et ce fut celui de votre mort.

 

Elle est morte paisiblement, en dormant. Elle est morte de la manière dont je lui disais. Je ne sais pas si j’en ai parlé autour de moi ou non (c’est un peu bizarre à dire), mais, à plusieurs reprises, avant sa mort, je priais parfois pour qu’elle survienne de manière douce. Je priais en pensant « Faites qu’elle meure en toute quiétude. Faites qu’elle meure sans douleur. Faites que sa mort lui soit douce et belle. »

Je priais, je priais pour sa mort toute douce, et c’est précisément ce qui est advenu : elle est morte en dormant. Aucun tapis sali. Aucun parquet enfoncé par une chute. Aucune blessure. Aucune douleur. Juste du sommeil.

Je ne pourrai jamais savoir si mes prières ont été exaucées ou s’il s’agit d’un heureux hasard. Je considère juste que si job à faire il y avait, alors j’ai bien bossé.

Je me réjouis de l’avoir connue. C’est exactement comme pour la sœur de ma mère : le bonheur de l’avoir connue est supérieur à la tristesse engendrée par sa mort. Elle fait partie des plus belles rencontres de ma vie. Avoir eu une grand-mère de substitution pendant les premières années de mon âge adulte est un cadeau inestimable. J’espère que son souvenir continuera de me guider pour le reste à venir.

Elle supposait régulièrement « Peut-être que tu fêteras tes cent ans sur la lune, je l’espère en tout cas ». Si ça arrive, promis, je vous citerais dans mon discours.

Chère Taja, je pense bien à vous. Je vous embrasse, je vous prends dans mes bras et vous serre contre mon cœur. Aujourd’hui, si ma mémoire est bonne, vous étiez née le 6 août (ou alors c’est le 8, le 16 ou le 18 août, les dates et moi, c’est comme les chiffres, ça reste du domaine du conceptuel et non du rationnel), aujourd’hui donc, ou peu importe quand, mais en août, j’en suis certaine, aujourd’hui ou un peu plus tard, vous auriez eu 97 ans. Bon anniversaire de l’autre côté de l’univers. Je vous écris d'ici, assise dans mon salon, une bougie allumée à côté de moi, en la soufflant pour vous. Je vous aime, je vous remercie et je vous souhaite un joyeux anniversaire.

 

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30 juin 2019

# 20

Avant, avant d’emménager avec Monsieur, je me souvenais régulièrement de mes rêves. Le matin, en prenant le petit-déjeuner, j’avais l’habitude de raconter mes rêves à ma mère, qu’il s’agisse de choses complètement farfelues ou de rêves semblant être réalistes. Depuis qu’on vit ensemble, j’ignore pourquoi (avoir changé d’appartement ? ne plus dormir seule ? avoir conscience que quelqu’un est à côté de moi pendant mon sommeil ? avoir un autre rythme de vie ?), mes rêves disparaissent à mon réveil. Certaines bribes persistent de temps en temps, mais c’est très rare.

L’autre nuit, j’ai dormi seule, chez mes parents, et, bizarrement (ou naturellement ?), j’ai rêvé. A mon réveil, je me suis souvenue avec grande précision de tout mon rêve. Il doit être dans mon top 10 de rêves étonnants (je me souviens de certains rêves ayant eu lieu lorsque j’étais en primaire ou au collège, qui, eux aussi, étaient très étonnants).

Je le raconte ici pour en garder une trace écrite. C’était d’ailleurs plus un cauchemar qu’un rêve, mais je l’ai trouvé très intéressant (je dirai même : très parlant).

 

J’étais la personne que je suis dans la réalité : même identité, même caractère, même histoire, même physique. J’étais une espionne pour « l’Occident ». Je ne me souviens pas si je travaillais pour la France, la Grande Bretagne ou un autre pays européen. Je sais juste avec certitude que j’étais espionne pour une démocratie actuelle. J’assistais à un sommet ou à une grande conférence, dont les deux acteurs principaux étaient la Syrie et la Russie. Poutine et Bachar en étaient les dirigeants. J’ignore si mon rêve se passait en 2019 ou ultérieurement. Aucune date, aucun repère chronologique n’existait.

J’assistais donc à ce sommet. J’étais dans un grand amphithéâtre, rempli de personnes en costards. Des intervenants montaient sur une estrade et parlaient de choses et d’autres (je ne m’en souviens plus en détail) sur la Syrie et la Russie. Ma mission était autant simple que compliquée : rendre compte minutieusement de tout ce que je voyais. Qui parlait. Qui disait quoi. Qui s’asseyait à côté de qui. Qui serrait la main de qui. Qui sortait fumer une clope avec qui. Qui allait aux toilettes un peu trop longtemps. Qui jetait un regard discret à qui. Qui était rivé sur son téléphone. Qui était stressé. Qui était serein. Qui transpirait à grosses gouttes. Qui affichait un sourire carnassier. Qui était victime. Qui était le boss. Je devais être (sans jeu de mots) l’œil de Moscou.

Il ne fallait pas que je me fasse choper. Il ne fallait pas qu’on (qui est on ?) réalise que je vienne en tant qu’espionne, pour observer et tout décortiquer. J’ignore quelle était ma couverture, mais j’en avais une. Je devais me fondre dans la masse et être la plus ordinaire possible, n’éveiller aucun soupçon.

A un moment donné (il n’y a pas de suite logique avec l’assemblée où je me tenais), des ennemis (des Russes ? des Syriens ? des Américains ? des Chinois ?) me font faire une visite guidée de leurs prisonniers politiques. Ils (les ennemis) m’accompagnent dans un endroit surveillé, ressemblant plus à un camp de travail qu’à une prison. Je vois de très nombreuses femmes habillées avec un code couleur uni (il y avait des femmes habillées en jaune, en violet, en rouge, en bleu), afin de pouvoir les reconnaître facilement. On m’expliquait également que les couleurs étaient volontairement très vives afin qu’elles ne puissent pas s’enfuir (difficile de se cacher en étant habillée en jaune poussin des pieds à la tête). Les ennemis me racontent qu’elles luttent pour l’avortement, qui est désormais interdit. Je me dis dans ma tête (ou bien est-ce à mon réveil ?) que la situation ressemble à la série The Handmaid’s Tale. Je deviens très mal à l’aise vis-à-vis de cette visite guidée. Je la perçois comme étant un avertissement de la part de mes ennemis, qui, je crois, commencent à se douter que ma couverture n’est qu’une couverture. J’essaie de rester indifférente pendant toute la visite du camp de travail, alors que je suis dans mon pays (lequel ?) une fervente partisane du droit à l’avortement. Je fais comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes alors que je voudrais que ces femmes soient immédiatement libérées et expatriées en Europe en tant que réfugiées politiques.

Je retourne dans l’assemblée, pour écouter la conférence. Au fur et à mesure des discours présentés, des énormes gardes viennent arrêter différents intervenants et différents auditeurs, de manière arbitraire. Les conférences continuent, avec ces arrestations régulières en fond sonore. Personne ne proteste, tout le monde fait comme si tout allait bien dans le meilleur des mondes. Certaines personnes sont tuées au cours du sommet, dans la salle, sous nos yeux. Il ne s’agit pas d’attaque terroriste : les personnes tuées sont choisies avec soin par le pouvoir. Je commence à me sentir de plus en plus mal, je crains d’être découverte. J’essaie de rester imperturbable mais je sais que mon angoisse est visible. Mes chefs (français ? anglais ? européens ?) m’avaient donné des boîtes de pastilles contre les maux de gorge. Ces pastilles étaient en fait du cyanure. Mes chefs m’avaient expliqué qu’en cas de problème majeur, je devais me suicider avant de tomber aux mains des ennemis, pour ne pas livrer de secrets d’Etat.

Je prends une pastille. Aucun effet ne se produit. Plusieurs personnes s’approchent de moi et me demandant « Madame l’Averse, pourquoi prenez-vous subitement des médicaments alors que vous êtes en pleine forme ? Vous n’avez pas toussé depuis le début de la conférence. »

Je comprends que je suis piégée et que je me suis trahie avec ces pastilles. Je comprends qu’on a échangé mes pastilles de cyanure contre des véritables pastilles contre le mal de gorge. Je comprends que je vais mourir, non pas grâce à mes pastilles, mais à cause des mecs autour de moi.

Je bafouille que j’ai la gorge qui gratte, d’où les pastilles, sans réussir à être convaincante. Je suis grillée. On m’arrête.

Je découvre que l’une de mes cousines (qui existe vraiment dans la réalité) est à la solde des Russes. Elle me dit devoir me tuer, pour prouver son allégeance au pouvoir. Je lui explique que je comprends tout à fait, et que je préfère être tuée par elle que par quelqu’un d’autre. D’une part, je termine ma vie en famille, d’autre part, comme nous nous apprécions beaucoup, elle me tuera de manière propre et rapide, sans trop me faire souffrir. Je lui explique tout cela, en lui disant de me tuer rapidement, pour ne pas qu’une autre personne s’en charge en me torturant. Je lui explique ne pas avoir trop peur de mourir mais d’être terrifiée par la torture, la douleur, l’humiliation et la prison. Je lui demande de se magner les fesses car quelqu’un d’autre peut venir prendre le relais à n’importe quel moment. Elle me dit ne pas réussir à accepter de me tuer, mais qu’elle sera elle-même tuée si elle n’accomplit pas sa tâche. Je rétorque avoir peut-être des pastilles dans mon sac qui fonctionnent réellement. Elle répond que si j’en prends, ce sera un suicide de ma part, et non pas un assassinat de la sienne, et qu’elle aura donc des problèmes puisque ma mort doit découler de ses mains. Les ordres sont formels. Son but n’est pas que je sois simplement morte, mais que je sois tuée par elle-même. Elle continue en me disant hésiter énormément, ne pas savoir quoi faire, ne pas savoir comment procéder, ne pas savoir comment choisir entre son amour de presque sœur à mon égard et son devoir envers son engagement moral et politique. Je réponds un magnifique « Bon bah on fait quoi alors, il faut se dépêcher là »

Et je me réveille. J’ouvre les yeux. Je vois mon lit. Je me réjouis de n’avoir vécu qu’un simple rêve, et non pas une situation réelle. Je pense à ma cousine qui est à la solde des Russes et je rigole, la tête encore posée contre mon oreiller. J’hésite à lui dire plus tard dans la journée en l’appelant ou en lui envoyant un texto (elle pourrait se vexer de son rôle dans mon rêve). Je trouve mon rêve intéressant. Angoissant mais intéressant. Je me dis (toujours au fond du lit) qu’il faut impérativement que je le retranscrive rapidement par écrit, pour m’en souvenir. J’ai une pensée pour les femmes aux Etats-Unis, je me dis l’espace d’un instant « Mais quels cons en Alabama. »

Ma journée se déroule tout à fait normalement. Comme souvent après un cauchemar, je me réjouis de ma vie. Je me réjouis souvent de ma vie (cela ne veut pas dire que je cauchemarde souvent). Je me fais la réflexion que le Bureau des Légendes a peut-être trop d'impact sur mon inconscient.

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22 mai 2019

# 19

Cet article a été trouvé derrière les fagots de mon ordinateur, entre deux documents word qui se battent en duel.

Souvenirs qui me font mourir de rire (sans aucun ordre de préférence).

 

-       La résurrection de mon grand cousin Raoul (commençons bien)

 

Raoul qui ne s'appelle pas Raoul pour de vrai mais qui a tout de même un prénom relevant du spectaculaire est un cousin éloigné de ma mère. Je n'avais jamais rencontré Raoul et j'étais persuadée qu'il était mort (tout le monde parlait de Raoul au passé ou, pour être plus exacte, beaucoup de personnes avaient oublié Raoul).

Un jour à Moscou, ma grande tante Liouba me demande comment va Raoul. Je lui réponds lapidairement "Bah Raoul est mort !". Liouba se trouve un peu attristée puisqu’elle a connu Raoul dans une autre vie. Elle me demande les circonstances de sa mort, quand a-t-il disparu, si je suis allée à son enterrement... Elle souhaite vraiment s'assurer que je ne confonde pas avec quelqu’un d’autre (notre famille étant tentaculaire). Je lui jure sur mes grands dieux que vraiment, Liouba, promis, je te jure, Raoul est mort. 

Je poursuis en disant que j'ignore la date exacte de sa mort mais que ça doit remonter à loin, que je ne l'ai jamais rencontré et que je ne suis pas allée à son enterrement. Liouba finit la conversation par un "Seigneur, pauvre Raoul".

A mon retour en France, je suis invitée à un mariage d'une obscure cousine très très très éloignée. J'entends qu'un certain Raoul est là. Mes oreilles se dressent : il n'existe qu'un seul spécimen raoulien dans mon arbre généalogique. Je frôle la syncope mentale, car ce n’est pas tous les jours qu’on assiste à la résurrection de Lazare. J’entraperçois ledit Raoul. Je m’approche de lui. Nous nous présentons mutuellement. Raoul est très gentil, on échange quelques mots. N'y tenant plus je lui dis "Ah, quelle joie de te savoir vivant, je t'ai enterré auprès de Liouba, je te croyais mort. Elle sera ravie de te savoir ressuscité."

Raoul rigole et me dit "Oh mais quand même j'ai eu une leucémie donc tu n'étais pas dans le faux."

Quelques temps après le mariage, j’écris un mail à deux personnes de ma famille en Russie, pour leur demander de transmettre à Liouba l’info suivante : ALERTE A TOUTES LES VOITURES, JE REPETE, ALERTE A TOUTES LES VOITURES, RAOUL NE SE FAIT PAS CROQUER LES EXTREMITES PAR DES VERS DE TERRE, IL EST VIVANT.

J’ai quand même écrit une petite lettre à ma chère Liouba en lui expliquant (entre autres) que j’étais désolée de m’être lamentablement plantée sur l’existence de Raoul (mais que, comme il le dit si bien, quand même, il avait eu de gros soucis de santé et avait salué la mort de près, donc on n’était pas loin de la vérité). J’ai revu Raoul une fois, par hasard, dans le métro, alors qu’il habite à mille milliards de kilomètres de Paris. Nous avons discuté quelques instants. Nous nous sommes mutuellement dit (et nous le pensions vraiment) que nous étions ravis de nous revoir. Depuis ce mariage, dans mon esprit, Raoul est mon grand cousin ressuscité.

 

-       La sidération du milkshake

Au tout début de ma relation avec Monsieur (en 1923, donc), nous avions l’habitude d’aller prendre un goûter dans des chaînes de restauration rapide (depuis, nous sommes devenus snobs, on préfère les vrais salons de thé). Je crois me souvenir que ce jour-là, nous étions encore au tout début de notre histoire. Le stade « j’ai mal au ventre car je n’arrive pas à faire caca / j’ai le nez qui coule et pas de mouchoir / j’ai des poils incarnés et ça me saoûle » et autres joyeusetés de ce type n’était pas encore atteint. J’étais au contraire dans l’ambiance princesse inaccessible et mystérieuse. Les simples mots « morve » ou « éruption cutanée » ne faisaient pas partie de mon vocabulaire devant Monsieur. J’entretenais le mystère. Un satané milkshake a foutu en l’air toute mon aura charlottegainsbouresque (elle a longtemps fait partie de mes idoles). Je buvais donc un milkshake, en ayant retiré le petit couvercle cartonné (sacrilège). Ce qui devait arriver arriva. Je me suis retrouvée avec ma boisson sur le menton, dans les cheveux et sur mon tshirt. Au lieu de réagir comme une personne normalement constituée (rigoler et/ou râler et/ou éponger la boisson), j’ai mis plusieurs minutes à percuter que je n’étais pas LA SEULE à voir que je venais de faire une bêtise. Je faisais COMME SI TOUT ALLAIT BIEN, alors que non (vraiment, non). Monsieur continue des années après à en éclater de rire : apparemment, je faisais tellement semblant d’être la petite-fille secrète de Catherine Deneuve que mon visage demeurait impassible comme si de rien n’était (en vrai, j’étais absolument morte de honte et je me disais que Charlotte Gainsbourg n’avait jamais dû gaffer à un rendez-vous amoureux, et qu’il n’y avait donc aucune solution gainsbouresque à ma portée).

 

-       La marmite de la honte (en pendant avec la sidération du milkshake)

Il faut savoir d’emblée que j’ai failli faire pipi dans ma culotte lors de l’épisode de la marmite sans fond (plus grand fou-rire de mon existence – j’ai frôlé la crise d’asthme ainsi que les côtes cassées en plus du presque pipi).

Monsieur et moi étions à Berlin. C’était en février. Il faisait un froid de gueux. Nous nous sommes retrouvés par hasard dans un quartier très excentré (ou bien, au contraire, nous voulions aller au fin fond du monde berlinois, je ne m’en souviens plus avec précision). Nous mourrions de faim. Nous sommes tombés sur un petit restau asiatique, dont l’équipe ne parlait pas un mot d’anglais. Les vendeuses parlaient peut-être (sans doute ?) allemand, mais ni Monsieur, ni moi ne pratiquons la langue du pays des dirdnl. La commande en elle-même était épique. Nous étions derrière le comptoir, pointant du doigt ce que nous souhaitions consommer. C’était déjà un sketch en soi. Je n’explique pas la difficulté à communiquer, alors que nous pointions précisément ce que nous souhaitions acheter. Vint le moment de payer. J’ai vu la scène au ralenti, comme dans les films. J’ai vu ce qui allait se passer. Je ne sais plus si nous avons payé chacun notre part ou si Monsieur a payé pour nous deux. Là n’est pas la question. Il a posé un billet sur la partie plate de la vitrine, qui recouvre légèrement la première rangée des plats préparés exposés à la clientèle. Il a rajouté une pièce d’un euro. Il l’a faite glisser comme un frisbee. Il n’a pas posé la pièce de manière strictement verticale. Il n’a pas non plus jeté la pièce négligemment (Monsieur est poli !). Il l’a posé rapidement, comme si elle lui échappait des mains. La pièce est tombée. Dans une marmite fumante. J’ai littéralement vu la scène au ralenti. Le vol plané de ce pauvre petit euro. La chute vertigineuse du sou dans la marmite. Le visage horrifié de mon mec, qui présente ses excuses dans un mélange approximatif d’anglais d’allemand d’espagnol d’italien et de français (c’est l’émotion). Les pauvres vendeuses qui sont stupéfaites et ne savent pas quoi faire (il leur manque un euro pour la caisse et le contenu de la marmite est contaminé par une pièce sortant dont ne sait où !). L’une des deux vendeuses prend l’initiative de partir à la pêche à la pièce, dans la marmite sans fond. Un premier coup de louche : rien du tout. Un deuxième coup de louche : toujours rien. Elle touille, elle touille, elle touille. Je pleure de rire, je pleure de rire, je pleure de rire. Lui est en état de choc, il n’y a littéralement plus personne dans son cerveau, son regard montre qu’il rêve de mourir d’un AVC dans la minute, qu’il n’espère qu’une chose : disparaître sous terre. L’expression « touche le fond mais creuse encore » n’a jamais été aussi bien trouvée que pour la récupération de cette petite pièce. Trente-sept coups de louche plus tard (cette soupe à la pièce devait être un véritable bouillon de culture), l’euro sort tout fumant de la marmite (c’est tout juste s’il n’était pas décoré de vermicelles chinois). Il rentre sagement dans la caisse. Nos plats sont prêts. On nous sert dignement notre repas. Grosse ambiance dans le bouiboui : les vendeuses font la tronche (normal), Monsieur a envie de se suicider de honte (normal), je frôle la crise d’asthme de rire (normal). Plus je ris, plus il a honte, plus elles font la gueule, plus je ris, plus il a honte, plus elles font la gueule. Il a mangé ventre à terre (il ne voulait pas s’éterniser), tandis que je n’arrivais pas à déjeuner, la faute au fou-rire.

En cadeau bonus : Monsieur a un côté assez chochotte de l’hygiène (alors que moi, j’ai un génome russe, rien ne me fait peur). Il était horrifié par la marmite dont le contenu était, à ses yeux, souillé par l’euro. Il tombait dans des considérations hautement philosophiques, me disant qu’il avait gâché une marmite entière, que la confection du plat avait coûté bien plus d’un euro et que les vendeuses devraient jeter tout le plat pour ne pas contaminer les futurs consommateurs. Je lui répondais au contraire qu’elles ne jetteraient pas la marmite car ça coûterait trop cher en terme de temps et d’argent de tout recommencer et que, ni vu ni connu, les autres clients prendront de la soupe à l’euro. Il avait peur de créer une épidémie de gastro dans le périmètre du restaurant. Je lui rétorquais que les vrais durs à cuire ont un système immunitaire pouvant supporter une soupe à l’euro, et que, ceux qui ne peuvent pas survivre ne vont de toute façon pas s’encanailler dans un bouiboui vide de monde (nous étions les seuls clients).

 

-       Le miroir qui n’avait rien demandé à personne

Il y a un peu moins d’un an, pour le travail, je devais prendre un train à 6h00 du matin. Je me suis réveillée à 5h00 du matin, plus morte que vive. Je marchais au radar. En me brossant les dents, j’ai oublié de me souvenir qu’on recrachait le dentifrice dans le lavabo. J’ai donc maculé de dentifrice le miroir de la salle de bain en recrachant devant moi, alors que j’étais en train de regarder ma tronche. Et j’ai mis quelques instants avant de comprendre qu’il y avait un petit couac (je relevais plus du zombie que de l’être humain). Après avoir compris que j’étais assez neuneu et surtout pas réveillée, j’ai grossièrement rincé le miroir (je ne voulais pas être en retard, mais je ne souhaitais pas laisser la salle de bain dans un état désastreux). J’étais toujours autant au radar. C’est-à-dire qu’au lieu d’éclater de rire immédiatement après avoir pris connaissance de ma bêtise, il m’a fallu être réveillée pour prendre conscience du comique de la situation. D’où mon fou-rire, seule, dans la gare, une heure plus tard, sous les regards incrédules des autres voyageurs.

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09 avr. 2019

# 18

Je prévois de revenir ici bientôt (bientôt...).

J'ai emménagé avec Monsieur.

J'ai quitté mes parents (enfin, soyons réalistes : j'ai quitté le quai en souriant à mon beau-père et en lui adressant un petit geste de la main, tout en me roulant par terre de douleur à l'idée de ne plus vivre avec ma mère - nous avons ce qu'on peut appeler une relation fusionnelle (j'ai longtemps rêvé mourir avant ma mère pour ne pas connaître la douleur de la perdre) (Babar et Bambi sont des traumatismes non terminés) (je sais je suis folle)).

On s'appelle une à plusieurs fois par jour elle et moi, mais j'essaie de faire ça en cachette de Monsieur pour ne pas qu'il pète un plomb. Mon beau-père, je l'appelle une fois de temps en temps, il est blasé, on s'aime quand même.

Jusqu'à présent, vivre avec lui était conceptuel. Bien sûr, j'avais ses clefs, bien sûr, j'allais chez lui toutes les semaines, bien sûr, j'avais de la place pour y mettre mes affaires, bien sûr, je me sentais bien avec lui. Mais je n'avais pas compris ce que signifie vivre avec quelqu'un.

Et je m'en réjouis. Pour des choses débiles.

Je me réjouis de le retrouver le soir en rentrant à la maison. Je me réjouis de dire "chez nous", "notre chambre", "à la maison". Je me réjouis de ces moments inutiles passés ensemble, tels que faire la vaisselle (ô joie), suspendre le linge (ça je préfère) ou préparer le repas (c'est plutôt lui qui gère, j'aime moyennement cuisiner, ou, pour être plus exacte, je sais faire à manger mais je ne cuisine pas). Je me réjouis de nos fous rires quotidiens. J'ai pris connaissance hier soir de la médiocrité de l'insonorisation, en entendant les ébats amoureux de mon voisin du dessus. Ayant un rire cataclysmique (et riant aux éclats plusieurs fois par jour), j'ai très peur qu'il me déteste dès à présent (il y a quand même des soirs où je me tape un fou rire à 1h30 du matin...). Je me réjouis de notre lit MERDIQUE qui me procure un mal de dos PHENOMENAL (j'ai un dos de vieille dame pleine d'arthrite et un matelas premier prix, les deux ne font pas bon ménage), parce que, malgré tout, on dort ensemble chaque nuit. Je me réjouis aussi (mais je râle quand même) de son habitude nocturne qui consiste à se rouler sur moi en dormant ou même, carrément, à mettre son bras sur ma tête pendant qu'il dort (et je ne me plains pas de son habitude à prendre toute la couette, s'il n'y avait que ça tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes). Une nuit, j'ai gueulé un "PUTAIN MAIS TU TE FOUS DE MA GUEULE ARRETE DE FAIRE COMME LES CHATS EN TE VAUTRANT SUR MOI TU M'ECRASES EN PLUS TU PRENDS LES TROIS QUARTS DU LIT IL Y EN A QUI VEULENT DORMIR AUSSI MERDE ALORS TU FAIS CHIER" (ça l'a mollement réveillé). (Un jour, ou plutôt une nuit, je ferai des photos de lui affalé sur moi pour avoir la preuve formelle qu'il est nuitamment le roi des emmerdeurs). (Heureusement, de jour, ça va, il est vivable).

Je me réjouis aussi de ce nouvel endroit. Découvrir ce quartier. Rencontrer des personnes. Dénicher de bonnes adresses. Me promener dans les rues d'à côté. Admirer les façades. Créer de nouvelles habitudes.

Ouvrir un nouveau chapitre de ma vie.

Pour l'instant, je suis assez fatiguée de tout ce remue ménage, notre appartement dégueule de cartons, on a un milliard de choses à faire, on avance à la vitesse d'un escargot, on doit vider nos comptes en banque pour des conneries, mais je suis vraiment heureuse.

J'ai revu une très bonne amie, nous ne nous étions pas vues depuis presque un an, malgré nos appels et textos réguliers. J'était en phase Cartons Leroy Merlin Vaisselle à Emballer (au niveau maximum). J'avais littéralement des cernes jusqu'au nombril.

En la rejoignant dans la file de l'expo que nous allions voir, elle s'est adressée à moi en me disant "Tu n'as jamais été aussi belle" (c'est l'effet Leroy Merlin).

 

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14 janv. 2019

# 17

Janus aux deux visages me revient en tête. Je ne me souviens ni du contexte, ni du lieu, ni de mon âge. Mon père était féru de mythologie gréco-romaine. Parfois, il me parlait des dieux et déesses, en me racontant leurs aventures, leurs signes distinctifs, leurs guéguerres de clocher, leurs alliances, leurs actes de bravoure, mais aussi leurs défaites. Un jour, peut-être était-ce dans un musée, chez un antiquaire ou devant un livre illustré, peu importe, un jour donc, mon père me parle de Janus aux deux visages. Je me souviens de l’étrangeté ressentie face à ce nouveau personnage mythologique que je découvrais. J’étais assez perplexe. Un poil effrayée. Je me souviens avoir pensé (j’ignore si je l’ai verbalisé auprès de mon père, ou si j’ai gardé cette pensée pour moi) que Janus aux deux visages devait avoir deux caractères opposés. Le jour et la nuit. Le bien et le mal.

Peut-être que Janus fait lui aussi des crises. Sans doute est-il parfois très gentil avec ses amis les autres dieux, avant de se rouler par terre de rage en hurlant et gesticulant. Peut-être que Janus était capable de tout détruire sur son passage avant d’implorer le pardon des autres.

Je crois me rappeler que tu m’as expliqué la raison pour laquelle Janus avait deux visages. Aujourd’hui, je ne me souviens pas de tes commentaires. Je me souviens simplement avoir été marquée par l’existence des deux visages de Janus, et de la probabilité qu’il soit un dieu invivable. Insupportable. Impossible à suivre.

Je ne suis pas une grande fan devant l’Eternel de mythologie gréco-romaine et d’Antiquité au sens large. Je ne vais pas au château de Saint Germain en Laye lorsque je n’ai rien à faire de mon samedi après-midi. Je ne lis pas de livres sur la Rome antique. Je ne pars pas en vacances en Grèce pour admirer les vestiges archéologiques. Je ne lis pas les auteurs classiques. Mais, les rares fois de ma vie où j’ai croisé un Janus aux deux visages, lors de mes études, dans mes bouquins ou dans de salles de musée, sur une céramique à figures rouges ou à figures noires, ou encore sur une pièce de monnaie, j’ai pensé à toi. Je pense systématiquement à toi, uniquement à toi, lorsque je suis face à un Janus aux deux visages. Je ne peux m’empêcher de commenter mentalement « Oh tiens, un Janus aux deux visages, comme Papa. »

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09 janv. 2019

# 16

Je n'oublie pas cet endroit. J'ai 358 choses à faire et à penser, dont plusieurs articles sous le coude, qui attendent tapis bien au chaud. Certains sont en brouillon ici, d'autres enregistrés dans ma boîte mail ou sur word. Malheureusement, les journées font seulement 24 heures et je n'ai pas d'assistante personnelle ou de gouvernante à qui déléguer des choses inutiles. J'ai repris (j'avais laissé de côté) "mon père, ma vie et moi" en 37 volumes (je ne parviendrai jamais à finir ce machin, j'ai à chaque fois des choses dont j'avais oublié l'existence qui me reviennent en tête). Pour de vrai, j'en suis à seulement une quarantaine de pages word, mais c'est du pipi de chat par rapport à tout ce que je compte raconter. Je vais au-delà des simples souvenirs : j'essaie d'analyser comment cela m'a influencée et façonnée, un peu comme une sorte d'effet papillon.

Si Dieu le veut (s'Il ne le veut pas, tant pis), 2019 sera l'année d'un déménagement et d'un nouveau contrat.

2019 a aussi commencé sous le signe de la gratitude (et de la bronchite, mais c'est une autre histoire) : j'aime remercier les gens. J'ai donc envoyé des petits messages, pas forcément des voeux ronflants sous forme de tambours, trompettes, cymbales et palanquins, non, juste des petits messages aux gens que j'apprécie et qui m'ont aidée d'une manière ou d'une autre, même de loin, afin que je leur fasse part de ma reconnaissance.

Je poursuis cette idée en vous remerciant ici (oui vous les trois filles au fond de la salle) : merci de m'avoir lue il y a très longtemps, vous m'avez encouragée sans même le savoir !

Et bonne année !

Promis, d'ici le 1e janvier 2020, je vais publier deux ou trois bricoles ici.

 

 

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03 oct. 2018

# 15

Ce qui me rend heureuse (sans ordre réfléchi, liste écrite à l'arrache).

1. Le sourire de mon mec. La voix de mon mec. Le regard de mon mec.
2. Le rire de ma mère. Les fous rires de ma mère.
3. Les chatouilles. Les chatouilles sous les pieds qui me font hurler un "ARRÊTE OU JE VAIS FAIRE PIPI".
4. Lire le journal dans le métro en ayant une place assise.
5. Me préparer du thé. Le boire.
6. Un steak saignant. Une calzone. Une raclette. Une crêpe beurre sucre. Le gras en général.
7. Le bruit de la pluie qui cogne contre la fenêtre. Être sous la pluie (si je suis d'humeur taquine et virevoltante), ou, au contraire, être protégée de la pluie mais l'admirer quand même (si je suis d'humeur frigorifiée).
8. Marcher seule dans la rue tôt le matin et admirer la lumière de cette heure.
9. Me blottir sous la couette.
10. L'odeur du pain chaud en passant devant une boulangerie.
11. La satisfaction du travail bien fait ou d'avoir fini un livre.
12. Recevoir un message d'un ami.
13. Correspondre régulièrement avec l'une de mes tantes non françaises. Écrire en pas français.
14. Prendre un thé ou un gâteau dans mon salon de thé préféré, qui est mon havre de paix. Y lire le journal.
15. Aller travailler à la bibliothèque. Être dans une bibliothèque tout court.
16. M'asseoir sur un banc public, seule ou accompagnée. Observer les passants.
17. Les sourires et les connivences partagés avec les inconnus.
18. Le silence.
19. Les discussions qui n'en finissent pas.
20. Voir mes proches heureux.
21. Surmonter mes peurs.
22. Avoir les cheveux soyeux.
23. Visiter un musée inconnu. Visiter un musée connu. Visiter un musée tout court.
24. Découvrir un nouveau lieu. Se repérer dans l'espace malgré la méconnaissance de l'endroit. Être fière de mon sens de l'orientation.
25. Les pivoines.
26. L'odeur du gazon coupé.
27. Avoir mal aux côtes à cause d'un fou rire.
28. Me promener dans un jardin à la française.
29. Observer les mimiques des autres.
30. Les gâteaux moelleux.
31. Écrire.
32. Me souvenir de mes rêves.
33. Réussir une recette (c'est pas de la tarte).
34. Ma collection de tasses.
35. Les nuits blanches voulues et non subies (en gros, quand j'avais 15 ans et demi).
36. Être à l'étranger.
37. Les inconnus gentils, polis et souriants.
38. La généalogie.
39. Être aux archives.
40. Être face à un vendeur ou une vendeuse qui connaît précisément ses produits et qui conseille avec intelligence, sans forcer la vente.
41. Sentir où que ce soit l'odeur d'un parfum que j'ai porté ou que je porte encore.
42. Les surprises (les bonnes !).
43. Me réveiller au beau milieu de la nuit et réaliser qu'il reste encore beaucoup de temps avant l'heure du réveil.
44. Entendre des babillages d'enfants.
45. La sagesse des vieilles dames (tous les mecs sont morts !) de ma famille.
46. Les massages du dos.
47. La réflexologie plantaire.
48. Les brunchs.
49. Aller seule au cinéma.
50. Avoir le temps de faire la sieste.
51. Lire au lit.
52. Téléphoner à ma mère (au moins une fois par jour) (le cordon ombilical sera coupé à sa mort) (mon mec est blasé) (heureusement ils s'apprécient mutuellement).
53. Les comédies américaines NULLES (ma passion secrète) (point de salut sans Jennifer Aniston, Anne Hathaway, Mila Kunis ou Cameron Diaz). (pas Catherine Heigl, elle m'agace).
54. Zola (sans transition).
55. Les parenthèses.
56. Les expressions tombées en désuétude.
57. Le silence des églises.
58. Observer avec attention les fringues de Kate Middleton et Meghan Markle.
59. Boire un verre avec quelqu'un, refaire le monde jusqu'à la fermeture.
60. Penser à l'amour de ma tante.
61. L'intonation d'une de mes cousines quand elle est de très bonne humeur. C'est un poil nasillard et je trouve ça charmant.
62. Prendre un train de nuit.
63. Acheter des provisions (expression désuète) pour un voyage.
64. Prendre l'avion. Avoir le temps de zoner à l'aéroport. Les affaires prises en bagages à main, dans un sac digne de Mary Poppins. Mes voisins sont toujours effarés (la meuf qui a un plaid dans son sac à main, un miroir de poche, de la crème hydratante, trois livres et deux magazines, des bonbons à partager, un pulvérisateur d'eau, un gilet supplémentaire, un parapluie et des écouteurs en rab au cas où les autres se cassent, c'est moi).
65. Faire des glissades sur le parquet.
66. AVOIR RAISON ET LE DERNIER MOT.
67. Parler anglais de manière tout à fait correcte (voire : bien parler anglais) mais avec un accent à couper au couteau, et entendre mon interlocuteur anglophone tomber en pâmoison à cause de ma prononciation de vache espagnole.
68. Avoir un passeport.
69. Me craquer les articulations.
70. L'odeur de la lessive.
71. Les tartines trempées dans le chocolat. La dernière fois, ce devait être en 2001. Pour autant, j'ai adoré ça et j'adore encore ça, même si je ne le fais plus vraiment.
72. Demander de l'aide ou un service et voir que la personne l'a déjà fait.
73. Avoir les ongles vernis.
74. Voir des ressemblances physiques entre certains chiens et leur propriétaire.
75. Regarder le ciel la nuit.
76. Les intérieurs photographiés dans les magazines de décoration.
77. Trouver des canards RÉCENTS dans les salles d'attente.
78. Prier, parfois.
79. Méditer, parfois.
80. Faire une belle voix au téléphone.
81. Sourire.
82. Prendre des photos.
83. Marcher longtemps.
84. Avoir du temps à ne rien faire.
85. Trier l'armoire à pharmacie (ou plutôt : trier l'arrière boutique de la pharmacie qui me sert d'armoire à pharmacie) en classant les boîtes comme un Tetris.
86. Jouer au Scrabble (oui oui) (je faisais ça avec mes grands parents, la dernière fois je devais avoir 10 ans mais j'adorais et je continue d'adorer ce jeu).
87. Faire une surprise.
88. Voir des choses dans les nuages ou les ombres.
89. Éclater de rire seule au cinéma.
90. Les gâteaux de Pâques russes.
91. La cuisine juive.
92. Me faire dragouiller de manière respectueuse.
93. Certaines photos sur instagram.
94. Attendre la sortie d'un film qui me plaît.
95. Flâner dans les librairies.
96. Être pote avec la libraire près de chez moi (on ne sait pas si on se tutoie ou si on se vouvoie alors nos phrases sont très bizarres).
97. La gelée de coing et la confiture de myrtille.
98. Les clins d'œil (POLIS, pas ceux des vieux dégueulasses).
99. Parler en franglorusse.
100. Séjourner en Italie. N'importe où. C'est mon pays passion. Les musées. Les pâtes. Les glaces. Les pizzas. Les sourires. Les accents. La dolce vita. Le soleil. L'ombre et la lumière. La chaleur. L'Italie.

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27 sept. 2018

# 14

J’ai fait une liste de souvenirs-sourires qui me font rire. Je pense en partager quelques-uns (tous ?) ici.

Quand j’étais petite, j’étais anormalement grande. L’un de mes parents est issu d’une famille de géants, l’autre descend d’une lignée de personnes relativement petites (pas lilliputiens, juste, petits pas grands).

J’étais donc anormalement grande : sur mon carnet de santé, j’atteignais la plus haute ligne de croissance. J’étais un poulet bio dopé aux hormones (pourtant ma mère ne me faisait rien ingurgiter d’anormal). Les pédiatres étaient assez inquiets quant à ma taille, ma mère répondait laconiquement « Oh, elle est grande, comme presque toute sa famille » (une de mes grands-mères, née en 1919, faisait 1m75, ce qui est quand même assez fou pour cette génération, l’autre, née en 1921, devait avoisiner difficilement le mètre 60, avec des talons conséquents).

Plusieurs hommes de ma famille frôlent les 2 mètres, l’un d’entre eux est furieux comme un pou de ne pas mesurer un chiffre rond. C’est un drame de vie. Cruel destin.

Je pense avoir grandi jusqu’à la classe de troisième ou de seconde. J’ai eu mes règles en sixième, mais ça ne m’a pas empêchée de continuer de grandir, encore et encore. Je n’ai jamais mal vécu le fait d’être grande : on m’a toujours dit : « c’est comme ça ». D’ailleurs, certains adultes de mon entourage me disaient, au contraire, des choses très valorisantes quant à ma taille (ce que je trouve assez débile : on n’y peut rien d’être grand ou petit, ce n’est pas une qualité, un effort fourni ou un joli trait de personnalité, mais uniquement un signe distinctif). Aujourd’hui, proportionnellement parlant par rapport à l’âge et à la taille que j’avais en CP, je suis bien moins grande. Je ne suis plus anormalement grande. Je suis juste « pas du tout petite ».

J’ai toujours été une grande entourée de grands (ceux qui vivent du côté de mon mètre soixante-quinze d’aïeule).

Voilà pour le contexte. Le souvenir, maintenant.

Je rentre en CP. Je suis assez anxieuse (j’ai toujours été anxieuse, je suis encore anxieuse, j’espère être moins anxieuse, mais c’est un autre sujet). Je me rassure en lisant (autre blague à venir) les listes des classes affichées à la grille de l’école. Je retrouve plusieurs amis de l’école maternelle dans ma classe, puisqu’il s’agit d’un établissement accueillant à la fois des élèves de maternelle et de primaire. J’arrive à l’école le lendemain matin, après moult bisous maternels, moult « tout ira bien ma petite Averse » et autres pensées magiques.

J’arrive dans la classe. Tout se passe pour le mieux. Je n’arrive plus à savoir si je m’assois à côté d’un ami ou d’une amie ou si la personne à mes côtés est parfaitement inconnue. Je ne m’en souviens plus. Je m’assois donc.

Je fais face à un petit problème métaphysique qui, je le comprends immédiatement, m’empêchera de vivre sereinement cette année de CP. Rien de moins. Je lève la main.

-          Maîtresse ?

-          Oui l’Averse ?

-          Maîtresse j’ai un problème.

-          Que se passe-t-il ?

-          J’ai un problème de table.

-          Un problème de table ?

-          Mes genoux dépassent de la table. Je peux pas les mettre dessous. Ca cogne et ça me fait mal. Je sais pas comment je vais faire pour écrire. Et je peux pas me pencher car comme mes genoux rentrent pas dessous je suis éloignée de la table.

-          Ah. Bon. Euh. Attends. J’arrive. Je réfléchis. Je regarde.

Elle arrive. Elle réfléchit. Elle regarde. Elle constate mon problème de table.

-          Bon. Je comprends. Oui effectivement c’est un problème. Je comprends le problème. Ne t’inquiète pas. Il ne faut pas s’inquiéter (c’était elle l’inquiète, pas moi). A la récréation, je vais arranger tout ça, on va te donner une table plus grande et une chaise plus grande et tu pourras mettre tes genoux en dessous.

 

Je me souviendrai toute ma vie de la tête de la maîtresse quand je lui ai fait part de mon problème de table. Elle était sidérée. Horrifiée. Stupéfaite. Paniquée. Sans voix.

Pour moi, c’était juste un problème de table (gênant, mais pas apocalyptique, ce n'était quand même pas un pipi dans la culotte ou que sais-je). Pour elle, c’était un peu la fin du monde.

Elle m’a dit quelques temps plus tard (jours ? semaines ?) que c’était sa première année d’enseignement et qu’elle avait été élève pour être maîtresse l’année précédente. En gros, elle devait avoir grosso modo mon âge actuel voire être un peu plus jeune. Et j’ai dû lui flinguer sa première rentrée.

Malgré tout elle a parfaitement géré (j’ai effectivement eu une table à ma taille après la récréation). Ce qui était à mourir de rire : les bureaux étaient assemblés deux par deux. La table de mon voisin et la mienne se touchaient, mais les parties horizontales n’étaient pas à la même hauteur. C’était pas très pratique pour les activités manuelles. Quand le plan de classe changeait (souvent ? parfois ?), je me promenais avec mon grand bureau là où la maîtresse décidait de me placer (jamais au premier rang, bien évidemment).

Je trouvais ça rigolo comme situation et je continue de trouver ça rigolo. J’y pense en souriant. La tête de ma maîtresse. Les genoux qui rentrent pas. Le problème de rentrée. L’arrangement rapide.

Je n’ai jamais fait partie de ces filles / femmes grandes qui se ratatinent. Je trouve ça triste à pleurer. J’en ai connu une, une fois. Elle était plus grande que moi (je suis relativement grande, en gros je fais la taille d’un mec, mais je suis loin, très loin des 2 mètres considérés comme le Saint Graal par les mecs de ma famille), elle se courbait toujours pour se diminuer. Quand elle était assise, elle se vautrait. Quand elle était debout, elle se transformait en bossue. C’était super triste. Elle n’assumait pas. Je suis heureuse de n’avoir jamais été comme ça. Je suis grande et c’est tout, on n’y peut rien, ce n’est rien. Alors que pour elle, sa taille, c’était tout un monde. Un monde à renier.

Il y a trois femmes dans ma famille qui sont plus grandes que leur mec. Je fais partie de ces trois-là. Pour moi, ce n’est pas vraiment un problème. Je me contrefous de savoir qu’il soit plus grand ou plus petit que moi. Je dirai même plus : je n’ai pas besoin qu’il soit plus grand que moi, sinon, nous ne serions pas ensemble. Je n’ai pas besoin d’être protégée, couvée, surveillée, chouchoutée en raison d’une éventuelle taille supérieure du mec. Je ne dis pas que celles qui sont plus petites que leur copain pensent toutes comme ça. Je remarque simplement qu’on m’a déjà demandé si cela ne me gênait pas qu’il ne soit pas protecteur car plus petit. Pour moi, ce n’est pas ça la protection, mais c’est une autre histoire. Je trouve ça assez déplacé comme type de question. Et assez agaçant d’associer la taille à une éventuelle qualité (et, encore une fois, de considérer que j’aurais besoin d’être protégée.) Lui, je sais que ça le gêne, moi, je m’en contrefous. La seule chose qui m’énerve est quand on me fait remarquer que je suis plus grande que lui. D’une part, je ne suis pas aveugle. D’autre part, quel est le problème concernant le fait qu’une meuf soit plus grande que son mec. Sachant que, je précise, je ne fais pas non plus trois têtes de plus que lui (et si c’était le cas : et quand bien même ?).

Parfois, je le charrie en lui disant que si on a un jour un bébé ensemble, il ou elle le dépassera de très loin à l’âge adulte (je me fais incendier lorsque je prononce ces mots un poil provoc).

Mon père est aussi plus petit que moi, et pourtant je continue d’avoir peur de lui.

 

Et pour boucler la boucle :

Ma maîtresse de CP était minuscule. Mais vraiment. Elle n’était pas naine, elle était tout à fait proportionnée, mais elle était lilliputienne. On s’entendait très bien. Je ne sais pas si c’était le problème de table qui nous a rapprochées, si elle m’aimait bien à cause de mon caractère ou s’il y avait un paramètre dont j’ignore l’existence qui est la raison de notre bonne entente, mais nous nous entendions vraiment très bien. Un jour, mais je ne sais plus quand (En CP ? Ou bien après le CP ?) elle m’a expliqué refuser d’enseigner à d’autres classes que le CP ou le CE1, par peur d’être plus petite que ses élèves. Je me souviens d’elle m’expliquant qu’il faudrait se faire respecter par des plus grands qu’elle et que cela lui semblait impossible. Je me souviens ne pas comprendre pourquoi sa taille entrait en corrélation avec la notion de respect (j’ai été élevée par une femme qui m’a dit que dans la vie, pour sa sécurité et son bien-être quotidien, on n’emmerde pas la police, on n’emmerde pas les maîtres et les maîtresses, on n’emmerde pas les femmes de ménage et les concierges, mais on peut emmerder tous les autres, avec tout de même un degré d’emmerdage relativement bas, politesse oblige. La police, les profs, les boulots précaires et ingrats : c’est sacré, on touche pas, on évite les histoires. Les autres : on peut montrer les crocs tout en restant un tant soit peu civilisé). En CM2, j’étais plus grande qu’elle, qui n’était plus du tout ma maîtresse mais que j’aimais encore beaucoup. Sur la photo de classe de CP (aujourd’hui perdue, mais je m’en souviens très bien), je me tiens fièrement au dernier rang, droite comme un i, la tête qui dépasse tout le monde.

Sacrés genoux.

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03 sept. 2018

# 13

Je ne pensais pas parler de règles ici. J'ai longtemps trouvé ça ignoble et tabou, et, depuis quelques années, mon regard se transforme en un "c'est la nature, c'est pas sale."
Parlons donc de la nature qui n'est pas sale.
J'ai commencé un nouveau job (j'en suis mitigée aussi je n'écrirai aucun Alléluia), précisément en même temps que la nature qui n'est pas sale (c'est tout de même plus chic que de dire "en même temps que mes règles". D'ailleurs je profite de ces parenthèses pour dire que je ne supporte pas les expressions du type "truc de fille" ou "Anglais qui débarquent").
Mes deux premiers jours de travail, j'étais en déplacement. J'ai géré mes règles comme d'habitude : RAS vaginalement parlant.
Mais quelle ne fût pas ma surprise lorsque je débarquais (avec les Anglais dans ma culotte) dans l'agence (minuscule) dans laquelle je travaille.
Pas de poubelle dans les chiottes.
Nada dans les wawas.
Que dalle autour du trône.
Et en cadeau bonus : il s'agit de toilettes à broyeur, comme dans feue la maison de vacances de mes grands parents au fin fond de la Bourgogne.
Donc on ne peut pas y jeter de tampon (CQFD) sans tuer le bestiau.
J'ai une seule collègue femme, qui est soit bionique (son sang ne sort pas / elle ne saigne pas / elle serre les fesses pour contenir le truc / son sang s'évapore dans l'atmosphère), soit qui fait des astuces de Sioux pour s'en sortir quand elle a ses règles (lesdites astuces me fatiguent rien qu'en y pensant).
Le boss de l'agence est suffisamment macho pour penser que "le sang impur et les femmes souillées ne méritent pas de poubelle dans les toilettes."
J'hésite donc entre plusieurs choses :
* Faire des vides poches avec mes serviettes usagées, posées en déco sur mon bureau.
* Faire des sérigraphies façon test de Rorschach pour redécorer l'agence (toujours avec mes serviettes).
* Faire une guirlande de Noël avec mes tampons usagés (oui, j'ai une tendance ambidextre, en fonction de notre humeur mes règles et moi décidons d'adapter le truc dedans ou dehors).
* Faire des pendants d'oreilles avec mes tampons.
* Faire un boa (il me faudra plusieurs cycles...).

Trêves de plaisanteries.

J'ai la chance de ne pas pisser du sang à grandes eaux (contrairement au début de ma semaine de règles...) donc je me suis démerdée. J'ignore comment je vais faire les prochaines fois. J'ai fait une étude textotière de la plus haute qualité auprès de mes amis filles ET garçons, ainsi qu'après de Maman (pas de chichis entre nous, je suis sortie de son vagin - enfin non, c'est totalement faux je suis née par césarienne), mais notre proximité émotionnelle fait que les glaires et autres mucus peuvent être évoqués sans malaise (mais pas à table).

Plusieurs réponses ont été enregistrées à la suite de mon sondage Ifop :

* Acheter une poubelle, me faire rembourser sur notes de frais et parler de sang menstruel à mon chef (PAS POSSIBLE).
* Acheter des minis sacs poubelles de toilette ou pour les cacas de chien et y mettre mes trucs, puis jeter ledit sac à la pause dej (possible, mais chiant). J'ai oublié de dire qu'il n'y a pas de poubelle au coin cuisine (où va le monde ?!).
* Aller au Mcdo / chinois / kebab / café du coin pour me changer (rapport qualité prix, ça fait cher les ovules trépassés).
* Faire des couches de serviettes hygiéniques (on n'est plus chez Jane Austen).

Ce job me fatigue déjà. J'en rigole ici, en écrivant cet article, mais je trouve ça irrespectueux de ne rien prévoir dans les toilettes. Et en lisant les dossiers passés, je découvre que mon chef est le seul mec du business (tous les autres employés étaient des femmes, ET, je précise, pas ménopausées). Donc PERSONNE n'a jamais osé ouvrir sa gueule pour une histoire de poubelle. Parce que le sang c'est sale et les femmes sont souillées.

J'en ai ras le tampon.

J'en ai ras les glaires.

 PS : hors de question que je me mette à la cup pour remédier à ce problème. 1. L'aspect ventouse gynécologique ne me dit rien qui vaille. 2. Je ne m'adapterai pas au manque de poubelle de la boîte. Je refuse de faire une concession à ce propos. Récemment, une de mes grandes tantes m'a dit "Soit on répare mes volets, soit je meurs" (on fait dans la mesure chez moi, on a le génome Castafiore). Je dirai pour ma part "Soit on trouve une solution, soit je fais une crise."

(j'écris dans le métro, la mise en page est peut être foireuse) .

Posté par apreslaverse à 06:06 PM - Commentaires [9] - Permalien [#]